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V. Les jésuites, les corps-francs et le Sonderbund

Le principal défaut du pacte de 1815, c'était son intangibilité. Ses auteurs, ambitionnant de faire œuvre immuable, avaient omis d'y introduire la clause de révision, qui eûl permis à la majorité d'en modifier les articles selon les circonstances. A l'origine, cette intention liait moins marquée qu'elle ne le fut par la suite. La déclaration de Vienne du ''n mars 1815 portait même que le pacte avait étéa librement arrêté par la grande majorité des états confédérés : elle conseillait aux cantons o de consolider l'œuvre de leur réorganisation en travaillant à la perfectionner dans un esprit conforme au bien de tous, sans aucun retour sur le passé, o On pouvait en déduire le droit de la majorité de reviser l'œuvre librement consentie. Bientôt cependant avait prévalu la doctrine oligarchique, favorisée parla sainte-alliance, que le pacte était non une constitution, mais un traité entre vingt-deux états souverains, et ne pouvait, par conséquent, être revisé que d'un commun accord. Nous avons vu échouer, en lionne partie pour ce motif, le projet de pacte Rossi. dette conception juridique vouait la Suisse aux catastrophes, comme une chaudière à vapeur sans soupape de sûreté.

Une autre cause de faiblesse et de danger, c'étail l'alternance du directoire entre les trois sièges de Zurich, Heine, Lucerne, alternance qui rendait impossible une politique conséquente, à l'intérieur comme dans les rapports diplomatiques, Ce système permettait, il est vrai, dans certains moments difficiles, d'opposer plus aisément la force d inertie à des réclamations pressantes, mais c'était un maigre avantage, et combien chèrement payél Dépendant en premier lieu de la politique de s<m propre canton, le directoire axait peine à s'élever audessus des étroitesses de l'existence quotidienne, pour ne considérer que les intérêts fédéraux, Berne en avait fourni la preuve lors des affaires *\<- réfugiés. Zurich, par sa révolution du <i septembre 1839,

survenue en pleine session de la diète, avait révélé une autre face de ce grave inconvénient. Et Lucerne,,. surtout, devait en montrer toutes les fâcheuses conséquences, dans ces années funestes de 1843 el 1844, pendant lesquelles il était canton-directeur.

Les affaires du Valais, où le directoire avait joué un rôle si équivoque, donnèrent lieu à la convocation d'une diète extraordinaire, qui se réunit à Lucerne le 25 juin 1844, d'abord sous la présidence de Siegwart-Mùller, puis sous celle de Bernard Meyer. « Vous osez, dit Munzinger à ce dernier, venir montrer à la diète vos mains pleines de sang ! » Hélas! quel homme politique de ce temps-là n'avait pas, peu ou beaucoup, la responsabilité d'actes sanglants? Mais à ce moment, l'apostrophe lit sensation, car la politique lucernoise était au plus haut point provocatrice pour les libéraux. Non content de protester contre la suppression des couvents d'Argovie, qui était sans conteste une atteinte au pacte, insuffisamment justifiée par l'attitude agressive des moines de Mûri cl de Bremgarten, le gouvernement de Lucerne songeait à imiter le Valais, Fribourg et Schwytz en confiant aux jésuites la direction des études théologiques. Au point de vue du pacte, c'était, si l'on veut, son droit strict; il aurait dû toutefois, comme directoire chargé de veiller à la paix publique, repousser cette suggestion, qui lui venait des éléments les plus exaltés du parti ultramontain.

Qu'on pense ce (pion voudra de l'ordre des jésuites et de ses doctrines, c'est un fait certain que partout où son action s'est exercée, elle a influé d'une manière néfaste sur la politique et provoqué une recrudescence effrénée des passions de partis. Cet ordre a pris au pied de la lettre la parole du Christ : « Je ne suis pas venu dans le monde pour apporter la paix, mais la guerre. » C'est le motif principal qui l'a fait expulser d'un très grand nombre d'étals, et l'un de ceux pour lesquels le pape Clément XIV en ordonna la suppression, en 1774. Dans les derniers événements qui avaient troublé la Suisse, principalement à Schwytz et dans le Valais, leurs mains avaient été surprises ourdissant l'intrigue et agitant le brandon des discordes civiques. Aussi la diète, qui, en vertu du pacte (art. I et VIII), avait la tache de veiller à la tranquillité intérieure et extérieure du pays, était-elle assurément en droit de s'occuper de leurs menées. Ce fut le grand conseil d'Argovie qui, sur la proposition d'Augustin Keller, demanda le premier

NT MA DUO

l'expulsion des jésuites de la Suisse, il eûi mieux valu, à coup sur, que la proposition vint d'un canton plus soucieux de la bonne harmonie entre confédérés. Ou ne manqua pas de relever la contradiction qu'il y avait, de sa part, à se retrancher derrière la souveraineté cantonale pour maintenir la suppression des couvents, tandis qu'il faisait bon marclié de celle même souveraineté en exigeant d'autres cantons le renvoi des jésuites. Au sein de la diète, la proposition ne fut appuyée d'une manière ferme que par Bàle-Campagne. Druey, entre autres, la combattit en disant : a Les

seules armes efficaces contre le je suitisme sont celles de la raison. »

1 2(1 août 1844). On verra qu'il devait bientôt changer d'avis. Au fond, Ton ne saurait contester à l'étal le droit de dissoudre ou d'expulser une association dangereuse pour son existence même; mais il doil le faire suivant toutes les formes qui garantissent contre l'arbitraire, et, dans le cas particulier, la question se compliquait du fait que la notion d'état fédéral était bien vague et fragile en présence de celle des vingt-deux états souverains.

La proposition d'introduire les jésuites à Lucerne avait déjà été faite en l<s:i(.i par Leu, au grand conseil, puis réitérée en IN 12 par huit députés de ses amis, à leur tête Portmann, préfet de l'Entlebuch. Elle s'étail heurtée alors à l'opposition de la majorité du conseil exécutif; la plupart des membres du clergéla désapprouvaient également, ainsi que ions les hommes désireux de maintenir la paix et la concorde dans la confédération el à Lucerne même. Mais les partisans des jésuites tirèrenl lin I ii lemenl parti de la politique agressive du canton d'Argovie. Au défi ipii leur était jeté par la proposition d'Augustin Keller. ils ripostèrenl par un acte audacieux. Sous une pression violente, ils amenèrent la majorité du conseil exécutif à changer d'avis. Siegwart-Mùller lui-même, peu favorable aux jésuites, dut se

Keller.

LA RÉGÉNÉRATION 22.'i

joindre à la majorité de ses collègues. Le 24 octobre 1844, le grand conseil ratifia une convention qui chargeait cet ordre de l'enseignement théologique au séminaire et du culte publie dans un quartier de la ville (la partie située sur la rive gauche de la Reuss). Ce décret, voté par 70 voix contre 24, après de longs débats, provoqua une agitation colossale dans le canton même, où les libéraux mirent tout en œuvre pour le l'aire repousser au veto populaire. Déjà un grand nombre de communes avaient successivement prononcé le veto, déjà l'on comptait près de 8000 rejetants sur 21)00(1 citoyens actifs, d'autres communes et citoyens s'apprêtaient à les imiter, lorsqu'un régime de terrorisme vint arrêter l'élan. Le gouvernement leva des troupes. Il envoya un détachement à Willisau, dont la population était très hostile aux jésuites et où se trouvait un dépôt de canons et de munitions, qu'il s'agissait de transférer à Lucerne (4 décembre). Une bagarre eut lieu ; les troupes gouvernementales se retirèrent, et la ville organisa une garde civique, à laquelle vinrent aussitôt se joindre les libéraux des communes voisines. Le gouvernement se déclara en permanence, renforça la garnison de Lucerne, mit de piquet divers corps de milices. A la nouvelle de ces mesures, le gouvernement de Reine, sous l'influence de Neuhaus, qui considérait alors le pacte comme « un chiffon de papier » qu'on pouvait déchirer sans scrupule, appela trois bataillons sous les armes et les plaça en observation à la frontière, dans l'intention à peine déguisée de soutenir les libéraux lucernois. Argovie se préparait à en faire autant. Dans ce dernier canton, ainsi qu'à Soleure et à Bàle-campagne, un certain nombre de radicaux prirent les armes et marchèrent sur Lucerne. Encouragés par l'attitude de la campagne lucernoise et de leurs coreligionnaires politiques des autres cantons, dont ils attendaient un vigoureux secours, les libéraux du chef-lieu, sans même laissera leurs alliés le temps d'accourir à leur aide, décident imprudemment le 7 d'ouvrir les hostilités le lendemain. A ô heures du matin, ;}() à 40 hommes, commandés par Baumann, ancien conseiller d'état, et Guggenbûhler, colonel, attaquent à coups de fusil les patrouilles des troupes gouvernementales, mais sont bien vite dispersés. Ils quittent la ville et vont rejoindre les corps-francs d'Argovie venant par Rothenbourg, et qui s'étaient accrus en route de libéraux campagnards lucernois, en tout un millier d'hommes. Un combat s'engage avec les troupes du gouvernement à Emmenbrùck, à

'il' i M MA DROZ

une demi-lieue de Lucerne ; celles-ci sont battues el perdenl 1 morts cl plusieurs blessés; mais les libéraux, informés <|u ils trouveront à Lucerne des troupes supérieures en nombre, ne jugent pas à propos de poursui\ re leur avantage : ils se retirent, les Axgoviens à Reinach, sur le territoire de leur canton, les Lucernois à Buron, Triengen, W'illisau. Les corps-francs de Soleure et de Bàle-Campagne, qui étaient en route pour Lucerne, se retirent également.

Le gouvernement de Lucerne éleva avec raison de vives plaintes contre l'attitude des cantons voisins. Ses protestations et celles de Fribourg embarrassèrent particulièrement Neuhaus, qui protesta de la pureté de ses intentions. Au surplus, l'agression des corps-francs fournissait à Siegwart-Mûller une occasion bienvenue de sévir contre ses adversaires. Le 11, la ville de Lucerne lui mise en état de siège; plus de 200 personnes furent arrêtées, entre autres le docteur Robert Steiger, ancien membre <\i\ gouvernement libéral, homme 1res considéré, du caractère le plus élevé et le plus loyal i : un grand nombre de libéraux prirent la fuite et, par leurs récits enflammés, excitèrent la colère des confédérés chez lesquels ils trouvaient un refuge. Des assemblées populaires se réunirent à Berthoud, à Fraubrunnen, à Zofingue, le 15 décembre, à Anet, à Lausanne et à Genève le 2'.* : de hauts fonctionnaires y prirent part, et furent nommés membres des comités chargés de réclamer, par la voie d'un vaste pétitionnement, l'expulsion des jésuites, lue tension extraordinaire s'établit dans les rapports des caillons libéraux avec les cantons ullramonlains ; d'un cote, on préparait ouvertement de nouvelles expéditions de corps-francs : de l'autre, on organisait la résistance sur toute la ligne. Et le directoire fédéra] était a Lucerne ' Siegwart-Mûller en était le présidentl

Le directoire allait du reste changer de mains. Le 1" janvier 1 <S4.">, Zurich se trouva chargé des affaires fédérales. Son gouvernement, alors présidé par le bourgmestre Mousson, conservateur éclairé, tenta une démarche d'apaisement. Sur la proposition de .louas Furrer, le grand conseil de Zurich, tout en désapprouvant l'intervention des corps-francs dans les affaires d'un autre canton, avait décidé, par 112 voix, d'inviter amicalement le grand conseil de Lucerne à révo-

i II fui relâché sous caution le 22 janvier, mais h peine en liberté, un détachement de dragons se mil :i vi poursuite pour le rameneren prison. Heureusement <! n i I avail pris une au-

ii - i ..ut.' il s.' retira dans l- canton ■! Vrgovie.

quer l'arrêté qui appelait les jésuites, et, en cas de réponse négative, de provoquer la réunion d'une diète extraordinaire. Une délégation du conseil d'étal de Zurich (Zehnder et Sulzer, radicaux) se rendll à Lucerne le 3 janvier pour luire part de ces vœux. Mais les autorités lucernoises se retranchèrent derrière le vole populaire, qui avait ratifié la convention avec les jésuites par 18 196 voix contre 7985; tout en taisant valoir qu'un sursis résulterait forcément du l'ail que nombre de points devaient encore être réglés avec cet ordre, elles déclarèrent que le grand conseil ne pourrait s'occuper de la question qu'en mars et devrait probablement la transmettre à la législature suivante. Le directoire, sans se laisser décourager par cet insuccès, adressa le 11 janvier aux états confédérés une circulaire insistant sur la nécessité de maintenir l'état légal et la paix publique, et montrant que les différentes questions qui, à celte heure, troublaient si profondément la Suisse, ne pouvaient recevoir de solution satisfaisante que par une voie conforme au pacte, et non par des moyens anarchiques. Berne. qui avait aussi fait une démarche amicale, mais inutile, auprès de Lucerne, sollicita du directoire la réunion de la diète. Elle lut convoquée pour le 24 février. Malheureusement, le directoire était divisé. La majorité voulait encore tenter des moyens amiables auprès de Lucerne seulement. La minorité, ayant à sa tète le bourgmestre en second Zehnder, réclamait l'expulsion des jésuites de la Suisse entière. et prévoyait l'emploi de la force, s'il y axait lieu.

En présence des atermoiements de Lucerne et des hésitations du directoire, le canton de Berne se mit résolument à la tète du mouvement antijésuitique. Tandis que son conseil exécutif prenait langue avec les gouvernements d'Argovie, de Bàle-Campagne et de Soleure, les cantons les plus déterminés;! agir, — et s'efforçait d'entraîner aussi Vaud et Genève, Zurich, St-Gall et Thurgovie, un comité central suisse se formait à Langenlhal, le ."> janvier, pour organiser des manifestations contre les jésuites ; il était composé d'Augustin Keller (Argovie), Trog (Soleure), Kohler (Berne), Bùrki (Zurich), Vôgtlin (Aarau). Des assemblées populaires nombreuses ont ensuite lieu le 12 à Sumiswald et à Claris, le 111 à Lenzburg, à Hunzenschwil et à Lugano, le 26 à Unterstrass (Zurich) et à Tavannes, le 29 à Herzogenbuchsee, à Mûnsingen et à Wimmis, le 2 février à Villeneuve. Partout, des résolutions plus ou moins énergiques sont votées, on réclame l'expulsion

La Siiis.se mi XIX siècle, I. 15

des jésuites, ici en demandant de s'en tenir aux moyens Légaux, là en menaçant de s'organiser en corps francs pour 1rs chasser, ailleurs en invitant les grands conseils à ne rien statuer sur les corps-francs aussi longtemps que 1rs cantons ultramontains n'auront pas désarmé leurs milices. Le 29 janvier, le grand conseil de Berne vote les instructions su i vailles pour sa dé pu la lion à la diète l la question des jésuites est une affaire fédérale ; 2' l'ordre de la société de Jésus doit être éloigné ilu territoire de la confédération ; 3° la formation de corps-francs est

• contre les jésui les.

(tîrnv extraite de Ylllustrirter Sehweizer Kalcnder.)

inadmissible ei les cantons doivent l'empêcher et la réprimer. Les l, 5 el 6 février, le grand conseil de Zurich traite à son tour la question : pu- 103 voix contre 95, il se prononce contre le préavis de la majorité du directoire, et décide qu'il y a lieu d adresser une sommation à Lucerne (mais à Lucerne seulement) pour le renvoi des jésuites. Par contre, en dépil de la pression de Berne, les gouvernements de Vaud el de Genève continuenl a être partisans d'une invitation amicale, attendu que, suivant eux, la question esl du domaine de la souveraineté des canlons. Ils en Tout la proposition a leurs grands conseils

respectifs. A Genève, l'avis du gouvernement prévaut, le 13 février, par 115 voix contre 35, donnéesà un amendement de .lames Fazy,qui

LA REGENERATION 'l'il

demandait l'expulsion pure et simple. Mais dans le canton de Vaud, les choses allaient prendre une tournure différente.

Depuis la séance de la diète du '24 août 1X44, Druey avait modifié sou opinion sur la question des jésuites. Toujours habile à suivre les mouvements de l'opinion populaire, il n'avait pas hésité à faire une volte-face complète et à se joindre à l'action des comités antijésuitiques. Pendant le mois de janvier, 32 000 signatures lurent recueillies dans le canton de Vaud pour réclamer l'expulsion de l'ordre. Malgré cette manifestation imposante, la majorité du conseil d'état isept membres) ne proposait pas moins de s'en tenir à une invitation amicale adressée à Lucerne, tandis que la minorité (Druey et Blanchenavi voulait l'expulsion comme mesure générale, exécutée au besoin par la force. Au grand conseil, qui se réunit le 13 février, cette dernière proposition fut écartée par 97 voix contre 81, et la majorité se prononça, par 103 voix contre (>4, en faveur d'un moyen terme qui consistait à émettre d'abord une invitation amicale, sauf à recourir à la commination si cela devenait nécessaire. Cette décision indisposa vivement la majorité du peuple, déjà fort mécontent des allures aristocratiques du gouvernement et de ses fonctionnaires ainsi que de l'organisation judiciaire défectueuse. Inquiet, le conseil d'état voulut résister à l'émeute qu'il voyait s'organiser pour ainsi dire sous ses yeux. Il ordonna la levée de troupes, sous le commandement du colonel Bontemps, mais cette mesure déchaîna une véritable fureur dans le camp opposé. Comme en 1830, des feux allumés sur les hauteurs appellent les citoyens aux armes. Le 14, ils accourent en masse à Lausanne, tambours en tête. Leurs colonnes partent du Casino, passent sur la Palud devant les troupes gouvernementales, qui, sur l'avis (pie le conseil d'état renonce à lutter, se débandent pour se joindre aux manifestants; le cortège ainsi grossi monte au château, où Druey et Blanchenay annoncent l'abdication du conseil d'état ; il se rend ensuite sur Montbenon. Là, une assemblée populaire, présidée par Delarageaz, et haranguée par Druey, du haut d'une échelle, décide la nomination d'un gouvernement provisoire, l'élection d'un grand conseil qui aura le pouvoir constituant, et qui devra particulièrement travailler à la réforme judiciaire. La révolution vaudoise du 14 février 1X4.") était accomplie.

Le triomphe de Druey fut acclamé par les radicaux i\\\ reste de la

Nt'.MA DROZ

Suisse ()n comptai) maintenant sur dix voix à la diète puni- l'expulsion pure et simple. Il devenait évident qu'une majorité finirait par se former dans ce sens.

Une fois de pins la diète, réunie à l'extraordinaire le '.!} février, montra son impuissance. D'abord elle lit mine <li' ne pas vouloir admettre la députation vaudoise, à cause de l'origine insurrectionnelle de ses pouvoirs. Mais il y avait des précédents, entre autres celui de Zurich, en 1839. La députation fut admise par 12 voix, l'uis on aborda la double question des jésuites et des corps-francs. Aux yeux des radicaux, l'intervention fédérale se justifiait par l'art. VIII du pacte.

d'après lequel la diète avait le devoir de prendre toutes les mesures nécessaires pour la paix intérieure et extérieure de la confédération. Les catholiques et une partie des libéraux contestaient l'applicabilité de l'article au

cas des jésuites, niais, par une contradiction

tout au moins apparente, ils l'invoquaient pour réclamer une loi fédérale contre les corps-francs, loi que Druey jugeait superflue. Après une discussion passionnée, dont les protagonistes furent surtout Neuhaus et Siegwart-Mùller, il se forma une majorité de 12 '/s vois pour renvoyer l'affaire à une commission, qui lui composée de sept membres Mousson, Neuhaus. Munzinger, Frey, Naeff, Kern cl Druey. Bien qu'elle lui presque entièrement radicale, celle commission n'arriva pas a se mettre d'accord. Personne n'eut le courage de proposer l'expulsion des jésuites comme mesure générale; c'étail bon pour les assemblées populaires! Une majorité de quatre membres (Neuhaus. Munzinger, Kern cl Druej réclamaient seulement leur renvoi du canton de Lucerne, cl se bornaient a adresser aux états de Scbwytz, île Fribourg cl du Valais nue a invitation confédérale d pressante o d'avoir à les éloigner aussi. La minorité, composée dis trois autres membres, n'était guère plus logique; elle s'en tenait à une invitation amicale à Lucerne. De pari cl d'autre, <>n recommandait, tant à ce canton qu'à ceux d'Argo\ ie, du Tessin cl du Valais, d'accorder une amnistie générale pour les délits politiques des dernières années. Les diverses pro-

J cmann.

positions ne furenl toutefois pas discutées immédiatement, mais prises ad référendum par les députations. En revanche, la diète vota une loi (|iii interdisait les corps-francs et <|iii invitait les raillons à statuer des dispositions pénales contre les participants à ces manifestations armées. Elle se sépara le 20 niais, laissant la Suisse plus déchirée que jamais, sans avoir rien su l'aire pour éviter la catastrophe imminente.

L'interdiction «les corps-francs par la diète n'était qu'une vaine mesure, et c'est avec raison, jusqu'à un certain point, que Druey la qualifiait de superflue. Pendant les délibérations même de la diète, des corps lianes s'organisaient impunément en Argovie, prés de la frontière lucernoise, sous les yeux du gouvernement et avec la participation de ses fonctionnaires et d'officiers supérieurs. Il en était de même dans le canton de Berne. Franchement, ces faits notoires ne prouvaient-ils pas la connivence des gouvernements de ces deux cantons? C'est en vain que, pour sauver les apparences, le grand conseil d' Argovie se réunissait à l'extraordinaire le 29 mars pour discuter une loi contre les corps-francs, et que Berne avait mis sous les armes un certain nombre de bataillons, qu'on se garda bien de placer là où ils eussent pu empêcher l'invasion du canton de Lucerne. Les autorités de ces cantons avaient mauvaise conscience; elles sentaient tout l'odieux de leur conduite à double face. Souhaitant le succès de l'entreprise des corps-francs, elles voulaient se donner néanmoins l'air de les avoir interdits. Politique de duplicité indigne du nom suisse. Le gouvernement de Neuhaus, en particulier, ne devait pas larder à en porter la peine.

Pendant ce temps, Lucerne assaillait le directoire de réclamations, tout en se préparant à une résistance désespérée. Le 29 janvier déjà, son grand conseil avait voté une loi terrifiante contre les corps-francs, punissant de la peine capitale ceux qui y participeraient et autorisant les populations à les traiter, en corps ou individuellement, comme des bêtes fauves. Des émissaires avaient été envoyés à Turin, à Vienne et à Paris pour solliciter l'envoi d'armes et de munitions. Les cantons primitifs avaient fourni leurs contingents. Le commandant en chef des troupes catholiques était le général de Sonnenberg, ancien officier au service de Naples. Il avait sous ses ordres deux brigades éche-

MIMA Mai/

lonnées, l'une de Surscc à Munster, l'autre derrière l'Emme et la

lîeliss.

Vers 1rs derniers jours de mars, les corps-francs se réunirent à Hutwil el à Zofingue. Les appréciations varient sur leur nombre, qu'on

:i évalué de WOO à 6 el même à 8000. Leurs chefs étaient, pour les

Argoviens, le major Rothpletz el le major Billo d'Aarau, pour 1rs Bernois, le capitaine d'état-major fédéral Ulrich Ocbsenbein, de Nidau. Ochsenbein reçut le commandement en chef. Aux troupes de ces deux cantons s'étaient joints un grand nombre de fugitifs lucernois, environ 500 Bàlois-campagnards, des Soleurois el d'autres confédérés. Dans la nui! du dimanche .'il mars 1845, les deux colonnes pénétrèrent sur le territoire lucernois, avec douze pièces de canon bien attelées, nouvelle preuve <lc la connivence îles gouvernements, îles obus, des munitions, des fusées à la congrève, des vivres el de l'argent. Elles s'avancèrent avec rapidité sur Lucerne, qu'elles espéraient surprendre, opérèrent leur jonction à Ettiswil, et se portèrent sur le village de Ilell bùhl, défendu par deux compagnies sous les ordres du lieutenant-colonel Elgger, qui dut se replier sur l.illau. Le major Billo, à la tête d'un millier d'hommes, avait pour lâche de s'emparer du grand pont de l'Emme au confluent de celle rivière avec la Reuss; après t\ru\ lieures de lutte contre une batterie d artillerie, une division de chasseurs et i\iu\ compagnies de carabiniers, la colonne Billo fut tout a coup prise de découragement, battit en retraite el rentra, avec armes et bagages, dans l'après-midi du 1" avril, sur le territoire argOA ien, non sans avoir soutenu quelques escarmouches le long du chemin. La colonne Ochsenbein, qui s'était dirigée de rlellbûhl sur l.illau. mi elle devait passer lia mue, rencontra d'abord quelque résistance, mais refoula l'ennemi et s'avança jusqu'au pied du Gûtsch, que les troupes catholiques avaient jusque-là négligé d'oc-

JXi

■ ■ . enbein

cuper.. S;i 11 s la défection de Hillo, il esl possible que la ville de Lucerne se lui rendue. Mais l'indécision se mil parmi les chefs des corps-francs, qui voyaient leurs hommes pleins de défiance contre eux el 1res indisciplinés, démoralisés d'ailleurs par la fatigue, le froid el la faim. Pendant la nuit, une panique s'empara de la troupe, qui commença à tirer à l'aventure. Puis, débandade générale. Les chefs dis-

Combat de Malters.

D'après une estampe du teni/ts.

paraissent. La rumeur se répand qu'Ochsenbein esl lue ; il ne devait se retrouver qu'à Nidau, sain et sauf, quelques jouis après. Des détachements qui se retiraient par Malters, pendant la nuit, furent successivement tenus en échec et décimés par des troupes régulières el du landsturm lucernois, qui s'emparèrent de quatre obusiers de Haie- Campagne et d'Argovie, de trois canons d'Argovie et de Berne, et d'un grand nombre de voitures, d'armes et d'outils, empruntés aux arsenaux de ces cantons. Un combat inégal eut également lieu de bon matin au pied du Gùtsch. En fin de compte, les corps-francs laissèrent 104 morts, 68 blessés et l.SOO prisonniers aux mains des vain-

\l VI V 1)1(1)/

queurs. Rothpletz el le l> Robert Steiger étaient parmi les prisonniers Les hommes qui réussirent à franchir la frontière lucernoise eurent pour la plupart a affronter de grands périls au milieu de popu lations qui les traquaient et ne leur faisaient aucun quartier.

Au premier abord, cette défaite humiliante atterra 1rs gouvernements radicaux qui avaient favorisé d'une manière si déloyale l'expédition îles corps-francs. Berne s'empressa (renvoyer à Lucerne le conseiller d'étal Aubry et le landamman Blœsch pour négocier le rachat des prisonniers. Une convention fut passée par laquelle la rançon était fixée à 350 francs par homme. Berne avait à payer pour son compte 70 000 francs; Soleure 20 000, Bàle-Campagne 35 000, Argovie 200 000, les autres cantons ensemble '-'."> 000; total, 350000 francs. Cette somme fut versée le 29 avril, et les prisonniers immédiatement relâchés; plus heureux que leurs coreligionnaires lucernois, qui remplissaient les prisons et contre lesquels une instruction rigoureuse était dirigée par le juge Amman, que, sous prétexte d'impartialité, le gouvernement de Lucerne avait fait venir de Thurgovie.

Pendant ces événements, le directoire fédéral s'étail montré absolument au dessous de sa tâche, ce qui, pour le dire en passant, fut plus d'une lois le cas du gouvernement de Zurich. Le .'!<i mars, alors qu'il était trop lard, il avait appelé sous les armes de nombreuses troupes de Zurich, de Berne, de Saint-Gall, d'Appenzell-Extérieur, de Glaris, de Schaffhouse, pins aussi des Grisons, de Bàle-Ville el de Neuchàtel (en tout 23 bataillons d'infanterie, 8 batteries d'artillerie, il compagnies de carabiniers, 8 compagnies de cavalerie, etc.), l(,s avail mises sous les ordres du colonel de Douai/ (Grisons) et avait nommé comme commissaires le landamman Nœff, de Saint-Gall, et le conseiller d'état Streng, de ThurgoA ie. En ou Ire. les contingents levés par les petits cantons étaient places sous le commandement fédéral; mais le 7 avril, les commissaires annonçaient au directoire que ces dernières troupes ne s'étaient pas encore conformées à son ordre positif .

Toute celle démonstration ne profita guère qu'au gouvernement d Argovie, menacé d'un soulèvement du Freiamt, et qui, par un juste retour des choses d'ici-bas, eût peut-être mérité d'être abandonné à son sort, comme on l'avait fait pour Lucerne. Avec ui\ directoire

énergique et des mesures prises à temps, celle vilaine page de noire histoire n'eût sans don le pas vu le jour. Elle m on Ire d'ailleurs un côté

I \ RI i.l KÉRATION L'.'i-'i

fâcheux du régime démocratique. Indépendamment de tous ses avantages, ce régime contribue souve-nl à affaiblir le principe d'autorité par le manque de caractère des gouvernants qui, dans les situations critiques, se laissent abasourdir ou entraîner par ceux qui crienl le plus fort ; puis, faute d'avoir résisté au début, ils ne sont plus qu'une épave flottante sur les Ilots déchainés de la multitude.

La diète se réunit le ."> avril ; elle ne sut rien décider de mieux qu'une recommandation d'amnistie, adressée à Lucerne par 12 ' ■> voix, avec l'expression du désir qu'en tout cas il n'y eût pas d'exécution capitale, ('/était avouer son propre tort, tout au moins sa faiblesse et son incompétence. Le gouvernement de Lucerne, altéré de vengeance, le comprit ainsi: il y puisa de nouvelles forces pour son attitude intransigeante. De leur côté, les libéraux suisses manifestaient les plus chaudes sympathies pour les prévenus lucernois. Ils suivaient avec anxiété la marche du procès, et la nouvelle de la condamnation . à mort du l)1 Robert Steiger, vaillamment défendu par Casimir Pfyffer, leur arracha un long cri d'indignation. Cette peine fut cependant commuée en détention perpétuelle. Le gouvernement lucernois, qui trouvait lourde la tâche de garder son prisonnier, était en instances au près du gouvernement sarde pour obtenir son internement dans une prison de Turin , lorsqu'on apprit avec soulagement son évasion. Grâce à des amis de Zurich et au concours désintéressé de trois gendarmes chargés de sa garde, Steiger avait réussi à s'enfuir, dans la nuit du H) au 20 juin, déguisé en gendarme, et à se réfugier sur le territoire zuricois. Un mois après, un autre événement à sensation se produisait dans le canton de Lucerne. Joseph Leu était tué dans son lit, le 20 juillet, par un fanatique radical nommé Jacob Millier, de Steckenrain, qui, par rancune personnelle — il avait été détenu comme corps-franc — et peut-être aussi par l'appàf d'une récompense qu'il espérait obtenir, pénétra dans sa chambre au moyen d'une échelle el tira sur lui un coup de feu. L'adoration dont Leu était l'objet de la part des populations conservatrices lucernoises, porta au comble leur animosité contre les radicaux. Mûller fut condamné à mort et exécuté.

Les cantons radicaux ne pouvaient rester sous le coup de l'humiliation qu'ils venaient de subir. L'opinion publique exigeait une satisfaction. A Zurich, l'attitude molle du directoire amena la transformalion du gouvernement: quatre membres conservateurs furent rempla-

ces par quatre libéraux; Bluntschli el Mousson démissionnèrent, et Jonas Furrer devint bourgmestre, par conséquent président de la diète. \ Berne, l'orage grondait contre Neuhaus qui, au Lendemain de la déroute tics corps-francs, avait fait suspendre les fonctionnaires accud'y avoir pris part, tandis qu'il n'avait rien fait au préalable pour lis en empêcher. La menace d'une assemblée populaire aux portes de Berne lit plier le gouvernement, qui retira son arrêté. Celle politique couarde et contradictoire discrédita définitivement Neuhaus. Une démarche des cantons catholiques auprès de Soleure et du Tessin pour

les engager, au nom de la religion menacée, à se joindre à eux dans la question des couvents d'Argo- \ ie, fut repoussée avec fermeté, cl ces deux élals maintinrent leur demande d'expulsion des jésuites. A Saint-Gall, le grand conseil étail partagé en deux fractions égales de 75 voix, ensorte qu'il ne fut possible de donner aucune instruction aux délégués à la diele. ni sur la question des jésuites, ni sur celle des cou-

vents d'Argovie, que le parti catholique persistait à remettre à l'ordre du jour, bien qu'elle eût été sortie des recès de la diète par la décision du 31 août 1843.

La dicte ordinaire, qui se réunit à Zurich le 7 juillet, fut liés orageuse, lu-., élals (Zurich, Heine, Claris, Soleure, Baie-Campagne,

Scliall'house. Appenzell-Extérieur, (irisons. Argovie, Thurgovie, Tessin, Vaud), se prononcèrent pour la compétence fédérale sur la question des jésuites 8 i tats i I.uccrne, l'ii. Schwytz, Unterwald, Zoug, Fribourg 1 *> . ■ I < -Ville, Appenzell-Intérieur, Valais, Neuchàtel) voulaient la sortir du recès; les deux autres (Saint-Gall, Genève) n'avaient pas d'instructions. Sur la question des couvents d'Argovie, 12- L, voix confirmèrent la décision précédente. La même majorité maintint au recès la revision du pacte pour être reprise en des temps meilleurs. Par coutie. il m- se trouva pas de majorité pour renouveler la recommandation d'amnistie au canton de Lucerne.

Jac<

Si ce canton avait été bien inspiré, il eût profité de l'indécision <|ni régnait encore parmi les libéraux^ pour leur ôter, par des résolutions magnanimes, tout prétexte et tout motif de se plaindre. Mais le meurtre de Leu avait exaspéré les passions populaires ; les conseils de modération et de clémence trouvaient sourde oreille. Bien qu'environ 600 citoyens lucernois eussent subi une détention préventive pins ou moins longue, le procès recommença en novembre contre un grand nombre d'entre eux. De lourdes condamnations à la prison, aux frais de la procédure et à ceux causés par l'insurrection et l'entretien des troupes furent statuées. Le grand conseil proclama, il est vrai, le 'l'I décembre, une amnistie générale, mais en laissant à la charge des amnistiés une somme de 450000 francs qui devait être payée avant le 1" février 1846. Il en résulta un marchandage pénible entre le gouvernement et les familles des détenus, dont la rançon était fixée arbitrairement par l'autorité.

Un acte plus grave que tous Joseph Leu.

les autres allait être consommé.

A diverses reprises, les cantons qui avaient pris part à la conférence de Lucerne, le 13 septembre 1843 (voir page 213), avaient eu des délibérations communes sur la marche à suivre et sur les moyens d'organiser la résistance. Il n'y avait toutefois pas encore entre eux d'alliance effective. Pendant la diète de Zurich (7 juillet-22 août l<S4ô), plusieurs conférences eurent lieu pour discuter un projet préparé par Siegwart- Mùller, et vers la fin de l'année, la ligue séparée (Sonderbund) était définitivement fondée, aux bains de Rothen, près de Lucerne, par les sept cantons de Lucerne. Uri, Sehwytz. Unterwald, Zoug, Fribourg et Valais. Le traité d'alliance, en cinq articles, avait un caractère exclusivement défensif ; les contractants se promettaient mutuel secours en cas de danger; un conseil de guerre, composé d'un délégué de chaque état, devait prendre toutes les mesures nécessaires à la défense coin-

236 \l M \ DROZ

mune. Ce traité constituait une violation formelle du pacte, mais il faut, pour être juste, reconnaître que le directoire et les cantons qui devaienl l'assistance fédérale à Lucerne, avaient gravement méconnu leur devoir. C'est ainsi qu'en ces temps néfastes, les griefs s'accumulaient de part H d'autre, 1rs provocations naissaient des provocations. L'histoire impartiale ne peut condamner les uns s:ms condamner les autres, car tous avaient péché, tous avaient déchiré le pacte. Sans contredit, le Sonderbund était le point culminant de relie séried'actes coupables, mais l'horreur qu'il inspire ne saurait dissiper celle qu'on doit éprouver pour les actes qui l'ont préparé et pour ainsi dire rendu iné\ i table.

Les sept eanlons du Sonderbund n'étaient pas seulement une minorité dans la diète, leur population formait à peine le cinquième de la

population suisse. De plus, ils n'étaient pas Ions réunis lerrilurialc-

nifii l : Fribourg se trouvait isolé, le Valais n'avail avec Uri qu'une communication assez défectueuse la Fnrka impraticable en hiver. Comment, dans ces conditions, espérer le succès? Ils n'en doutaient pas. cependant.

Pour une action purement défensive, ils comptaient sur les fortes positions militaires que présentent surtout la Suisse primitive et le Valais; ils se berçaient de l'espoir qu'une majorité ne réussirait pas à s'établir pour dissoudre la ligue, et en tout état de cause, ils croyaient à l'appui (les grandes puissances. Celles-ci, en effet, étaient intervenues auprès du directoire, ■> la suite des expéditions (le corpsfrancs, pour lui représenter que l'état anarchique de la Suisse créait un danger pour les autres pays en affaiblissant les garanties de sa neutralité. L'Angleterre, puis l'Autriche et la Prusse s'étaient en outre prononcées contre la revision du pacte, selon la doctrine qui faisait de cet acte constitutionnel un traité d'alliance conclu, sous la sanction de- l'Europe, entre 22 états souverains. La diète s'était abstenue de répondre à ces objurgations. Elle avait même, par une sorte de défi, décidé, nous l'avons vu, la revision <lu pacte (Juillet 1845). Les puissances, toujours lentes à se mettre d'accord, laissèrent momentanément touiller leurs réclamations, d'autant plus que, depuis l'échec lamentable de la seconde expédition des corps lianes, l'ordre n'avail

plus été troublé en Suisse

Mais les cantons du Sonderbund n'étaient pas moins soutenus et

encouragés par les puissances catholiques, l'Autriche, la France et la Sardaigne, qui leur promettaieni des secours en armes, en munitions, en argent.

La tranquillité matérielle avait beau être rétablie, les mêmes passions couvaient sous la cendre. Pendant que le Sonderbund se préparait à la guerre, les libéraux et les radicaux travaillaient à s'assurer la majorité de la diète sur la question brûlante des jésuites. A ce moment, on ne connaissait pas encore le traité du Sonderbund dont la communication officielle au grand conseil de Fribourg, le 9 juin 1846, allait déchaîner la tempête. Entre temps, Heine opérait une sorte de révolution. Ce canton avait conservé un gouvernement mixte, dont Neubausel deTavel étaient, depuis 1839, les personnages principaux; il avait gardé aussi le régime censitaire et l'élection du grand conseil au second degré. Le mécontentement soulevé contre Neuhaus tant à cause de son attitude louche dans l'affaire des corps-francs que de ses allures autoritaires, était allé grandissant. Au premier rang de ses adversaires se

trouvaient Ochsenbein, Funk, Nig- stockmar.

geler et Stâmpfli. Ils réclamèrent la

revision de la constitution par une assemblée constituante, tandis que Neuhaus préconisait la revision par le grand conseil, ce qui était strictement conforme au texte constitutionnel (art. 96). Il fut toutefois battu au vote populaire par '><> 1>:>0 voix contre 1(1 502 (1er février 1846).

La revision se fit dans un sens démagogique en ce que, sans souci pour les finances cantonales, les différentes parties du pays s'attribuèrent des avantages matériels (suppression des cens et dîmes, remise à l'état de l'assistance des pauvres) qui, pour une longue série d'années, devaient détruire complètement l'équilibre budgétaire. Gorgé des dépouilles du fisc, le peuple adopta la nouvelle constitution, le ;il juillet lN4(i, à la majorité énorme de 35063 voix contre 1280. Neuhaus, homme d'étal d'une incontestable valeur mais passionné jusqu'à l'aveugle-

ment, fui éliminé Dans |, nouveau conseil exécutif, réduit à neuf membres, prirent place entre autres Funk, comme président, Ochsenbein, Stâmpfli, ainsi que Stockmar, revenu de l'exil.

A Zurich, le '■'• mai, les élections eurenl aussi lieu dans un sens radical . sur 192 sièges au grand conseil, le parti conservateur n'en put maintenir que 34. Soleure donnait, le 5 mai, un vote plus décisif encore : pas un seul conservateur ultramontain ne fut élu.

Sur ces entrefaites, la communication au grand conseil de Fribourg, du traité du Sonderbund, vint activer la concentration de toutes les forces libérales et radicales de la Suisse. La discussion qui se

produisit à Fribourg eul un long retentissement. Les députés de .Moral, au nombre de 9, quittèrent la salle en protestant contre le traité, qui, en fin de compte, lut ratifié par 17 voix contre .'il. soit, si l'on ajoute a ces dernières les '.I membres protestataires de Moral, à six voix de majorité seulement ' Aussitôt, par une missive en date du 20 juin, communiquée a tous les cantons, le directoire in\ ita Lucerne, comme chef de la conférence catholique, à lui soumettre officiellement le

texte complet du concordai conclu entre les sept ('■tais, cl déclara en même temps que si ce texte était conforme à celui publié par la presse, il constituai! une lésion du pacte, sur laquelle il y avait lieu de faire toutes réserves. La question était ainsi nettemenl posée.

Cependant, au sein de la diele ordinaire, qui se réunit en juillet, et qui se distingua par la violence des invectives personnelles, aucune majorité ne pul se former, ni sur la question des couvents, ni sur celle des jésuites, ni sur la dissolution du Sonderbund. proposée par Zurich. 10 -/'., étals libéraux votèrenl d'une manière compacte sur chacune de ces questions. Lu lace d'eux se trouvaienl les sept cantons ilu Sonderbund. auxquels se joignait le plus souvenl Appenzell-Intérieur. Bàle-Ville el Neuchàtel étaient bésitants. Si ('.ail. dans son grand conseil, n'avail pas de majorité. Genève était sans instructions. Au reproche .le violation du pacte, qui leur était adresse'', les étals du Sonderbund répondaient en invoquant l'art. IV. qui permettait aux cantons de se secourir entre eux au cas d'une attaque venant du dehors: et ils en déduisaient le droil de s'entendre a l'avance contre la menace certaine qui planait toujours sur les cantons catholiques, menace aggravée par le lait que plusieurs cantons libéraux 11 avaient point encore statué de

dispositions pénales contre les corps-francs. Ils affirmaient que leur

ligue n'avait aucun caractère agressif et qu'elle cessera il virtuellement le jour où ils seraient garantis, mieux que jusqu'ici, contre la violation <le leur territoire par îles hordes années. Ces objections contenaient certainement une large part de vérité. Mais le traité de Sonderl)iui(l avait une portée plus grande que celle que cherchaient à lui attribuer ses auteurs. Dans son art. 1", il ne prévoyait pus seulement l'attaque à main armée, niais aussi « l'atteinte aux droits de souveraineté », ce qui était l'aire d'avance de la revision du pacte ou de l'expulsion des jésuites un casas belli; en outre, il instituait, dans son art. ;5, un conseil de guerre intercantonal, au mépris des droits de la confédération, qui, seule, pouvait exercer le commandement suprême sur les troupes des divers cantons.

Pour former une majorité au sein de la diète, l'effort des libéraux et radicaux allait maintenant porter sur les cantons douteux de Genève, St-(îall et Bàle- Ville. Fribourg donnait aussi quelque espoir, vu la très faible majorité qui, au grand conseil, s'était prononcée pour le Sonderbund. Quant à Neuchàtel, en raison de ses liens avec la Prusse, il prétendait rester neutre; il n'y avait donc rien à faire de ce côté.

Genève fut le premier canton qui vint grossir le faisceau libéral. Ici, l'action de James Fazy avait grandi d'année en année. Revenu de Paris, où il axait pris pari, comme journaliste, à la révolution de juillet, il n'avait cessé de lutter contre l'aristocratie par toutes sortes de moyens, sans négliger l'appel aux passions démagogiques. C'était un homme aux idées géniales, au tempérament de dictateur, dénué de toute espèce de scrupules. En 1841, puis en ÎM'A, il était à la tète de mouvements insurrectionnels qui eurent pour effet l'introduction du suffrage universel et une modification dans le système gouvernemental, mais ces événements restèrent sans influence sur la politique fédérale. Cette fois-ci, l'attitude flottante du grand conseil, qui, tout en reconnaissant que le Sonderbund était contraire au pacte, reculait devant les mesures d'exécution <;? octobre bS4l>), fournit à Fazy l'occasion qu'il recherchait depuis longtemps de s'emparer du pouvoir. Le 4 octobre, un dimanche, deux assemblées de protestation eurent lieu coup sur coup à St-Gervais, l'une de ô à 600 citoyens, l'autre de 2 à .'5000. Le lundi, nouvelles assemblées, plus nombreuses encore, dont la dernière, tenue le soir, décida de prendre les armes pour la

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garde du faubourg St-Gervais. Le gouvernement, de son côté, appela 1rs milices de la campagne à son secours. Des barricades s'élevèrent sur l.s deux rixes du Rhône, notamment aux entrées «les ponts. Le gouvernement exigeait la soumission des insurgés, ceux-ci ne voulaient déposer les armes que si <>n leur promettait des concessions. L'entente ne pouvant se faire, les troupes du gouvernement commencèrent, le 7. à :i heures, à canonner St-Gervais; en même temps, la porte de Cornai in, aux mains des insurgés, était attaquée par le colo-

tobre 1846).

D'après une estamp* à ion B i ir.nl.

nel di Châteauvieux à la tête d'un bataillon. Les insurgés ripostèrent de Ions les côtés : t\u haut des maisons de C.oulanee, ils liraient ;i coups de carabine sur les artilleurs et les chefs ; de la porte de Cornavin, ils faisaient tomber le colonel de Châteauvieux, perce'1 d'une halle à la

cuisse, un capitaine et plusieurs soldais. Le 8, au malin, le gouvernement proposa I amnistie générale à la condition que .lames Fazy quitterait le caillou pour une année. Celle proposition fut rejetée par les insurgés et le gouvernement se décida alors à abdiquer. Le '.'. tandis que le grand conseil se réunissait a l'hôtel-de-ville, mie assemblée populaire, convoquée sur la place du Molard, proclama la dissolution

du grand conseil et nomma un gouvernement provisoire de neuf membres, qui choisit James Fazy comme président. La voix de Genève assurait une majorité à la diète contre le Sonderbund et les jésuites.

Bàle-Ville s'agita aussi à la suite des événements de Genève (octobre et novembre 1846). Le parti antijésuitique, composé d'hommes de diverses nuances d'opinion, réclamait le rapprochement avec les cantons libéraux et la révision de la constitution cantonale. Les conservateurs crurent devoir céder; ils consentirent à reviser la constitution, notamment pour améliorer le système électoral, mais les petits industriels, protégés par les maîtrises et les jurandes, et qui craignaient de voir proclamer la liberté du travail, mirent obstacle à des progrès plus sérieux. Toutefois, l'attitude de Bàle dans les questions fédérales s'en trouva quelque peu modifiée. — A Fribourg, des mouvements populaires eurent lieu à la fin de l'année 1846 et au commencement de 1<S47 pour demander au grand conseil le redressement de divers griefs et protester contre la participation du canton au Sonderbund. Il y eut de nombreuses incarcérations, suivies de prises d'armes de part et d'autre, mais sans aucune rencontre. Le gouvernement demeura maître de la situation. -- A Saint-Gall, les élections générales de mai 1847, disputées avec acharnement, donnèrent une majorité de quatre voix aux libéraux (77 contre 73), grâce à la volte-face du district catholique de Gaster, où l'influence de trois curés libéraux (il pencher la balance de ce côté.

Telle était la situation à la lin de juin 1847.

Ce fui une réunion solennelle que celle de la diète, qui s'ouvrit le 5 juillet dans l'église du St-Esprit, à Berne, sous la présidence d'Ulrich Ochsenbein, l'ancien chef des corps-francs. Le moment des résolutions décisives était venu. Successivement, les états du Sonderbund avaient vu s'écrouler la plupart de leurs espérances. La désunion des cantons libéraux, sur laquelle ils comptaient principalement, venait de faire place à une étroite solidarité, à une fermeté de décision qui ne laissaient plus aucun doute sur l'issue des débats de la diète. Ils ne se décourageaient pas toutefois, croyant toujours à l'appui des grandes puissances. Mais cet espoir aussi était trompeur. Jamais les grandes

La Suisse au XIX" siècle, [. ir.

puissances n'onl pu se mettre d'accord sur les affaires suisses, quand la volonté de notre pays csi venue à la traverse. C'esl là une précieuse sauvegarde pour uotre indépendance, el qui devait se vérifier une fois de plus. Si les représentants de l'Autriche (Kaisersfeld), de la Prusse (Sydov i el de la Russie (Krûdener) s'étaient abstenus avec ostentation d'assister à la séance inaugurale «le la diète, si l'on savait que l'ambassadeur de France, Bois-le-Comte, avait présenté des observations aigres-douces à Ochsenbein en lui reprochant sa participation aux corps-francs, s'il était notoire que le ministre <le Sardaigne, le comte Crotti de Castigliole, était toul dévoué à la cause du Sonderbund, <>u n ignorait pas non plus que lord Palmerston avait donné à son représentant, sir Robert Peel, des instructions toutes différentes de celles de son prédécesseur au Foreign-Office, lord Aberdeen, et qu'il encourageait la Suisse' a poursuivie la réforme du pacte. Aussi Ochsenbein avait-il pu répondre avec d'autant plus d'assurance à Bois-le-Comte, tout en relevant le caractère insolite de ses reproches personnels : o que les autorités fédérales s'opposeront avec force à toute demande d intervention étrangère dans leurs affaires intérieures, el qu'elles ne reconnaîtront à aucune puissance ni à aucune minorité (les cantons le droit d'interpréter le pacte fédéral, droit qui n'appartient qu'à la confédération elle-même, d

Maintenant qu'une majorité compacte existai! au sein de la diète, les choses allaient marcher rapidement. La question du Sonderbund n'occupa que deux séances l l'.i el 20 juillet t. Sommés de dissoudre leur ligue, que la crainte d'une invasion des corps-francs, après deux années de tranquillité complète, ne justifiait plus, les cantons catholiques élargirenl eux-mêmes le débat. Leur principal orateur, Bernard .Mever. dut reconnaître que le traité ne visait pas tant les corps-francs que la politique de la majorité, et que le luit du Sonderbund était « de s'opposer aux tendances révolutionnaires qui veulent introduire en Suisse un régime unitaire, non pas un régime de paix et de concorde, mais un régime de troubles et de despotisme. » Druey, entre autres, répondil vigoureusement. Dès ce moment, coup sur coup, les arrêtés se succèdent. Le 20, 12 ' états déclarent l'alliance séparée dissoute et réservent des mesures coërcitives s il n'était pas obtempéré à celle décision. Le 22. les députations du Sonderbund font insérer au protocole une protestation contre cel arrêté, <|u ils qualifient d'attentatoire

:i leurs droits, garantis par le pacte. Le 11 août, informée par le directoire que les canlons du Sondeçbund multiplient les préparatifs de guerre et élèvent entre autres des fortifications au passage du Susten, au Brûnig, et à la frontière du district bernois de Signau, que des convois d'armes et de munitions leur sont envoyés du dehors, notamment de France et d'Autriche, et qu'un de ces convois, composé de neuf voitures, chargées de 140 quintaux de munitions de guerre à destination de Lucerne, a été arrêté dans le Tessin, — la diète invite les sept cantons à cesser leurs préparatifs. Le 27, elle prononce la radiation des cadres de l'armée fédérale des officiers au service du Sonderbund. Le 3 septembre, elle somme Lucerne, Schwvtz, Fribourg et Valais d'éloigner les jésuites de leur territoire. Enfin, le 9 septembre, elle s'ajourne au 18 octobre, en annonçant d'avance sa résolution de fixer alors les mesures ultérieures que rendrait nécessaires l'exécution de cette série d'arrêtés. Ajoutons que la diète avait décidé, le lli août, la revision du pacte, et nommé une commission de 14 membres pour élaborer un projet.

L'ajournement de la diète devait essentiellement permettre aux grands conseils de plusieurs cantons de la majorité de se prononcer sur les moyens d'exécution. Si le vote de la plupart d'entre eux ne faisait aucun doute, celui des Grisons et de Saint-Gall donnait lieu à de vives inquiétudes. Dans ce dernier canton, se déchaîna une agitation violente qui obligea le gouvernement à mettre des troupes sur pied, mais qui trouva la majorité du grand conseil inébranlable. Après trois jours de débats (du 11 au 14 octobre), 76 voix contre 73 votèrent la dissolution du Sonderbund à main armée, au cas où les démarches amiables n'aboutiraient pas. Le 12 octobre, le grand conseil des Grisons avait pris une décision semblable par 38 voix contre 27. Pendant ce temps, les sept cantons faisaient aussi confirmer par leurs landsgemeindes et leurs grands conseils le maintien du Sonderbund.

Le sort en était jeté. La lutte armée devenait inévitable. Déjà le 14 octobre, le conseil de guerre du Sonderbund avait nommé commandant en chef de ses troupes, — à défaut du prince autrichien de Sehwarzcnberg, auprès duquel on avait fait des démarches infructueuses et qui ne voulut servir qu'en second, — le général de Salis- Soglio (Grisons), de religion protestante, ancien officier au service de France, et on lui avait donné comme chef d'état-major le colonel Fran-

-Il N'L'.MA DUOZ

cois cl Elgger. Les troupes sonderbundiennes étaienl appelées sous les armes pour le 19 octobre. Le 18, les députations des 22 cantons se retrouvèrent à l'ouverture de la diète, présidée par Ochsenbein. Afin d'épuiser les moyens amiables, la majorité décida d'envoyer deux commissaires dans chacun des sepl cantons du Sonderbund pour les conjurer de ne pas pousser la résistance aux dernières extrémités. A la vérité, Bernard Meyer avait déclaré ironiquement qu'on pouvait se dispenser de celle démarche inutile, et, en effet, les commissaires, munis d une proclamation de la diète, lurent partout éconduits poliment ; partout on leur signifia qu'on ne pouvait entrer en discussion avec eus ; partout, sauf à Zoug, on leur défendit de répandre la proclamation. Ce dernier canton était le plus hésitant des sept. Su députation déclara, le 21 octobre, vouloir se retirer de l'alliance séparée si lu diète laissait tomber l'affaire des jésuites, garantissait les droits des couvents, et donnait aux si j » l cantons des assurances formelles au

sujet de leur souveraineté et de leur représentation à la diète, — ceci en vue de la revision du pacte. La proposition ne pouvait aboutir. Dans la même séance, la majorité nomma le colonel Guillaume-Henri Dufour, de Genève, connue général des troupes de la confédération, et Frey-Hérosée, d'Aarau, comme chef d'état-major. Depuis plusieurs jours, dans un certain nombre de cantons de la majorité, les troupes ri. lient sur pied. L'arrêté de la diète prévoyait la levée de cinq divisions, soit 50 m in hommes. Mais, par un zèle des plus louable, ce nombre fui largement dépassé. Ainsi. Vaud, à lui seul, mettait en ligne 20000 hommes et avec le landsturm 34000. Par contre, Neuchâtel, sons prétexte de sa neutralité, refusa son contingent. Appenzell-Int. en lil autant, pour des motifs confessionnels. Bàle-Ville se résigna à fournir le sien.

Guillaume-Henri Dufour, le commandant en chef des troupes fédérales, avait alors 60 ans. détail néàGenèveen 1787, avait étudié l'art militaire en France, eta.il devenu en bsp.i instructeur en chef de l'école centrale de Thoune (voir page 153), et depuis 1833 dirigeait les travaux trigonométriques pour la carie de la Suisse qui porte son nom. A une connaissance profonde des sciences militaires, Dufour joignait un caractère au-dessus de tout reproche. En politique, il se rattachait à l'école libérale conservatrice. Sous tons rapports, ce choix de la dieie étail des plus heureux, cl la commission restreinte qui l'avait

proposé (Rùttimann, Druey, Steiger) avait fait preuve de tact en écartant les compétitions d'hommes" qui, comme Ochsenbein ou Frey- Hérosée, outre <j u 'i I s n'avaient pas d'expérience militaire sérieuse, n'auraient pas manqué de donner à la répression du Sonderbund le caractère odieux d'une guerre de partis. Son antagoniste, le général de Salis-Soglio, quoique bon militaire, n'avait pas de bien loin la même valeur, surtout pour la direction suprême d'une armée. Dufour allait avoir sous ses ordres 1(1(1 000 hommes ; Salis-Soglio 85 000.

Dufour avait accepté sa nomination en disant: «J'assume, je le sais, une immense responsabilité, mais je remplis unv obligation d'honneur que tout officier contracte en entrant au service de la confédération. Ce n'est pas à un moment comme celui-ci qu'il peut être permis de se retirer. » Il voulut cependant démissionner lorsqu'il vit la politique prétendre lui dicter ses choix d'officiers, et il ne consentit à garder le commandement supérieur qu'à la condition d'avoir les mains libres sous ce rapport. De plus, en prêtant le 25 octobre le serment constitutionnel, il déclara ne vouloir jamais oublier qu'il luttait contre des confédérés et annonça qu'il ferait respecter sévèrement la propriété publique et privée, ainsi que le culte catholique. Cette attitude, ce langage, et tout son passé, imprimaient d'avance à la lutte, du côté de l'armée fédérale, un caractère de noblesse qu'elle n'eût pas eue, probablement, sous une autre direction. Son plan de campagne consistait à réduire, par une attaque prompte et vive, les forces du Sonderbund, afin d'épargner l'effusion du sang, l'irritation qui résulte d'une longue guerre, et l'intervention tracassière de la diplomatie.

Dans cet instant solennel qui précède l'ouverture des hostilités, il

Le général G. -H. Dufour.

D'après un portrait d'Ary Scheffer, appartenant

<i M. L'Hardy-Dufour.

246 m ma dkoz

est rare qu'une dernière tentative de conciliation ne se produise pas de la part de tiers, plus rare qu'elle aboutisse. Ici. le tiers qui en prit l'initiative lui Bàle- Ville, demeuré neutre entre la majorité cl la minorité. Smis sis auspices, et avec l'adhésion <!<■ Schaffhouse cl de Saint- (iall. une conférence cul lieu à Berne le 28 octobre, entre députés à la diète; y assistèrent, d'un côté, tous les eaulons ilu Sonderbund, de Initie, une délégation de la majorité (Furrer, Munzinger, Kern). Mais, comme il était facile de le prévoir, un ne put s'entendre sur les conditions d'un désarmement général et simultané. La minorité proposait de soumettre à l'arbitrage du pape PielX la question des jésuites ei celle des couvents d'Argovie. La majorité déclara qu'elle ne pouvait laisser trancher ces questions d'ordre intérieur par un pouvoir étranger; elle consent il cependant à n'exiger le renvoi des jésuites (pie du canton de Lucerne. Les pourparlers lurent rompus, cl le '2\) octobre. les députés «lu Sonderbund quittaient la dicte après avoir protesté

Contre la violence qui leur était l'aile ! Ils lurent suivis de près par les

ministres de l'russe cl d'Autriche, qui se retirèrent sur le territoire neutre (I) de Neuchàtel. Le 1 novembre, la diète chargea le général en chef il exécuter ses ordres à main armée.

L'armée fédérale se déployait en immense demi-cercle, des rives du lac de Zurich au lac Léman. Tandis ipie la brigade Nicollier demeurait en observation a la frontière du Valais, le reste de la première division (colonel Rilliet-de Constant, de Genève) se massait dans la direction de Fribourg. La deuxième division (colonel Burkhardt, de Bàle s'étendait de l'Aar, près de Berne, à la Sarine; la troisième (colonel Douât/, des (irisons) était échelonnée sur la frontière lucernoise, de la Wigger à la Grande-Emme; la quatrième (Ziegler, de Zurich) de la Reuss a la Wigger; la cinquième (Gmùr, de Saint-Gall) du lac de Zurich a la l'iiuss En outre, le colonel Luvini commandait les forces du Tessin el des Grisons, et Ochsenbein, qui avait voulu jouer un rôle dans celle campagne militaire, ('lait à la tète d une division bernoise destinée d abord a observer le Jura, puis, qui l'ut utilisée pour surveiller la frontière fribourgeoise entre Neuenegg et le Guggisberg.

L'armée sonderbundienne, coupée en trois, souffrait non seulement de son i-pai pillemenl territorial, mais des divisions qui régnaient dans

son conseil de guerre, où Siegwart-Mûller ei Reinold i Fribourg) étaienl pour l'offensive, tandis que leups collègues voulaient s'en tenir à la stricte défensive. Le général de Salis-Soglio se trouvait ainsi contrecarré dans ses moyens d'action. Les troupes fribourgeoises étaienl commandées par le colonel Maillardoz, les troupes valaisannes par Guillaume de Kalbermatten. Celles des cantons du centre, qui formaient deux

Départ pour le Sonderbund.

D'après un dessin original do /:. Rittmeyer. (Collection fédérale des estampes.)

divisions, avaient pour chefs : Rùttimann, avoyer de Lucerne, et Abyberg, landamman de Schwytz.

La première rencontre, sans grande importance, se produisit au Gothard, dans les premiers jours de novembre. Une vive panique s'était empalée des populations uraniennes , qui craignaient d'être surprises à la fois du coté du Tessin, des Grisons et de Glaris. C'est pourquoi un bataillon de landwehr et une batterie d'artillerie d'Uri avaient hâtivement pris position à l'hospice du Gothard (2 novembre). Leurs patrouilles se heurtèrent, dans le val Tremola, contre des volontaires tessinois, qui les repoussèrent après leur avoir tué deux ol'li-

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ciers Les Uraniens réclamèrent des renforts, descendirenl dans la Lévenline, battirenl les Tessinois à Airolo el à Dazio-Grande et s'avancèrent jusqu'à Osogna, à trois lieues de Bellinzone. Mais, menacés il i tre coupés par les troupes grisonnes, ils se retirèrent peu à peu et regagnèrent la vallée d'Urseren, au moment même où, le Sonderbund vaincu, ses chefs, Siegwart-Mûller en tête, se rendaient en Valais par la Furka (23 novembre). Ces avantages remportés sur les troupes tessinoises furenl à peu près les seuls à l'actif du Sonderbund.

Ou peul y ajouter le succès momentané d'une agression contre le Freiaml (Argovie) tentée par le colonel d'Elgger, dans la journée i\u 9 novembre, el qui le mit en possession «lu village argovien de Kleindielwil et ilu ponl île Sius, sur la Reuss. Enhardis par la réussite de ce coup <le main, les chefs sonderbundiens prépax'èrent une attaque plus générale pour le 12. Trois fortes colonnes descendirenl sur l'Argo- \ ie. I une. sous les ordres du général de Salis-Soglio, qui pénétra dans le Freiamt, par Sins jusqu'à Lunnern, à la frontière zuricoise; la seconde, sous les ordres de d'Elgger, qui pénétra aussi dans le Freiamt par Geltwil; la troisième, qui attaqua avec de l'artillerie Menzingen el Reinach. Mais celle triple agression lui repoussée sur toute la ligne.

Pendant ce temps, le général Dufour concentrai! son premier effort sur l'investissement de Fribourg, qui était défendu par de solides retranchements, par 31 pièces d'artillerie et par 12 000 hommes, dont ."iiiiin de troupes régulières. L'armée fédérale comptait 120 <>(>() hommes avec 60 canons, savoir, la division Rilliet, échelonnée de la route de Payerne à la Glane; la division Burkhardt, qui s'étendait de la route de Payerne à la Sarine. Il eût pu y avoir ici une série d'engagements meurtriers, si la discorde n'avait régné à Fribourg même, au sein du conseil de guerre ; les uns réclamaienl une sortie contre les fédéraux, Maillardo/ voulait s en tenir à la défensive. En lin de compte, le gouvernement se résolut à proposer un armistice, qui fut si^né le 13 au malin, et suivi, le 11. d'une capitulation. .Malheureusement, le 13 au soir, malgré l'armistice, un combat liés vif s'engagea à Bertigny, où il y avait nue redoute, et au bois «les Daillettes. Plusieurs Fribourgeois el soixante Yaudois lurent tués ou Messes, on peut bien le dire, par la faute et l'indiscipline des chefs qui, ou bien ne communiquèrent pas à temps les termes de l'armistice, ou bien se refusèrent à l'observer purement el simplement. Cette lâcheuse circonstance eut pour effet

d'irriter les troupes fédérales, qui se livrèrent à Fribourg à des actes regrettables, et en particulier dévastèrent le bâtiment des jésuites. Un attroupement populaire contraignit le conseil d'état à abdiquer, el un gouvernement provisoire, à sa tête Julien Schaller, prit en mains la direction des affaires.

Fribourg tombé, Dufour se mit immédiatement en route pour l'Argovie, où il se taisait suivre par la deuxième division (Burkhardt) pendant que la division Ochsenbein, qui s'était avancée jusqu'à Guin, recevait l'ordre de se replier et de marcher par I'Entlebuch sur Lucerne. Il s'agissait maintenant de s'emparer de cette ville, centre de la rébellion, afin de porter le dernier coup au Sonderbund, profondément démoralisé par la reddition de Fribourg. De là un mouvement convergent des troupes fédérales. Pour appuyer Ochsenbein, qui rencontrait dans I'Entlebuch, à chaque pas, une résistance sérieuse, Burkhardt s'avançait par diverses routes dans la direction de Litlau. Donatz suivait les routes de Sursce, de Munster et de Hitzkirch sur Rothenburg. Mais le nœud gordien de la situation était à la frontière des cantons d'Argovie, de Lucerne et de Zoug, au passage de la lleuss, défendu par les positions redoutables de Gislikon et du Rooterberg, chaîne de montagne parallèle à la rivière. C'est là que Dufour se porta avec les divisions Ziegler et Gmùr. Le 22 novembre, Gmûr occupa Zoug, qui avait signé sa capitulation le 21, aux mains du général Dufour, encore à Aarau. Le 23, l'attaque se produisit à la fois contre Gislikon et contre Meyers-Kappel, défilé fortifié du Rooterberg, qui gardait la route d'Immensee et de Kùsnacbt. Ici, ce furent les brigades Isler et Ritter, de la division Gmûr, qui, après une lutte assez vive, réussirent à déloger les Sonderbundiens, essentiellement des Schwytzois, auxquels ils infligèrent une perte de neuf morts et seize blessés. La brigade Ritter les poursuivit jusqu'au mont du Kiemen, au-dessus d'Immensee, pendant que la brigade Isler forçait les troupes de Lucerne et d'Unterwald, qui occupaient sur la gauche les hauteurs du Rooterberg, à se retirer par la crête de la montagne. Simultanément, près de Gislikon, la lutte décisive avait lieu. Dès huit heures du matin, la brigade Egloffet la brigade Konig, de la division Ziegler, avaient passé la Reuss à Eyen, sur un pont de bateaux, malgré le feu de l'artillerie sonderbundienne établie à Honau, pour attaquer Gislikon de liane; la brigade Millier, demeurée sur la rive gauche de la Reuss. avec

l'artillerie de réserve, devait l'attaquer de front. Après un combat d'artillerie qui dura huis heures sans grand effet, les Sonderbundiens abandonnèrent Honau; ils essayèrent ensuite de le reprendre, m;iis ne purent arriver jusque-là et durent se replier sur Gislikon, sous le feu de l'artillerie et de l'infanterie fédérales, qui s'emparèrent de Honau. De la redoute >\u pont de Gislikon, les batteries du Soi ni cri un ni

soutenaient un feu ininterrompu contre quatre batteries à droite et une batterie de douze à gauche. A plusieurs reprises, les troupes fédérales reculèrent sous une grêle de mitraille; elles furent ramenéesau combat par Egloff et par Ziegler luimême, qui descendit de

cheval pour se mettre à

la tête de la troupe. A la fin, la redoute de (iislikon fut réduite au silence par une batterie bernoise sous les ordres Ai\ colonel Denzler, île Zurich. Vers quatre heures après midi, Salis-Soglio, blessé à la tempe d'un éclat d'obus, mais qui n'était pas moins resté à son poste après s être lait panser, ordonna la retraite sur Ebikon. La perte fut du côté des fédéraux : I I morts et NI Messes ; du côté du Sont 1er) )ii nd : 12 morts

el 21 blessés.

La nouvelle de ces défaites successives répandit à Lucerne, dans le monde gouvernemental, unr effroyable panique. Siegwart-Mûller avait, dans la journée, fait chauffer un bateau à vapeur, sur leipiel il parti I le soir pour Altorf, avec les chefs du Sonderbund, un grand

Le colonel Zi<

ce s

nombre de prêtres, les archives et la cuisse de la sécession. Salis- Soglio l'y rejoignit, après le refus d'un armistice qu'il avait demandé à Dufour. La municipalité, en majorité libérale, de Lucerne, transformée en gouvernement provisoire, ouvrit les portes de la ville aux troupes fédérales et aux proscrits. Comme à Fribourg, quelques désordres se produisirent, bientôt réprimés par le général en chef. Unterwald, Schwytz et Uri firent aussi leur soumission, et il ne resta plus à Siegwart-Mùller d'autre refuge que le Valais. Le 24 novembre, il arrivait à Brigue avec son entourage. Il essaya de s'y maintenir, comptant sur l'intervention que, par note collective du 1"' novembre, les étals du Sonderbund avaient formellement sollicitée des grandes puissances. Mais il dut prendre la fuite, peu de jours après, devant les proscrits valaisans et la division du colonel Rilliet qui, le 2 décembre, s'étaient emparés de Sion et y avaient institué un gouvernement provisoire. Les débris du Sonderbund se réunirent à Doino d'Ossola, sur territoire piémontais.

En quelques semaines, la lutte se trouvait terminée. Cette rapidité foudroyante mit la diplomatie européenne en piteuse posture. Favorable, sauf l'Angleterre, à la cause du Sonderbund, elle avait accueilli avec empressement la demande d'intervention des sept cantons cl, au mépris des traités de Vienne, qui proclamaient l'indépendance de la Suisse de toute influence étrangère, elle n'eût pas mieux demandé que de les reconnaître comme des belligérants, égaux en droits aux cantons de la majorité. Dans son zèle réactionnaire, Guizot proposa aux grandes puissances, le 4 novembre, d'inviter la Suisse à mettre bas les armes et à se soumettre aux décisions d'une conférence composée de cinq représentants des puissances, d'un représentant de la majorité de la diète et d'un représentant du Sonderbund; le pape aurait eu, de son côté, à trancher la question des jésuites et celle des couvents. Mais l'Angleterre, consultée en premier lieu, fit attendre sa réponse jusqu'au 16 novembre, et finit par ne pas vouloir s'associer à la démarche. La Prusse, gênée dans ses allures par la situation équivoque de Neuchâtel, dont le refus du contingent créait une difficulté nouvelle, remit au directoire, le 20 novembre, une note spéciale proposant la médiation des puissances alliées, qui tiendraient à cet effet une conférence à Neuchâtel même. La Russie trouvait trop acerbe le projet soumis par Guizot, elle ne voulut pas l'accepter dans cette forme, ensorte que la

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note ne lui en définitive présentée que par la France et l'Autriche, et cria au commencement de décembre, alors que le Sonderbund était vaincu, ses chefs en fuite et l'ordre rétabli partout !

La diète eul beau jeu pour répondre. Elle adopta un projet rédigé par Druey, qui relevait avec énergie le <ln>ii de la Suisse de régler ses affaires intérieures comme elle l'entendait, et qui blâmait la violation de sa neutralité par 1rs puissances garantes elles-mêmes, dont les arsenaux avaient fourni tics armes el des munitions aux insurgés. Ce reproche provoqua une nouvelle note de la France, de l'Autriche el de la Prusse, remise le 18 janvier 1848, el qui soutenait la doctrine de l'intangibilité du pacte de 1815, lequel, placé sons la garantie des puissances, ne pouvait être modifié que de l'accord unanime des 22 caidons. Ce lut. louas Furrer qui rédigea la réplique. Il le lit en termes d'une modération mais d'une fermeté exemplaires, réfutant par des preuves historiques la théorie des puissances, et montrant que La Suisse s'était constituée à l'intérieur en vertu du principe de la majorité, qu'elle prétendail y rester fidèle el ne pouvait souffrir, au nom incine de sa neutralité, aucune atteinte à ses droits souverains (15 février 1848). Il est douteux cpic les puissances se fussent engagées plus a va ni dans celle polémique sans issue, même si la chute de Guizol et de Metternich, amenée par les révolutions <!<• Paris et de Vienne, ne s'était pas produite peu après.

La révolution de Paris i\u 24 lévrier eut pour la Suisse une conséquence immédiate d'une grande valeur. Depuis 1831, le parti républicain neuchàtelois s'était fortifié et grossi, malgré toutes les persécutions dont il était l'objet. L'heureuse issue de la campagne du Sonderbund vint augmenter ses espérances; il n'attendait (prune occasion pour proclamer l'affranchissement du lien monarchique et la réunion complète de Neuchàtel à la Suisse. La chute de Louis-Philippe fut le signal désiré. Le 1 " mais 1848, un millier d'hommes, commandés par le major Fritz Courvoisier et le lieutenant d'artillerie Ami Girard, descendirent de la Chaux-d< -Fonds, s'emparèrent sans coup férir du château de Neuchàtel el y installèrent un gouvernement provisoire sous la présidence de l'avocat Alexis-Marie Piaget. Le ministre de Prusse. M. de Svdow. quitta Neuchàtel et la Suisse en protestant auprès du directoire, mais les embarras de son souverain aussi bien que la situation générale de l'Europe, firent que momentanément celle

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Fritz Courvoisier

par G. Horx.

(D'après une gravure reproduite par le Kational tlans m>u numéro de fête du 1" mais 1898.)

La Suisse au XIX siècle, I.

affaire s'assoupit, Le canton -principauté s'organisa en république et put, en cette qualité, prendre part à la réorganisation constitutionnelle de la Suisse, ce qui fut un avantage précieux pour les deux parties.

A travers tous ces événements, l'œuvre de la pacification du pays marchait d'un pas sûr et rapide. Les éléments modérés, les seuls vraiment restaurateurs, avaient repris le dessus. Leur intervention était alors au plus haut point nécessaire, car il fallait lutter contre un double entraînement qui portait les radicaux avancés, d'une part à sévir outre mesure contre les vaincus; d'autre part, à seconder officiellement les agitations révolutionnaires qui troublaient l'Europe. Heureusement que la diète comprenait tout le danger d'une telle politique. Klle s'était bornée à poursuivre les chefs du Sonderbund et à réclamer des cantons rebelles le remboursement des frais de guerre (environ 6 millions), et quant à la politique extérieure, elle observait une réserve beaucoup plus prudente que les antécédents de plusieurs de ses membres les plus influents, anciens amis de Mazzini, n'eussent pu le faire attendre.

Au milieu de l'Europe bouleversée, la Suisse paraissait maintenant une oasis de calme et de fraîcheur politiques. Elle travaillait à la révision du pacte. La commission de 14 membres nommée le 16 août 1<S47, et portée ensuite à 22, s'inspirant de l'histoire et des traditions du pays, des expériences récentes ainsi que des institutions américaines, s'appliqua à faire de la confédération d'états instituée en 1815 sur des bases par trop particularistes , un état fédératif doté d'un pouvoir central fort et respecté, un état capable de se développer librement suivant le vœu de la majorité réelle du pays, c'est-à-dire d'une majorité basée à la fois sur le nombre - majorité populaire — et sur la raison historique — majorité dis cantons. — Ouverte le 16 mai sur le projet de la commission, dont Kern et Druey furent les rédacteurs, la délibération de la diète fut close le 27 juin, et le projet adopté par les députations de 13 */g états, sous réserve de ratification par le peuple ou les autorités cantonales respectives. L'acceptation eut lieu ensuite par 15 '/a états, y compris Lucerne et Fribourg, contre 6 ' ,2 (Tri, Schwytz, Unterwald, Zoug, Appenzell-Intérieur, Tessin et Valais). Le 12 septembre, la diète, constatant que ces 15 '/s états représentaient ensemble une population de 1 <S1)7 N<S7 âmes, par conséquent la grande majorité

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îles citoyens suisses actifs, ainsi que la grande majorité dos cantons, déclara la constitution fédérale acceptée et reconnue comme loi fondamentale de la confédération suisse.

El maintenant, l'œuvre de la régénération était accomplie. Le protectorat étranger avail pris lin. La Suisse entrait dans une ère nouvelle.

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