IV. — Les révolutions cantonales
S'il est une vérité établie par l'histoire, c'est < j iw toute action violente, excessive où prématurée, rst suivie d'une réaction qui met souvent en péril l'existence même d'un pays. Certains historiens en prennent aisément leur parti; ils prétendent que les grands progrès ne peuvent résulter que (le crises intenses, que c'est [à, pour les peuples, une loi inéluctable de leur développement politique. Les laits semblent confirmer cette doctrine, et pourtant la conscience proteste ; il lui répugne d'admettre qu'il y ait, dans les mouvements révolutionnaires, une sorte île fatalité qui s'impose, bon gré mal gré; la raison aime à se persuader, au contraire, qu'avec moins de passion des partis extrêmes, les choses prendraient en général une tournure plus satisfaisante. On se dit que, si l'histoire doil avoir quelque utilité, c'est précisément de mettre en garde les générations nouvelles contre les écueils où tant de régimes politiques sont venus se heurter rudement et se briser pour un bon nombre; on voudrait ne pas voir se vérifier
constamment cette observation si profonde de M de Staël : « Chaque
homme (ou génération) veut être à son tour détrompé et jamais les désirs ne furent calmés par l'expérience des autres, d
Aucune période de notre histoire n'est plus propre à faire naître ers réflexions que celle qui va nous occuper maintenant. L'élan libéral de 1830 n'avait pas lardé, nous l'avons vu, à s'exagérer sous l'action des radicaux avancés. Ils avaient d'abord gagné beaucoup de terrain, mais provoqué aussi, par leurs allures hop vives, l'inquiétude des éléments modérés et la colère des partis conservateurs, lue coalition
se forma contre eux. d'un caractère à la lois démocratique et clérical.
Sous cette double influence, un mouvement marqué de recul déchaîna bientôt, de pari et d'autre, les liassions les plus vives. Bientôt la Suisse allai! se trouver, presque partout, en état de soulèvement volcanique;
bientôt allaient éclater, sur un point ou l'autre du territoire, une
série d'éruptions partielles, avant-coureurs certains d'une explosion finale affectant le pays toul entier,
Ce sont les Schwytzois qui rouvrirent les premiers l'ère îles agitations violentes. Les chefs du parti modéré, Nazar Reding et Diethelm, que l'intervention fédérale de \KY.\ avait en quelque sorte portés au pouvoir, n'avaient pu s'y maintenir. Déjà l'année suivante, ils durent faire place, après des scènes de désordre, au colonel Abyberg qui, pour porter un coup sensible aux libéraux, (il appeler les jésuites au collège de Schwytz (1836). Une autre question, toute matérielle, vint porter à son comble l'excitation des esprits. Il s'agissait de l'usufruit des liants pâturages communs (Allmenden) et du droit qu'avaient riches et pauvres d'y envoyer leur bétail. Les bêtes à cornes des riches propriétaires consommant plus d'herbe que les bêtes à ongles, chèvres et moutons des pauvres, ceux-ci s'en plaignirent comme d'une injustice, et demandèrent qu'il y fût mis un terme par un règlement équitable. La querelle, de sociale, dégénéra en crise politique aiguë. Les conservateurs s'appelaient les «cornus» (Hovnmœnner) et les libéraux les «onglus» (KlauenmœnnerJ . On s'échauffa tant et si bien qu'à la landsgemeinde de Rothenthourm, le 6 mai 1<S;5<S, les partis en vinrent aux mains et le pays demeura profondément divisé. 11 fallut que la diète intervint par l'envoi de nombreux Commissaires (huit en tout) qui assistèrent aux landsgemeindes des différents districts et rétablirent, non sans peine, un état de choses à peu près tolérable (juillet 1838). Abyberg fut maintenu comme landamman, et les libéraux, un instant en majorité, ne tardèrent pas à perdre du terrain.
Cette querelle sehwylzoise, à part la question des jésuites, était d'un caractère trop spécial pour influer beaucoup sur la politique suisse. Il n'en fut pas de même d'un conflit violent qui se produisit dans le canton de Zurich, à propos de la nomination du professeur allemand David Strauss, auteur d'une Vie de Jésus qui avait fait grand scandale, à une chaire de théologie de l'université créée dans celte ville en 1833. Ce conflit n'était du reste, à Zurich, que la révélation d'un étal général de mécontentement contre le régime radical, qui avait fait d'utiles réformes, spécialement dans le domaine scolaire, mais dont les allures autoritaires et antireligieuses indisposaient le peuple. On reprochait aux chefs de ce régime de subir par trop l'influence d'Allemands d'outre-Rhin , entre autres de Thomas Sclierr,
La Suisse au A7.V siècle. I. 13
directeur de I école normale de Kûsnach, dont les élèves faisaient ouvertement profession de libre pensée, ce qui ne convenait certes guère pour des éducateurs de la jeunesse. On reprochait aussi aux radicaux d'avoir promis la suppression des machines qui commençaient à s'introduire dans I industrie de la soie promesse bien singulière et bien démagogique et d'avoir manqué de parole. La ville était irritée de ce qu'on eût réduit à 12 membres sa représentation au grand conseil. Plusieurs chefs radicaux scandalisaient l'opinion par le désordre de leur vie privée. Tels étaient les griefs principaux, ('.est dansées circonstances que li' bourgmestre Melchior Hirzel, qui protégeait Scherr, eut la malencontreuse idée- de vouloir faire une réforme ecclésiastique dans un sens rationaliste et d'appeler Strauss comme professeur de dogmatique chrétienne. Sans tenir compte de l'opposition qu'il rencontra soit dans le conseil cantonal de l'instruction publique, où il dut départager les votes, soit au gouvernement, soit dans le grand conseil, ni des protestations du consistoire et des avertissements de libéraux tels que Bluntschli, Alexandre Schweizer, Ferdinand Meyer el d'autres bommes éclairés, llir/el lit nommer Strauss, le 2 février 1839, par le gouvernement. Une pétition couverte de (n non signatures protesta aussitôt contre cette mesure: l'agitation devint si menaçante que le gouvernement jugea prudent de rapporter sa décision et lit voter au grand conseil, par 1 l'.i \oi\ contre .'i!S. une pension de 1000 h'- à titre d'indemnité pour le professeur éconduit (18 mars).
Mais le conflit n'était pas apaise''. L'opposition avait à sa tête un comité central, nommé <uinit<- de la foi, qui entretenait des rapports quasi-officiels avec les communes, A juste titre, le gouvernement intima à ces dernières d'avoir à cesser toutes relations avec un comité qui n'avait aucun caractère officiel <2'.\ août). Ce fut le point de départ d'une agitation nouvelle. Sur I appel du comité central, dont les principaux chefs étaient rlûrlimann-Landis, fabricant à Richterswil, el Rahn-Escher, médecin à Zurich, une assemblée populaire de 12 à lô 000 boulines se réuni! le 2 septembre à Kloten et réclama des £.\ranties pour la religion menacée, entre autres la suppression de l'université et le renvoi de Scherr comme directeur de l'école normale. De Sun côté, le gouvernement, qui avait à sa tête un homme limon'', le bourgmestre Hess, se mil a discuter le 5 septembre s'il ferait appel aux cantons du concordai de garantie \ oir ci-dessus page 172), pour
4jj
Sa.
obtenir un secours armé. La discussion, à vrai dire, n'abouti! pus dans cette séance, mais elle transpira néanmoins; on prétendait que le gouvernement songeait non seulement à appeler des troupes d'autres cantons, niais à faire incarcérer les membres du comité de la foi. Aussitôt Rahn-Escher lance une proclamation à ses amis pour les inviter à se tenir prêts à toute éventualité. Dans la nuit du ô au <>, le pasteur Bernard Hirzel.de Pfàffikon, l'ait sonner le tocsin de sa propre initiative et se met, ainsi que d'autres ecclésiastiques de l'Oberland zuricois, à la tète de troupes armées qui, au nombre de plusieurs milliers, marchent sur la capitale, où elles entrent en chantant l'hymne religieuse : « Voici la journée que Dieu a laite. » Une colonne rencontre au milieu de la ville, sur la place de la cathédrale, les troupes du gouvernement; des coups de l'eu sont échangés et treize insurgés tués. Les autres prennent la fuite. Mais une seconde colonne vient à la rescousse: un nouveau combat s'engage pendant lequel le conseiller d'état Hegetsehweiler, qui accourait pour ordonner aux troupes du gouvernement de cesser le feu, est atteint d'une halle dont il mourut peu de temps après. Le gouvernement abdiqua dans la même journée, et les chefs radicaux Melchior Hirzel, Louis Keller et Jouas Furrer durent prendre la Fuite pour échapper aux vengeances populaires. Un gouvernement provisoire se constitua, dont le chef intellectuel lut Gaspard Bluntschli, le célèbre juriste, et dans lequel prirent place les membres les plus modérés de l'ancien gouvernement, entre autres le bourgmestre Hess, dont le caractère irrésolu avait été l'une des causes de la révolution. Le grand conseil, réuni le 9, confirma ce gouvernement. L'école normale de Kûsnach fut transformée, Scherr destitué, et le canton de Zurich se retira du concordat de garantie. Chose singulière, la diète était précisément réunie à Zurich, sous la présidence de Hess, lorsque celte révolution se produisit; elle dut attendre qu'un nouveau gouvernement régulier fût constitué pour continuer ses travaux. Tel fut, pour Zurich même, le résultat de cette intempestive campagne des radicaux avancés, qui eurent le tort, non pas de vouloir faire respecter la liberté de conscience dans l'école, — en quoi on ne pourrait que les approuver, — mais de vouloir donner à tout l'enseignement public un caractère agressif contre les idées religieuses du peuple.
Pour le reste de la Suisse, la réaction zuricoise devait avoir des
conséquences prolongées. Quand les passions religieuses se mettent de la partie, les luttes politiques prennent une acuité excessive. Depuis des siècles, les églises d'étal en Suisse avaient pénétré profondément dans le domaine politique el civil : non contentes d'exercer leur empire sur les consciences, elles présidaient aux principaux actes de la vie du citoyen : la naissance, le mariage, la mort. Sans leur estampille, l'individu n'avait pas d'existence légale el civique. Pendant les années tourmentées de la république helvétique, une lutte plus ou moins ouverte s'était engagée entre I église, aussi bien protestante que catholique, qui ne voulait renoncer à aucune de ses prérogatives, cl le principe moderne de la liberté de conscience, incompatible avec de telles institutions. La lutte s'était terminée en 1803 par la défaite «lu principe libéral. Nous avons vu, dans un précédent chapitre, qu'après 1830, le libéralisme avail tenté, par les articles de Baden, de réaliser divers progrès, entre autres d'autoriser les mariages mixtes, mais que, pour s'y être mal pris ou tout au moins pour s'être hop hâté, il avait essuyé un échec sensible. La tentative beaucoup moins justifiée du radicalisme zuricois avait fini plus mal encore. Ces deux tentatives jetèrent entre les partis un élément d'acrimonie qui devait avoir les plus funestes effets pour la paix publique. C'est sur le terrain politicoreligieux que désormais la lutte allait porter.
La plupart des constitutions cantonales, écloses en 1830 et 1831, prévoyaient une revision après une expérience de dix années. Le moment était défavorable pour y procéder, vu le vent de réaction qui souillait sur la Suisse. Les libéraux el radicaux s'efforçaient naturellement de défendre leurs conquêtes. Zurich leur axait en partie échappé. Il en lut de même pour un temps d'ailleurs liés court, du Tessin, qui, en février 1839, avail eu des élections conservatrices, cl dont le nouveau gouvernement ne comptait plus que >\ru\ radicaux (Franscini el Fogliardi) sur neuf membres. Dans leur triomphe, les conservateurs poussèrent trop loin l'espril de réaction. Excités par des mesures maladroites, telles que la dissolution de la société des carabiniers, des atteintes à la liberté de la presse, un décret de bannissement contre plusieurs Italiens influents naturalisés tessinois, etc., indignés d'ailleurs de la propagande cléricale effrénée dirigée contre eux, les radicaux se soulèvent, sous le commandement t\u colonel Luvini, renversent les autorités el nommenl un gouvernement provisoire, avec
Franscini comme chef (décembre 1839). C'était une fâcheuse manière de procéder, car dans ce peuple aux passions si vives, le régime issu d'une insurrection, quoique reconnu par le directoire de Zurich, qui était lui-même dans ce cas. ne pouvait être accepté par les conservateurs. Les membres du gouvernement déchu, exilés en Piémont, fomentèrent à leur tourune contre-révolution, qui éclata en juillet 1841, cl dans laquelle ils succombèrent. Plusieurs insurgés furent tués dans des combats autour de Locarno. Un des chefs, Gaspard Xcssi. livré
La femme de Nessi intercédant en faveur de son mari, (D'après une gravure de Disteli extraite du Schweizer Bilderkalender.)
par ses propres soldats, fut condamné à mortel fusillé à Lugano dans des circonstances particulièrement pénibles, en présence de sa femme enceinte et de ses enfants en bas âge. C'était la justice des partis ! Mal placé pour sévir, le directoire laissa faire, en dépit du pacte fédéral par lequel les cantons s'étaient garanti réciproquement la stabilité de leurs gouvernements.
A Soleure, le régime radical ne se maintenait non plus que par un acte d'autorité. Une partie de ses adhérents, mécontents des allures impopulaires des chefs et de l'oppression qui pesait sur l'église, l'avaient abandonné; alliés aux conservateurs, ils voulaient des ré-
21 ii i
M M \ [)li(>/
formes démocratiques, lundis que ces derniers réclamaient plus de liberté pour l'église. Dans deux assemblées populaires tenues au mois de décembre 1841 à Mûinliswil et à Mariastein, ils demandèrent, sous lu menace d'un soulèvement, que la revision constitutionnelle tint compte de leurs vœux. Le chef du gouvernement, Joseph Munzinger, ne se souvenant plus de la part qu'il avail prise en 1830 à l'assemblée de Balsthal, où l'on avait aussi formulé des menaces, lit emprisonner les chefs de I opposition et soumit au peuple une constitution fort peu
Le 'Miit'Mi de Soleil te.
D'après une graoure d>- Disteli. (Collection fédérale des estampes.)
modifiée, qui maintenait cuire autres l'élection au second degré, cl i|ui réunit 6289 voix contre J277. avec 5134 abstentions. Toujours la justice des partis !
\ Berne, le gouvernement mixte Tscharner-Schnell, dont nous .i\ mis signalé la politique ondoyante dans les conflits de la Suisse avec l'étranger, politique tantôt rogue et tantôt souple à l'excès, avait eu dés l'origine une existence difficile. D'un côté, Tscharner et son collègue Tavel étaient accusés, le premier de faiblesse, le second de fourberie ambitieuse, par les patriciens intransigeants, dont les uns, comme officiers, refusaient le serment à la constitution, et dont la plupart se
berçaient de l'espoir d'une nouvelle restauration, obtenue au besoin par La force. Ce fâcheux état d'esprit permit à leurs adversaires de donner un caractère plausible et un retentissement exagéré à un fait qui n'a jamais été bien éclairci. En l.sil'J. au mois d'août, le gouvernement crut avoir surpris les traces d'un complot fomenté à l'Erlacherhof, siège des autorités bourgeoisiales, par une commission dite « des sept, » qui avait été chargée de détendre les intérêts de la bourgeoisie contre la municipalité récemment instituée à Berne. On assurait que des recrutements étaient faits, par ordre de la commission, pour le rétablissement de la garde urbaine, supprimée par le gouvernement ; une perquisition lit même découvrir dans les combles de l'hôtel d'Erlach, soigneusement dissimulées et revêtues d'étiquettes trompeuses, quarante-quatre petites caisses de munitions destinées à l'armement de cette garde et qui provenaient de l'arsenal de Neuchàtel. De là des arrestations nombreuses, et un procès monstre qui, après des phases diverses, se termina en 1839 par la condamnation, à deux ans de prison, de l'ancien avoyer Fischer, président de la commission, et de son beau-frère le colonel Tscharner; d'autres membres furent condamnés à un an de la même peine, et tous ensemble au paiement des frais du procès. C'est ce qu'on a appelé la conspiration tics poudres. Le patriciat, déjà diminué par le refus d'un grand nombre de ses membres de collaborer aux affaires publiques sous le nouveau régime, perdit dans cette campagne une grande partie du prestige qui lui restait encore auprès du peuple.
De son côté, Charles Schnell, qui n'était pas un homme d'état, mais un politicien très personnel et très irritable, n'avait pas tardé à s'attirer l'animadversion des radicaux, dont il combattait la politique aventureuse. Les radicaux suisses subissaient alors l'influence passablement brouillonne des frères Snell, Louis et Guillaume, ces réfugiés allemands, déjà plus d'une fois nommés, et qui étaient à la tète du « parti national » (!) Tous deux avaient réussi par leurs intrigues à se faire nommer professeurs de droit à l'université, de Berne, créée en 1834, et y avaient trouvé comme rival le professeur de droit Samuel Schnell, oncle du conseiller d'état. Buis, par le mariage de ses filles avec des hommes politiques bernois, Guillaume Snell avait acquis une situation assez importante. Le parti des Snell, qu'on appelait la « dynastie des Nassau », et le parti des Schnell divisaient le canton de Berne.
M \l V DUO/
Ce lui surtout dans 1rs conflits diplomatiques que la divergence se fil sentir. Tandis que U-s Snell voulaient tout permettre aux réfugiés, les s. h iicll croyaient sage de ne pas irriter l'étranger en couvrant leurs menées du droit d'asile. Charles Schnell en \ inl même jusqu'à vouloir admettre les réclamations de la France dans l'affaire de Louis-Napoléon. Le grand conseil lui ayant domié tort par 106 voix contre 104, il se retira pour la seconde fois du gouvernement, où il c'était entré qu'à
contre-cœur, et son frère Jean résigna aussi ses fonctions de président du grand conseil i landamman i. 1/ influ ence de Charles Neuhaus. de Bienne, devin! alors prépondérante, (ai attendant que son radicalisme parût trop pâle à son tour, car c'est un phénomène à relever (pie la rapidité avec laquelle, en ce temps-là, les hommes politiques bernois tombaient en défaveur et étaient relayes. D'une main rude. Neuhaus voulut imposer au .hua l'unification du droit, que, peu de temps auparavant, il avait lui-même combattue comme représentant de Bienne. Des troubles éclatèrent. Stockmar, son collègue au corps exécutif, homme d'une grande valeur mais tics passionné, qui soutenait ses concitoyens et prêchait ouvertement la séparation, fut
destitué brusquement par le grand conseil, sur la proposition de ses
collègues unanimes, sans. qu'on lui permit de se défendre (24 juillet 1839); plus tard, il dut se réfugier à Zurich, puis en France, pour se soustraire a un décret de prise de corps décerné contre lui en
Ch. N eu 11 au 8.
avril 1840. Tempéramenl très autoritaire, Neuhaus ne pouvait manquer de soulever, par de tels procédés, des haines qui ne le ménagèrent pas non plus, quand son heure d'impopularité lui venue.
A la même époque, les passions confessionnelles déchiraient l'Argovie, où la constitution de 1830 avait établi la parité des deux confessions, c'est-à-dire que la partie catholique du canton nommait au grand conseil le même nombre de députés que la partie protestante,
Arrestation de Waller à Mûri.
D'après une gravure de Disielt 'Collection fédérale îles estampes.)
bien qu'il y eût inégalité dans le chiffre de la population (environ 90,000 catholiques et lllll 000 protestants). Ces derniers, appuyés par un groupe de libéraux catholiques, demandèrent que, dans la révision constitutionnelle qui devait avoir lieu, on leur assurât une représentation plus forte. Par contre, les catholiques, sous la direction d'un comité dit « de Bûnzen », parce qu'il s'était formé dans cette commune, réclamaient le maintien de la parité des deux confessions, leur séparation dans l'église et dans l'école, l'indépendance absolue des couvents, soumis depuis 1835 à la surveillance de l'état, et l'abrogation des articles de Baden.
Des assemblées populaires eurent lieu de part et d'autre en lévrier
•Jlll
1840, pour soutenir 1rs points de vue respectifs. Le grand conseil élabora ensuite un projet île constitution, conçu dans un esprit modéré, mais qui succomba sous l'assaut des partis extrêmes. Il en prépara un second, plus favorable aux vues «les protestants, et qui triompha au vote populaire, le 5 janvier 1841, par 16 050 voix Contre 11 184. Sur quoi vive agitation dans le Freiamt, où l'on planta des arbres de liberté, à l'instigation du comité de Bùnzen et avec l'appui ostensible des couvents. Le gouvernement, informé qu'un soulèvement se préparait, vou-
: Jm
Le La jovien en 1841. — Pfarrer Knecht
D'après une gravure tl<' Disteli. Collection fèdérah '/-'s estampes
lui imiter celui de Soleure et faire arrêter les chefs de l'opposition : il délégua à cet effet dans le Freiamt un de ses membres, Waller, avec un détachement de gendarmes : mais la foule, furieuse, les assaillit à coups de pierres et les incarcéra en lieu et place de leurs prisonniers A l'appel du comité de Bùnzen, le landsturm se leva au nombre de 2000 hommes, el se disposait à marcher sur Aarau, lorsque les troupes du gouvernement, sous les ordres du colonel Frey-Hérosée, attaquèrent les insurgés prés de Vilmergen et les mirent en fuite à coups de canon ill janvier 1841). Berne, Zurich et Bàle-Campagne, auxquels l'assistance fédérale avait été demandée, s'empressèrent d'envoyer des troupes pour occuper les districts ici ici les (Mûri et Bremgarten i. C'était la contre-partie du mouvement de 1830. On se souvient qu'alors, le
landsturm du Freiamt, en s'emparanl d'Aarau, avait déterminé la réforme constitutionnelle, aux applaudissements des radicaux. Cette loisci, U' gouvernement radical trouvait mauvais le renouvellement de ce procédé insurrectionnel. Tant il est vrai que, suivant l'intérêt ou la passion du moment, les mêmes choses sonl jugées par les mêmes hommes de manière toute différente. N'y aurait-il pas là pour tous un motif de se montrer indulgents envers les partis vaincus, suivant l'axiome hodie mihi, cras tibi?
Le landsturm argovien en 1841. — Pater Theodosius. D'aprh une gravure de Oisleli. {Collection fédérale des estampes '
Mais la modération n'était guère en faveur parmi les hommes politiques de cette époque. Elle passait pour un manque de caractère. A la suite de ces événements, le grand conseil d'Argovie, sur la proposition d'Augustin Relier, directeur de l'école normale de Lenzbourg, décréta au pied levé, le 13 janvier 1841, par 115 voix contre 11) — 66 membres absents, la suppression de tous les couvents, qui étaient au nombre de huit, savoir: deux couvents de bénédictins, Mûri et Wettingen, deux couvents de capucins, Baden et Bremgarten, quatre couvents de femmes, Hermelschwil, Fahr, Gnadenthal et Baden, — et la sécularisation de leurs biens, évalués à 7 millions. Le décret fut exécuté immédiatement, avec une extrême rigueur, sous la protection des troupes confédérées. Moines et nonnes fuient expulsés des couvents, en
\im\ mm/
plein li i \cr. tant on :i\;iil liàte >lf créer un fail accompli. On comprend I irritation qu'éprouvèrent les populations catholiques. Des protestalions s'élevèrenl aussi de la pari du nonce apostolique, au nom des droits de l'église, cl du ministre d'Autriche, qui fît valoir des droits de patronage de l'empereur sur le couvenl de Mura, Une diète extraordinaire se réunit le lô mais pour examiner la question. Par 12 voix elle déclara que le décret argovien étail incompatible avec le pacte fédéral ri invita le eau h m à li- rev nir >'2 avril), ('.clic décision, on ne saura il le le nier, étail correcte. Quels qu'eussent été les torts des couvents, et bien que l'intervention de l'Autriche ne lût pas justifiée, si fâcheux d'ailleurs que lût l'art. 12 du pacte, introduit en 1815, à l'instigation du nonce Testaferrata, cet article n'en existait pas moins: il ne constituait certainement pas un engagement perpétuel de la confédération vis-à-vis de l'église romaine. Celait une disposition du pacte susceptible d'être rc\ isée comme les au 1res, mais aussi longtemps qu'elle subsistait, il fallait la respecter.
Voilà i pi cl le était l'interprétation sage et inattaquable en droit. Mais quand la passion parle, le droit est souvent réduit au silence. Les quel • pus députés radicaux qui avaient eu le courage, au sein de la diète, de \oter cou Ire Argovie, entre autres Baumgartner, de St-Gall, et Henri Druey, «le Vaud, durent subir les plus violentes attaques de leurs amis poli lit nies. Il en résulta pour Baumgartner une scission définitive avec le parti radical. Lui-même avait fait la guerre aux couvents dans son canton, et en avait supprimé plusieurs. Puis il s'était calmé, en voyant le fâcheux effet de ces mesures sur la politique cantonale. Il lui était arrivé comme a Friedberg-Mûller, son prédécesseur au gouvernement de St-Gall, de se voir débordé par les éléments extrêmes dont en 1830 il était le chef : niais au lieu de se borner, en celle disgrâce qui atteint si souvent les hommes d'état de valeur, à montrer sa fermeté de caractère en continuant à soutenir les mêmes principes, il eut le torl de faire une volte-face complète cl de devenir le chef, 1res modéré d'ailleurs, du parti ultramontain. Nous verrons tout à l'heure (pie ce lui le chemin suivi par un autre radical extrême >\u canton de Lucerne. Siegwart-Mûller.
Dans celte époi|ue si lou n iien ire. il faudrait pouvoir porter les yeux partout i la lois pour avoir constamment un tableau exact de la situa-
lion. Chaque année, chaque mois même, on se trouve en présence d'un enchevêtremenl de questions qui réagissent les unes sur les autres. L'appel des jésuites à Schwytz, la querelle des « cornus » cl des « onglus », la révolution zuricoise, les soulèvements tessinois. l'agitation soleuroise, les discordes bernoises, l'affaire des couvents d'Argovie, tout cela passionnait les esprits et nourrissait à tour de rôle l'ardcurde plus en plus belliqueuse des partis. Au même moment, une autre série de faits saillants se déroulait dans le Valais, livré à une guérie civile qui ménageait les péripéties les plus émouvantes. C'est sur ce canton longtemps malheureux (pie nous allons maintenant arrêter nos regards.
lui 1815, profitant du courant réactionnaire de l'époque, le Haut- Yalais avait rétabli en grande partie ses anciens privilèges et accordé à l'évêque quatre voix au sein du pouvoir législatif. Il ne consentit, sous le souille régénérateur de 1830, à y apporter que île mesquines restrictions. Mais en hS.'Î.S, une majorité se forma, au sein de la diète cantonale, pour décider que la représentation serait fixée sur la base de la population. Les dixains supérieurs, sachant qu'ils y perdraient, ne voulurent pas accepter cette solution et refusèrent de prendre part au débat. Sous la médiation du directoire fédéral, qui avait envoyé en Valais deux commissaires, Baumgartner de St-Gall, et Schaller de Fribourg, une constitution favorable aux vœux du Bas- Valais fut rédigée et adoptée au vote populaire par 9108 voix sur 10187 votants. Les dixains supérieurs, qui s'étaient abstenus, voulurent se séparer des dixains inférieurs et, à cet effet, l'ancien gouvernement, après avoir d'abord essayé de se maintenir à Sion, se retira à Sierre, tandis que le nouveau gouvernement, élu sur la base de la constitution revisée, venait siéger au chef-lieu du canton. Pour mettre fin à ce désordre, la diète fédérale ordonna la nomination d'une assemblée constituante, à raison d'un député par mille âmes de population (11 juillet 1839). Les commissaires, Schaller et E. de la Harpe (Yaudi, qui avait remplacé Baumgartner, présidèrent à cette opération électorale, à laquelle, de rechef, les Bas-Valaisans seuls prirent part. Leurs députés, au nombre de 43, — les 34 auxquels avaient droit les dixains supérieurs ne s'élant [tas présentés, — élaborèrent une nouvelle constitution, qui fut adoptée le '2.") août par 7(ior> voix contre tint. Cette fois encore, les Bas-Valaisans avaient seuls voté. Peu de jours avant, le IN août, les dixains supérieurs, pour jeter de la poudre aux
yeux de la diète, avaient organisé un vote à part, et prétendaient que 10770 voix s'étaient prononcées pour le maintien de la constitution de 1815, vins un seul opposant. Plus lard, on en découvrit deux I i tait là, disaient-ils, la majorité du canton, mais ce chiffre fut contesté a bon droit il mille électeurs, âgés de plus de 18 ans, sur une population totale de 34 000 habitants, c'est, en effet, tout simplement une énormité. Il ne restai! à la diète qu'à assurer, s'il y avait lieu, par la force, la mise en \ igueur de la nouvelle constitution.
Malheureusement, la révolution zuricoise du <> septembre, dont nous avons parlé, devait être fatale pour le Valais, en ce que non seu lement la députation de Zurich passait aux conservateurs, mais l'esprit de la diète se trouvait modifié. Lorsque les députés valaisans, nommés par le nouveau régime, se présentèrent à Zurich, ils ne lurent pas admis à siéger, cl par un acte de faiblesse impardonnable, la diele. au lieu de s'en tenir à la stricte exécution de son arrêté du il juillet, décida de continuel- les tentatives de conciliation, ce qui était encourager la résistance des dixains supérieurs. Elle envoya dans le Valais trois nouveaux commissaires : Frey, de Bàle, Meyenbourg-Stockar, de Schaffhouse et Maillardoz, de Fribourg. Justement froissé de l'affront fait aux députés valaisans. le conseil d'état de Sion refusa d'accueillir les commissaires tant qu'ils n'auraient pas euxmêmes reconnu le gouvernemenl régulier <\\\ canton. Dans ces conditions, la guerre civile devenait inévitable par la faute même de la diète Elle se déchaîna à la suite d'un conflit survenu à Evolène, où le gouvernement de Sierre voulut faire vendre du sel. bien (pic cette commune lui rattachée au nouveau régime. Les gendarmes bas-valaisans, qui s'opposaient a cette vente, furent maltraités par les habitants d'autres communes i\u Val d'Hérens, qui se livrèrent aussi à des
i s contre les gens d'Evolène. Pour maintenir son bon droit, le Bas- Valais mobilisa ses troupes, qu'il plaça sous le commandement de Maurice Barman. Pc Haut-Valais en lit autant de son côté et plaça les siennes sous les ordres du comte Louis de Pourten. En vain l'évêque voulut interposer ses bons offices. Une rencontre cul lieu le 1er avril 1840 pus de St-Léonard, dans le voisinage de Sion. Les Haut-Valaisans furenl battus el poursuivis jusqu'à Sierre. Ils déclarèrent alors vouloir accepter loyalement la nouvelle constitution. Pc 18 mai 1840, le grand conseil si' réuni) au complet; le calme semblait rétabli, mais il lut
TV
~WW-
■ V, iJ.
La Suisse au XIX' siècle, I.
bientôt troublé pur la discussion malencontreuse d'une loi scolaire qui ne faisait pus à l'évêque la part qu'il réclamait : elle fut rejetée au référendum, — que pour la première fois nous voyons apparaître, par S)7.'57 voix. Fâcheuse intrusion de l'élément religieux dans une situation politique déjà troublée. Nous allons voir que l'affaire des couvents d'Argovie devait exercer une influence plus funeste encore sur la paix intérieure du Valais. Pour ne pas anticiper sur les événements, il convient toutefois de jeter d'abord un coup d'œil sur la situation d'autres cantons.
Parmi les défaites que valurent au radicalisme suisse les événements de Zurich et d'Argovie, la plus sensible l'ut la perte du canton de Lucerne, qui, depuis dix ans, marchait d'un pas accéléré dans la voie des innovations. En vertu de cette loi naturelle qui veut que l'extrême appelle l'extrême, le radicalisme n'est jamais plus intransigeant que dans les milieux conservateurs catholiques. C'était le cas à Lucerne. Nulle part on n'avait applaudi plus frénétiquement à la nomination de Strauss, nulle part on n'encourageait avec plus d'ardeur le gouvernement d'Argovie dans sa résistance à la diète. Et plus on était excessif de ce côté-là, plus le parti conservateur lucernois le devenait en sens inverse et réciproquement. Un riche paysan du village d'Ebersol, Joseph Leu, homme sans culture, mais très énergique, très populaire, avec un fort penchant au mysticisme religieux, prit bientôt un ascendant considérable sur ce parti, et se mit à diriger contre les chefs radicaux, Casimir Pfyffer, le I)1 Robert Steiger, l'ancien avoyer Kopp, une campagne sans trêve ni merci. Leu était l'àme d'un comité qui s'était formé à Ruswil. A lui se joignirent deux anciens radicaux, Siegwart-Mûller et Bernard Meyer, qui soit ambition, soit conviction, devinrent dès lors aussi effrénés réactionnaires qu'ils avaient été progressistes à outrance. Qui jugera de leurs mobiles véritables? Voués à l'exécration de leurs précédents amis, ils ont pu, comme Baumgartner, de St-Gall, avoir au début des motifs de conscience pour ne pas se joindre à un courant qui leur paraissait excessif. Toujours est-il, cpie comme lui, ils eurent le tort, non pas de s'opposer à une tendance fâcheuse, ainsi que doit le faire tout bon citoyen, mais de renier leurs principes et de se faire les champions exaltés de la doctrine adverse. La passion politique a de ces entraînements, et chacun ne sait pas, dans de telles occurrences, garder la sage mesure.
Quoi qu'il en soit, la période décennale «le revision constitutionnelle était aussi arrivée pour Lucerne. Et comme à Soleure el en Argovie, les conservateurs lucernois mêlaient a leurs revendications, d'un caractère essentiellemenl clérical, l'idée démocratique. Ils réclamaient huit ensemble l'institution du veto, l'abrogation des articles de Baden, la suppression du concordai île garantie «les sept cantons libéraux, concordai qui était d'ailleurs bien malade depuis que Zurich s'en était retiré. Le 31 janvier 1841, la revision constitutionnelle lui votée en principe par 17 .551 voix contre 1679 seulement ; la constituante élue ensuite ne comptait que neuf libéraux-radicaux : el quant à la constitution élaborée sur la base «lu programme que nous venons d'esquisser, elle fut acceptée le l" mai à une énorme majorité. C'était l'écrasement du parti libéral-radical, qui s'était d'ailleurs divisé, par suite de la politique intransigeante de Troxler : sepl représentants seulement trouvèrent grâce devant le peuple aux élections pour le grand conseil. Le nouveau gouvernement lut composé en entier de conservateurs; Siegwart-Mûller en devint bientôt le chef, et Bernard Minci revêtil les fonctions de secrétaire d'état. Lucerne étant un des trois cantons-directeurs, ce revirement entraînait de graves conséquences pour la politique suisse
L'affaire des couvents d'Argovie, par l'exaspération qu'elle produisait dans toute la Suisse catholique, était devenue la question prépondérante et brûlante du jour. Si, d'un côté, elle favorisait l'esprit de réaction, de l'autre, elle fournissait au radicalisme une excellente plate-forme pour sa politique anticléricale. Argovie ne montrai! aucun empressement à se conformer à l'arrêté «le la diète du '1 avril, qui déclarail la suppression des couvents incompatible avec l'art. VI du pacte. Toutefois, la diète ayant réitéré son invitation le 19 juillet par 13 ! ., voix, une de plus qu'au 2 avril, ce canton offrit, à litre de concession, de rétablir les trois couvents de femmes de l'ahr, Gnadenthal et Baden. Tactique habile, car la division se mil dans les rangs de la diète, dont la commission voulait marchander avec Argovie, au lieu des'en tenir a l'arrêté du 2 avril. Les radicaux profitèrent immédiatement de celle indécision. D'imposantes assemblées populaires se réunirent, l'une entre autres le 22 aoûl à Schwamendingen, près «le Zurich 1 15 a 20000 participants i, une aube a Genève le 18 oc-
tobre <;i à Kioth, pour appuyer Argovie dans sa résistance. Sous le coup de ces manifestations, Zurich revint en partie aux radicaux, qui firent entrer au gouvernement Jouas Furrer, J.-J. Rûttimann, Alfred Escher (mai 1 <S4'J ) . Un peu plus tard, Genève adoptait une constitution libérale (21 novembre). On lil alors un compromis avec Argovie, qui consenti! à rétablir les quatre couvents de femmes, moyennant quoi, la diète, par douze voix et demie, déclara la question close et sortie des recès uil août 1(S4;î>.
C'était la paix d'un côté, mais la guerre de l'autre. Les cantons catholiques s'irritèrent au plus haut point de celle violation du pacte. Le 13 septembre, sur l'initiative du gouvernement lucernois, une réunion, à laquelle prirent part, avec les représentants de ce canton, ceux d'Uri, de Schwytz, d'Obwald, de Nidwald, de Zoug et de Fribourg, eut lieu à Lucerne pour se consulter sur l'attitude à prendre. Bàle-Ville, Appenzell-Intérieur, Valais et Neuchàtel, qui faisaient aussi partie de la minorité de la diète, avaient décliné l'invitation. Bàle-Ville et Neuchàtel déconseillaient une nouvelle ligue séparée. Ce point de vue lui aussi soutenu dans la réunion parZoug et Nidwald. On en tint compte dans une certaine mesure en n'arborant pas encore ouvertement le drapeau de la séparation, mais le premier pas était fait. Un manifeste de protestation contre l'attitude de la diète fut décidé. Et malheureusement, le fait que Lucerne était canton-directeur depuis le 1er janvier 1843, et que Siegwart-Mùller allait présider la diète comme avoyer pour 1844, ne contribuait pas à alléger la situation.
Les passions soulevées par cette malheureuse affaire des couvents d' Argovie n'étaient nulle part aussi vives que dans les cantons méridionaux du Tessin et du Valais, travaillés par le clergé, qui excitait le peuple contre le régime libéral. Les conservateurs tessinois ne s'étaient pas résignés à leur défaite ; sans relâche ils fomentaient de nouvelles conspirations ; leurs chefs, entre autres Masi, Pedrazzini, Poglia, exilés en Piémont, projetaient d'envahir le Tessin à main armée et enrôlaient des Italiens dans ce but. Pour les intimider, le gouvernement, quoique issu lui-même d'une insurrection, procédait contre eux avec une excessive rigueur ; il faisait condamner par contumace les uns à la peine capitale (Masi et Poglia), d'autres, tels que Pedrazzini, à de longues années de travaux forcés, et il s'emparait de l'administration de leurs biens: toutes mesures auxquelles les radicaux applaudissaient parce
'JH NUMA DROZ
qu'il s'agissail de réactionnaires, mais qui les exaspéraient lorsque, ailleurs, elles frappaient des radicaux. On peut bien le dire, dans cette époque convulsive, les consciences étaient faussées, l'esprit de justice avait disparu, la passion politique parlait seule, et quant aux raies patriotes qui avaient conservé leur indépendance de jugement et qui osaient la manifester, ils étaient honnis de ions, suivant le mot de Pascal: << La vérité est désavantageuse à ceux qui la disent, parce i|ii ils se font haïr ». Et la naine des mis surexcitant la haine des autres, il n'y avait plus de sécurité pour personne dans le Tessin. Le 2 juillet 1843, des sei nrs sanglantes se produisirent sur le mont Bisbino, dans la commune de Morbio, à l'occasion d'une fête populaire. Le prêtre libéral Bernasconi, son domestique et un autre libéral, nommé Casartelli, furent poignardés; d'autre part, le curé de Bruzzella, signalé comme l'instigateur de ces scènes de désordre, et un autre conservateur, de Mendrisio, furent également lues par les agents de la force publique chargés de les arrêter. Tous ces actes criminels, s'engendrant les uns les autres, étaient naturellement présentés par chaque parti sous un jour odieux pour le parti adverse, et l'opinion publique en Suisse se passionnait à son tour, chaque camp politique épousant la querelle de sis coreligionnaires subalpins.
Dans le Valais, la situation était pire encore. Le gouvernement libéral, nommé en 1840, remplissait sa tâche avec autant de distinction que d'impartialité, et il se lût probablement maintenu de longues années s il n'y avait eu la question religieuse. Mais après le rejet de la loi
scolaire et d'une autre loi, non moins désagréable au clergé, parce qu'elle instituait un impôt militaire qui aurait pesé aussi sur ses membres, I affaire des couvents d'Argovie vint augmenter le désaccord. Le gouvernement proposait un compromis d'après lequel la députation valaisanne à la dicte aurait eu pour instruction de voter le rétablissement '\i\ plus grand nombre possible de couvents, mais la majorité du grand conseil se montra intransigeante e1 chargea la députation de
réclamer le rétablisscmenl de tniis les couvents d'ArgOA ie. Sur quoi les
députés à la diète, Maurice Barman et Ignace Zen-Ruffinen, se retirèrent; les successeurs que le grand conseil leur donna n'acceptèrent pas leur nomination, et le conseil d'état lui-même démissionna. Pour sortir du gâchis et faire retirer les démissions, il fallut en revenir à la proposition primitive du gouvernement. Ce replâtrage affaiblit le
LA RÉGÉNÉRATION 'il">
régime libéral et accrut l'ardeur du clergé. L'évêque poussa le zèle jusqu'à enjoindre aux curés (mars 1<S42> de refuser les sacrements aux membres de la Jeune Suisse, association radicale romande fondée à Villeneuve en L835. A partir de ce moment, l'hostilité des partis prend un caractère de plus en plus grave. La presse devient d'une violence inouïe. A la Jeune Suisse, les conservateurs opposent la Vieille Suisse. destinée, par ses statuts, « à détendre la religion catholique, apostolique et romaine, l'ordre et la liberté ». Au renouvellement du grand conseil, en 1843, le parti conservateur obtient la majorité ; il tente de constituer un gouvernement mixte, mais sur le refus des libéraux d'y siéger, le conseil d'état est tout entier composé de conservateurs. Le Bas- Valais entre en effervescence. Les libéraux se recrutent surtout dans la vallée du Rhône, à Youvry, à Monthey, à St-Maurice, à Martigny, à Sion, tandis que la Vieille Suisse a ses partisans dans les vallées latérales, ainsi que dans le Haut-Valais. Des voies de fait se produisent journellement. Les bruits les plus fantastiques circulent. Le Haut- Valais s'arme et réunit des troupes à Sierre, sous les ordres d'Adrien de Courten. D'autre part, une colonne libérale du Bas-Valais, sous le commandement de Gaspard Joris, d'Illarsaz, s'avance jusqu'à Ardon, menaçant le chef-lieu. Il fallut tout l'ascendant des chefs politiques pour faire dissiper ces rassemblements dangereux.
Ce n'était que partie remise. Excités par le relus des sacrements, par les violences de la presse cléricale, par les frottements de tous les jours avec des adversaires fanatisés, les « Jeune Suisse » s'attaquent à des prêtres. Deux de ceux-ci, Dunoyer, chancelier de l'évêque, et Jardinier, ex-vicaire, sont chassés de Colombey, où ils étaient en mission, et couverts d'outrages (17 janvier 1844). Au milieu de mars, la cure d' Ardon est envahie par des libéraux, qui y trouvent des fusils et des cartouches ; des rixes ensanglantent cette commune. Puis des désordres éclatent à Fully (30 mars). Pour apaiser les esprits, les hommes les plus marquants du parti libéral convoquent, le 9 avril, à Martigny, une assemblée de délégués des sept dixains occidentaux, et proposent la nomination d'un comité de sept membres, chargé « de prendre les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour repousser, à main armée, s'il le fallait, toute agression contre l'indépendance et les droits du peuple, de s'appliquer essentiellement à faire renaitre la confiance entre tous les citoyens, à populariser les principes démocratiques et à