III. — Les conflits avec l'étranger
Le travail de régénération qui s'opérail en Suisse ne laissait pas indifférents les autres pays. Nous avons vu qu'à propos de la réforme du pacte fédéral, l'Autriche, sollicitée par la ligue de Sarnen, avait essayé de prétendre que le pacte, ayant le caractère d'un traité d'alliance, ne pouvait être révisé que tiu consentement unanime des vingtdeux cantons. Mais la Sardaigne seule s'était associée à ce point de vue. La Prusse, qui s'y fui jointe aussi volontiers, était en mauvaise posture par suite de la demande de séparation d'avec la Suisse, présentée par le gouvernemenl de Neuchàtel, demande que le roi ne se montrait nullement dispose à soutenir et qui, dans tous les cas, était inconciliable avec l'intangibilité du pacte. Elle s'abstenait donc. En revanche, le gouvernement de Louis-Philippe, encore imprégné d'idées révolutionnaires, faisait volontiers échec aux prétentions autrichiennes. Il encourageait sons main le mouvement démocratique; il suggérait au directoire d'accueillir favorablement les réfugiés politiques, épaves des révolutions avortées dans d'autres pays, et lui promettait son appui en cas de réclamations. Cette division de l'Europe, qui laissait à notre pays ses coudées tranches, lui créait ainsi une situation qui aurait pu être liés avantageuse s'il avait eu à sa tête un gouvernement tort, s'inspirant d'une politique ternie et conséquente. Mais divisée profondément comme elle l'était aussi, la Suisse ne larda pas à se trouver au milieu de graves embarras, qui lui vinrent non seulement de l'exercice du droil d'asile, mais de la question religieuse.
Dans un précédent chapitre, nous avons parlé du démembrement de l'ancien évêché de Constance et de l'institution des deux évêchés suisses de Bàle-Soleure et de St-Gall-Grisons. Cette solution n'avait salisfait qu'à demi : elle était en particulier mal vue des catholiques saint-gallois, qui comptaient dans leurs rangs quelques prêtres libéraux. D'autres sujets de mécontentement existaient d'ailleurs. Le libé-
LA RÉGÉNÉRATION ÎT'.I
ralisme qui avait prévalu dans les institutions politiques des cantons, se lu'iirlait bien souvent aux prétentions de l'église. On se plaignait aussi des empiétements du nonce apostolique sur les droits des évêques et de l'état. Ce qu'on désirait donc, c'était tout à la fois une réforme diocésaine, plus de liberté dans l'église, la sauvegarde des droits de l'état et des citoyens. A l'instigation, dit-on, du chanoine Christophe Fouchs, l'un des prêtres libéraux saint-gallois, une conférence se réunit à Baden, à laquelle prirent part, sous la présidence d'Edmond Pfyffer, les délégués des gouvernements de Berne, Lucerne, Soleure, Bàle-Campagne, Argovie, Tburgovie et St-Gall (20 janvier l.s:i4). On y tomba d'accord pour solliciter de Rome l'établissement d'un métropolitain ou archevêque national, qui remplacerait avantageusement le nonce, donnerait à l'église une impulsion uniforme et mettrait fin aux différences de régime existant de diocèse à diocèse; cette réforme, signalée comme désirable par Stapfer sous la république helvétique, avait déjà été réclamée et presque obtenue en 1815. Quant aux rapports avec la nonciature, on voulait les réduire aux questions purement diplomatiques; les nonces ne devaient plus avoir à commander dans l'église. Enfin, pour couper court à de nombreux conflits, les cantons s'étaient engagés à exercer strictement le droit de placet, à garantir les mariages mixtes, à obtenir la réduction du nombre des fêtes religieuses, à réclamer des titres sérieux d'études pour les candidats à la prêtrise, etc. Ces décisions furent libellées dans quatorze articles devenus célèbres sous le nom d' « articles de Baden ».
A peine connus, ces articles provoquèrent de vives discussions. Le clergé et la presse catholiques les attaquèrent comme attentatoires aux droits de l'église et renouvelant des doctrines condamnées par le saint-père. Par contre, les gouvernements et les grands conseils des cantons qui avaient formé la réunion de Baden, les adoptèrent successivement, sauf Soleure, qui ne se prononça pas par esprit de prudence politique, et Berne, qui ajourna sa décision. Mais une réaction ne tarda pas à se produire. A Saint-Gall, les articles succombèrent au veto populaire par 18 421 voix contre 14355 (janvier 1835). Puis, le pape les ayant, au mois de mai suivant, formellement condamnés, il y eut en Argovie, dans le Freiamt, des troubles qu'il fallut réprimer par l'envoi de troupes fédérales. Les cantons firent toutefois mine de vouloir maintenir les articles. Leurs délégués se réunirent de nouveau
à Baden en septembre el votèrent des résolutions énergiques. Berne, qui avail repris courage el voulait prêcher d'exemple, fil ratifier les articles par son grand conseil en février 1836, mais aussitôl une agitation grave s'ensuivit dans la partie catholique du .hua : on y réclamai! la séparation d'avec le canton de Berne: des menaces de mort étaient proférées contre Stockmar, devenu conseiller d'Etat, et contre Choffat, préfet de Porrentruy, qui tous deux tenaient vaillamment tête à l'orage. Le gouvernement bernois mit sur pied des bataillons pour occuper le pays. Mais si énergique que lut son attitude, il avait compté sans u]\v complication inattendue. Dans leur irritation, les catholiques jurassiens n'hésitèrent pas à faire appel à la France, en invoquant les clauses des traités de Vienne qui leur garantissaient le libre exercice de leur culte. Le 30 juin à minuit, l'avoyer de Tscharner lut réveillé désagréablement par le duc de Montebello, ambassadeur de France, qui lui annonça que si le conseil exécutif ne prenait pas L'engagement de faire retirer les articles de Baden par le grand conseil, des régiments français allaient entrera Porrentruy. Deux jours après, le grand conseil rapportait effectivement sa décision par 111 voix contre IN. Fâcheuse reculade après s'être tant avancés ! Les autres gouvernements cantonaux jugèrent bon de mettre aussi une sourdine à leur zèle, non point tant par peur des réclamations diplomatiques que parce qu'ils voyaient le terrain électoral manquer sous leurs pieds, par suite de
I agitation croissante des populations catholiques.
Quand on considère aujourd'hui ces fameux articles de Baden, qui firent tant de mauvais sang, on doit reconnaître qu'ils impliquaient un programme très libéral sans doute, très justifié en soi, mais qui ne tenait pas compte des difficultés de l'ait et de doctrine contre lesquelles il devait immanquablement échouer. Placer au-dessus de tout les droits de l'état, c'est le rôle et le devoir d'un gouvernement qui se respecte. Seulement, lorsqu'il s'agit du domaine ecclésiastique, qui tombe de si près à celui de la conscience, il est rare qu'on aille bien loin en brusquant les questions; ou doit cherchera les résoudre par la voie persuasive, plus lente mais plus sure. C'est ainsi qu'aujourd'hui encore, les articles de Baden demeurent en partie lettre morte.
II a fallu plus d'un demi-siècle et les progrès de l'opinion pour en réaliser successivement divers points, tels que le mariage civil, la réduction du nombre des jours fériés, etc. Les autres sont encore à
l'étal de pieux désirs ; preuve qu'en 1834, les auteurs de ces articles, en prétendant les faire exécuter de gré ou de force, s'étaient trop aventurés, ce qui est une faute pour des hommes de gouvernement. Mais ce programme n'en reste pas moins la manifestation toujours actuelle de besoins vrais, intéressant l'ensemble du pays, et les solutions qu'il comporte, celles qui ont été réalisées comme celles qui sont en suspens, n'ont au fond rien que de très acceptable et même de désirable pour l'église et pour l'état.
Cette agitation religieuse n'était pas encore calmée, que la diplomatie étrangère, mécontente des allures nouvelles de la Suisse, trouvait d'autres motifs d'intervenir dans nos affaires ; et comme toujours, c'était la question du droit d'asile qui lui fournissait les meilleurs prétextes. Certes, bien souvent, grâce à l'insuffisance de sa police des étrangers, la Suisse a prêté le flanc à de justes critiques ; elle n'a pas toujours eu, envers les autres pays, les égards qu'on se doit réciproquement, même entre simples particuliers, et qui ne permettent pas de laisser utiliser sa maison pour tirer par les fenêtres sur ses voisins. Mais, par contre, les autres états lui ont souvent cherché de mauvaises querelles en rejetant sur son sol les éléments dangereux, ou simplement importuns, dont ils voulaient se débarrasser, et en lui reprochant ensuite de les avoir recueillis. C'est ce que la période que nous étudions va particulièrement mettre en évidence.
Parmi les réfugiés que la Suisse hébergeait à cette époque, se trouvait le fameux Mazzini, avocat génois, dont la vie n'a été qu'une longue et infatigable conspiration en faveur de l'unité italienne et de la république universelle. Une circonstance inopinée vint lui offrir les
G. Mazzini.
moyens de tenter la réalisation de son rêve. A la suite de l'insurrection polonaise de 1830, un certain nombre d'officiers de cette nation ;i\;iirui itiu de la Prusse et de l'Autriche des passeports pour se rendre en France, où le gouvernement, dans un élan de générosité, leur avait promis l'asile et des secours. On les avait cantonnés sur divers points du territoire, et c'était le budget de l'état qui pourvoyait à leur entretien. Mais on se lasse de tout, même de faire le bien. En l.s.12, la dépense pour ces réfugiés atteignit quatre millions; il parut nécessaire de la réduire. Pour cela, on ne trouva rien de mieux que de rejeter une partie du fardeau sur la Suisse. Le 9 avril 1833, une troupe de ces Polonais, au nombre de 380, dont 348 officiers, se présentèrent à Saignelégier, venant de Besançon, en parfait ordre, sous la conduite de la gendarmerie française, qui les avait accompagnés jusqu'à la frontière. Ils étaient sans papiers de légitimation, en tenue civile, mais armés de salues et de pistolets. Les autorités suisses, qui n'avaient pas été prévenues de cette arrivée, voulurent les refouler, mais la gendarmerie française refusa de les recevoir. C'était un singulier procédé de voisinage, à coup sûr! Au lieu d'élever une réclamation énergique, le gouvernement de Berne faiblit, par peur de l'opinion radicale, favorable aux réfugiés en général. Il répartit les Polonais dans les communes jurassiennes avoisinantes, d'où il résulta pour la caisse cantonale une dépense de trente-sept mille francs rien (pic pour la première année. Plus avisés, les autres cantons fermèrent leurs portes à ces intrus, et la diète censura Heine en l'invitant à leur faire repasser la frontière, après avoir prévenu les autorités françaises, mais Heine n'y consentit pas Lu attendant, la France continuait à nous envoyer libéralement des réfugiés polonais et italiens, à litre individuel, munis de passeports qui portaient son estampille, cl refusait ensuite de les reprendre.
La présence de ces réfugiés provoqua toute une série d'incidents fâcheux. D'abord, des radicaux exaltés voulurent les utiliser pour envahir le canton de Neuchàtel et renverser le gouvernement aristocratique. Ce plan lut heureusement abandonné. Puis, les agitateurs allemands se mirent en télé de les lancer dans une expédition contre le grand duché de Baden, ce qui provoqua des réclamations très énergiques des gouvernements de l'Allemagne du sud. A force de démarches auprès de la France, on réussit pourtant à se débarrasser d'une
partie de ces hôtes incommodes, qui, au commencement de janvier l.s;S7, furent expédiés en Angleterre, en Algérie et en Egypte. Il en resta dans le canton de Berne environ 200, avec lesquels Mazzini se mil en rapport ainsi qu'avec les chefs des réfugiés allemands Harring et Raus-
chenplatt, pour organiser une expédition en Savoie. Après bien des pourparlers, le général italien Ramorino, dont les Polonais se déliaient, fut choisi comme chef et il fut convenu que l'on se réunirait sur les bords du Léman, dans les cantons de Vaud et de Genève. Il eût été facile au gouvernement de Berne d'empêcher cette expédition, en exerçant une surveillance stricte sur les Polonais; il se borna à prévenir les autorités vaudoises et genevoises, qui prirent diverses mesures dont le résultat fut de diminuer le nombre des participants à cette expédition. En somme, il ne s'en trouva plus que 250 environ, de diverses nationalités, à la revue nocturne qui eut lieu au Plan-les-Ouates, le 1er février 1834, et après laquelle cette troupe se dirigea du côté. d'Annemasse, où elle s'empara, le 2 au matin, du poste de douane. Pendant toute la journée, elle se promena en parade le long de la frontière, et rentra en Suisse dans la nuit du 3, sans avoir même vu un soldat sarde. Il ne fut pas difficile aux troupes genevoises de désarmer les réfugiés, mais la populace ayant pris parti pour eux, il en résulta presque une émeute. Cette équipée entraîna de lourds frais pour Genève (150000 IV.) et pour le canton de Vaud (26000 fr.).
Si misérable qu'eût été l'expédition, elle n'en attira pas moins, à juste titre, des réclamations très vives de la Sardaigne, de l'Autriche et de la Prusse. Le directoire de Zurich avait cherché à prendre les devants par une circulaire très énergique du 22 février, par laquelle il invitait les cantons à veiller d'une manière plus stricte à la police des réfugiés. Toute la faute retombait certainement sur le gouvernement de Berne, qui, pour ne pas se brouiller avec les radicaux avancés, avait toléré les agissements des Polonais. Il ne se décida toutefois à prendre des mesures sérieuses pour l'internement et la surveillance des réfugiés qu'en avril et mai, sous la pression dé la diplomatie étrangère. C'était toujours la même politique d'autruche, qui ne veut pas voir le danger alors qu'il serait facile de le prévenir et qui ensuite s'affole et se jette dans l'autre extrême. Nous allons voir cette faute se renouveler l'année suivante, de la part du même gouvernement.
Bien loin de regretter les embarras dans lesquels il avait jeté la
INI M MA DROZ
Suisse, encouragé au contraire par l'appui que lui prêtaient les radicaux avancés de ce pays. Mazzini provoqua une assemblée de réfugiés allemands, polonais et italiens, qui eut lieu à Berne, le 1"> avril l.s:i4, et dans laquelle fut fondée une association révolutionnaire: la Jeune Europe, subdivisée en sections nationales : la Jeune Allemagne, la Jeune Pologne et la Jeune Italie, pins lard aussi la Jeune France et la Jeune Suisse, et dont le luit était de combiner sur le sol de noire pays et avec sa connivence de nouvelles expéditions contre les états voisins. Pour cela, il fallait amener la Suisse à abandonner le principe de la neutralité. C'est ce que Mazzini et ses lieutenants tentèrent de faire par des articles de journaux qui excitaient les passions populaires contre la dicte et les autorités cantonales à l'occasion des mesures de surveillance et de répression prises par celles-ci. Le gouvernement de Berne, entre autres, montrait pour ces agissements une rare complaisance. Certains ou peu s'en Faut de l'impunité, les révolutionnaires se crurent tout permis. Le 27 juillet 1834, dans un banquet d'ouvriers allemands qui eut lieu à l'auberge du Steinhôlzli près de Berne, des discours violents furent prononcés contre les étals allemands, leurs drapeaux foulés aux pieds et les couleurs unitaires noir, rouge et jaune arborées. C'était moins grave, à coup sur, qu'une conspiration secrète, mais Berne eut le tort, en réponse à une note du ministre autrichien, M. de Bombelles, de nier purement et simplement le caractère provocateur de ces manifestations et de repousser par conséquent la réclamation. Aussitôt, les ministres des puissances germaniques interdirent à leurs ressortissants le séjour sur territoire bernois et suspendirent toute communication avec le gouvernement de ce canton. Mais comme Berne devenait canton-directeur à partir du 1" janvier 1835, il ne put maintenir sa première altitude. Apres avoir, il est vrai, répondu avec une certaine hauteur;» une note qui lui avait été remise à l'occasion de son entrée en fonctions, il s empressa de saisir une autre occasion pour désapprouver et déplorer l'affaire du banquet. Toujours la politique de rodomontades suivies de reculades déplorables !
l'n autre incident vint déchaîner un nouvel orage diplomatique sur la Suisse.
Pendant que les conspirateurs île la Jeune Europe préparaient des plans d'agression armée contre nos voisins, un étudiant allemand, Louis Lessing, de Freienwald (Prusse), lut trouvé mort, le 4 novembre
1835, au Sihlhôlzli pics de Zurich, percé de l'.i coups de poignard. C'étaient les réfugiés qui l'avaient assassiné parce qu'ils avaient reconnu en lui un agent provocateur; et en effet, Lessing, qui s'était fait remarquer entre autres au banquet du Steinhôlzli par sou extrême violence, fournissait dos rapports à la police allemande. L'enquête ouverte à ce sujet mit la police zuricoise sur la trace des complots ourdis contre la tranquillité des autres pays, et dont les (ils étaient aux mains de Mazzini et de ses lieutenants, qui avaient leur quartier-général et leur sûr asile à Granges (Soleure). En vain le gouvernement de Zurich engagea-t-il celui de Soleure à éloigner ces réfugiés ; comme à Berne, la pression des radicaux extrêmes l'emporta dans ce canton sur l'intérêt général du pays. Mais, à ce moment même, la politique française changeait son orientation. Louis-Philippe, jusque-là très bienveillant pour les mouvements révolutionnaires dirigés contre d'autres pays, venait d'être effrayé par l'attentat de Fieschi (28 juillet 1835). Il commença par remplacer son ambassadeur en Suisse, M. de Rumigny, qui avait si souvent contrecarré les réclamations des autres puissances, et lui donna comme successeur le duc de Montebello, trèsraide et impérieux dans ses allures. Puis, le duc de Broglie, que le roi blâmait à cause de ses sympathies pour notre pays, « sa marotte suisse » comme il disait, fit place à M. Thiers, mal disposé pour nous (février 1(S;j6). Ce changement de personnel se traduisit par des réclamations de M. de Montebello, qui, en avril et mai 1836, demanda l'expulsion des réfugiés. Il réitéra cette demande, le 18 juillet, par une note menaçant la Suisse de mesures coërcitives. Berne, qui, comme directoire, déployait un très grand zèle dans cette question, recommanda aux cantons de prendre des mesures sévères contre les réfugiés. Thiers ne trouvant pas cette recommandation suffisante, exigeait une mesure générale, sous la menace d'un blocus. Mais cette fois-ci, la diète ne consentit pas à céder, elle s'en tint aux propositions du directoire.
L'opinion publique, déjà très irritée contre la France, se monta au plus haut diapason à la suite d'une autre affaire fâcheuse, celle de l'espion Conseil, qui surgit dans les circonstances que voici : Auguste Conseil avait été envoyé en Suisse par le ministère de l'intérieur, au su et peut-être à l'instigation de Louis-Philippe lui-même, mais à l'insu du ministère des affaires étrangères, pour surprendre les ramifications d'un complot dirigé contre la vie du roi. Il arriva à Berne le 10 juillet,
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porteur d'un faux passeport qui lui donnait le nom de Napoléon Chéli. Ses relations avec des affiliés de la Jeune Europe furent dénoncées à l'ambassade de France, qui le signala, par note du 19 juillet, au vorort, comme un complice de Fieschi et un agitateur dangereux. Avisé que la police suisse le recherchait, il se rendit à Besançon, d'où il revint avec un passeport sous un autre nom. Les réfugiés italiens ayant surpris son caractère d'espion et d'agent provocateur, il tomba sous leur dépendance, et, probablement pour s'y soustraire, se présenta à l'ambassade de France, à laquelle il révéla sa mission. L'ambassade lui délivra un troisième passeport sous le nom de François Hermann, ainsi que de l'argent, et l'engagea à se rendre dans d'autres villes de Suisse pour y continuer ses menées. Mais il était surveillé de près par les réfugiés italiens, qui l'emmenèrent à Nidau et le livrèrent à la police bernoise.
L'occasion était belle pour les réfugiés et leurs amis suisses de faire du tapage. Ils ne s'en firent pas faute. La diète, saisie de l'affaire par le directoire (Berne), au lieu de la traiter avec circonspection, comme il convenait à un pays qui avait à se reprocher d'assez graves manquements aux devoirs de la neutralité, lit du zèle et résolut, aune petite majorité, de demander au gouvernement français des explications. Mais celui-ci prit les devants. Renversant les rôles, c'est lui qui se posa en accusateur et qui réclama des autorités suisses une satisfaction éclatante pour leur conduite antérieure, en annonçant que jusqu'à ce qu'elle fût donnée, les rapports diplomatiques seraient suspendus, et que, si on la refusait, « la France saurait, sans compromettre la paix du monde, montrer qu'elle ne laisse jamais un outrage impuni ». Pour appuyer cette sommation, des troupes furent mises en mouvement vers la frontière du Jura. La diète, réunie à l'extraordinaire, vota le (i novembre, après de longs débats qui eurent lieu à huis-clos, le texte d'une note par laquelle elle se défendait d'avoir voulu offenser le gouvernement français et renonçait à lui remettre une communication officielle des faits qui avaient acquis tant de publicité. Nouvelle reculade fàcheusel
Le ressentiment causé en Suisse par celle affaire n'était pas encore apaisé lorsqu'un conflit nouveau éclata avec la France. Depuis LH17, la reine Horteiise de Beauharnais vivait en Tburgovie, dans le château d'Arenenberg, qu'elle avait acheté. Louis-Napoléon Bonaparte, son fils.
Louis-Napoléon Bonaparte capitaine d'à rti lie rie au camp de T hou ne, en 1 834.
i D'après une estampe de la bibliothèque de la villt de Zurich.)
l.A HKC.KNKHATION
élevé en partie en Suisse, avait suivi les cours d'instruction militaire de Thoune, en l<s;U, comme capitaine d'artillerie; depuis l.s:S2, il était bourgeois d'honneur de Salenstein et avait élé élu député au grand conseil. En 1837, cependant, il lit l'équipée de Strasbourg comme prétendant au trône de France. Transporté en Amérique, il en revint en juin de la même année et se rendit à Arenenberg auprès de sa mère malade, qui mourut en octobre. Dès lors, le prince était demeuré en Thurgovie. On ne tarda pas à signaler le château d' Arenenberg comme un loyer d'intrigues et de conspirations. Des représentations furent laites au directoire de Lucerne par le gouvernement fiançais, qui ne semblait pas d'abord y attacher une grande importance. Mais une brochure, publiée en France par le lieutenant Laity, pour exalter l'expédition de Strasbourg, donna lieu à un procès retentissant devant la chambre des pairs, et remit la question du prince prétendant sur le tapis. Le 1" août 1838, M. Mole fd parvenir au directoire fédéral une note demandant l'expulsion de Louis- Napoléon.
Ainsi posée, la question était de nature très délicate. La note réclamait, en effet, de la Suisse, non point des mesures propres à empêcher de nouvelles agressions du prétendant, ce qui eût été de droit des gens, mais une seule mesure, l'expulsion, qui avait pour effet de priver Louis-Napoléon d'un droit imprescriptible s'il était réellement citoyen suisse. C'est ce dernier point qu'il s'agissait avant tout d'établir, ainsi d'ailleurs que celui de savoir s'il était avéré que Louis-Napoléon se livrât à Arenenberg à des menées contre la sécurité de la France. La diète décida, le 6 août, de renvoyer la note à Thurgovie, pour rapport sur ces deux points.
On peut aisément se figurer l'excitation que cette démarche diplo-
Le Dr Kern.
D'après un dessin de Leemann. (Collection
fédérale des estampes.)
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matique produisit dans les esprits, non seulemenl en Suisse, mais en France, où la presse d'opposition la critiquai! vivement, ce qui ne contribuai! pas à faciliter une solution. Dans la première délibération de la diète, le (i août, trois courants s'étaien! manifestés: les uns voulaient répondre par un refus formel à la note française: d'autres, toul en refusant l'expulsion, réclamaient «les mesures de surveillance sur Louis-Napoléon, d'autres enfin demandaient qu'il fût invitée opter, par une déclaration publique, entre les deux nationalités. Le député de Vaud, Charles Monnard, et celui de Genève, Rigaud, montrèrent surtout la plus grande fermeté à repousser la prétention française. En Thurgovie, le grand conseil, présidé par le I)1 Kern, qui devait être plus lard ministre suisse à Paris, décida de la repousser aussi, attendu que Louis-Napoléon était citoyen thurgovien et que les accusations poitees contre lui sur son attitude en Suisse manquaient de fondement. Indécise et tiraillée, la diète ne savait à quoi se résoudre. Pendant ce temps, le duc de Montebello parcourait les cantons de la Suisse romande pour s'efforcer de gagner des voix à la cause qu'il représentait. Mais l'opinion publique se montait de plus en plus contre la
France, dont le gouvernement, aiguillonné par les ricanements de la presse oppositionnelle, crut devoir appuyer sa réclamation par les armes, t'ne division île 15 tlflll hommes se concentra à Lyon au mois de septembre, sous le commandement du général Aymar, qui, dans un ordre du jour aux troupes, menaça de « châtier les turbulents voisins » de la France. Ce langage lit bondir d'indignation le peuple suisse. Les cantons de Genève et de Vaud se distinguèrent surtout par leur patriotisme; ils mirent des troupes sur pied; la diète, plus péniblement, sembla vouloir s'y résoudre aussi, et l'on ne sait quelle tournure I affaire eût prise si le prince Louis-Napoléon ne se fût décidé à quitter de son plein gré le territoire suisse. Il le lit d'ailleurs avec une lenteur et dans ifs conditions qui ne produisirent pas la meilleure impression sur ceux qui lavaient si courageusement défendu (14 octobre). La diele adopta alors une réponse digne et ferme, rédigée par Monnard. a la note française <\u 1e' août.
De tous ces conflits avec l'étranger, c'est le seul qui se soit terminé en laissant au cour du peuple suisse ce sentiment de satisfaction qu'on éprouve lorsqu'on a rempli vaillamment son devoir. Dans les autres occasions, notre pays nesesi pas li ré d'affaire à son honneur, on peut
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bien le dire. La cause en était, d'une part, dans l'absence d'un pouvoir centra] fort et permanent, qui eût pu suivre d'un œil attentif les menées des réfugiés el prendre avec énergie les mesures nécessaires pour y mettre le holà; d'autre part, dans l'attitude fâcheuse, aveuglément antipatriotique, des radicaux avancés que les réfugiés avaient habilement su mettre dans leur jeu, et qui, par leurs déclamations et leurs violences, intimidaient les gouvernements cantonaux et la diète ; en troisième lieu, dans les prétentions au protectorat que continuaient à manifester à notre égard les «landes puissances, et qui irritaient profondément l'esprit national.
Peu à peu cependant, la Suisse avait appris, au cours de ces difficultés, à mieux connaître ses droits et ses devoirs ; et l'heureuse issue de l'affaire Louis-Napoléon vint lui donner une confiance en ellemême qu'elle n'avait pas auparavant et qui devait lui être très profitable. Dès ce moment, l'ombre pénible que projetait encore le protectorat des grandes puissances sur notre pays, se trouva sensiblement dissipée. La Suisse allait bientôt pouvoir traiter ses affaires intérieures sans avoir à se soucier autant de l'opinion des gouvernements étrangers. Eux-mêmes devaient arriver à comprendre que moins ils interviendraient, mieux ils lui permettraient de réaliser la pensée qui avait trouvé une formule si heureuse dans la déclaration de Paris du 20 novembre 181"), portant que « la neutralité de la Suisse et son indépendance de toute influence étrangère sont dans les vrais intérêts de l'Europe entière ».
Charles Monnard en 1S88.