‹ La suisse au dix-neuvième siècleChapitre 20 sur 74 · ETAT FEDERATIF · texte numérisé non relu

ETAT FEDERATIF

[aires donnaient, de pari cl d'autre, une forme ailée aux pussions du jour. Le matin de l'assemblée (lundi 25 mars), il neigeait à gros flocons. Cela n'empêcha pas les partisans de chaque opinion d'accourir nombreux. Sur la Leuenmatte, il pouvail y a voie 11 à 121)00 assistants, sur la Bœrenmatte, 7 à 8000. Le soleil s'était mis de la partie. D'un côté, les orateurs lurent: Blœsch, Fischer de Reichenbach, Jean Schnell, le docteur Tièche ; de l'autre, Stâmpfli, son beau-frère Niggeler, le professeur Antoine Henné. On pouvait craindre des collisions entre les deux groupes.

Il n'y eut toutefois au retour que quelques rixes isolées. Les élections du 5 mai 1850 donnèrent une petite majorité conservatrice: 120 députés contre 106. Un gouvernement conservateur ou réparateur fut nommé, avec Blœsch comme chef et premier président. Lui et ses collègues avaient une tache difficile; ils commirent plus d'une faute, ardemment exploitée par des adversaires irréductibles. Les fonctionnaires radicaux, dont un certain nombre avaient été conservés par le nouveau régime, travaillaient ouvertement contre lui. Aussi Stâmpfli. le gouvernement avait-il la plus grande peine à se faire obéir. Il eut entre autres à réprimer, en janvier 1851, des troubles à Interlaken et une insurrection ouvrière à Saint-Imier, occasionnée par le renvoi d'un agitateur étranger, le D1 Basswitz, que le gouvernement avait frappé d'un décret d'expulsion. Un peu plus tard, le parti radical, basé sur l'art. 22 de la constitution, demanda la révocation du grand conseil ; mais après une agitation violente, le peuple décida, par 45 131 voix contre 33 422 de ne pas donner suite à la demande (18 avril 1852 1. Le régime conservateur ne dura que quatre ans, après quoi un compromis fut conclu entre les deux partis. Blœsch, homme droit et instruit, d'une haute intelligence, mais un peu

trop compassé pour être populaire, se retira des affaires à la lin de

Ce reviremenl de la politique bernoise cul un effet inattendu sur la politique fédérale, Ochsenbein qui, d'ultra-radical que nous l'avons connu, avait passablement milice'' ses allures, sous le poids des responsabilités gouvernementales, ne tarda pas, comme il était arrivé avant lui à Neuhaus, et avant Neuhaus à Charles Schnell, à perdre faveur auprès de ses anciens amis. Il avail du reste, dans Jacob Stâmpfli, un compétiteur habile à profiter «le toutes ses défaillances. Après la chute de Stâmpfli comme chef du gouvernement bernois, Ochsenbein commit l'imprudence de s'appuyer sur le régime Blœsch. Il lui en coula son siège au conseil fédéral. Stâmpfli, qui s'entendait ;i jouer des passions humaines, publia en 1851 une brochure dans laquelle il accusait frivolement les familles patriciennes d'avoir pillé le trésor de Berne en 1798. Condamné pour ce fait à un mois de prison, il en sortit en octobre 1851, avec l'auréole du martyre, et par protestation lut élu immédiatement après président du conseil national. En décembre 1854, il remplaçait Ochsenbein au conseil fédéral après si\ tours de scrutin et à une petite majorité. Cette affaire produisit dans toute la Suisse une ;issez vive émotion.

D'autres cantons étaient à la même époque le théâtre de luttes plus ou moins vives. Le Tessin, notamment, était en proie à de graves dissensions. A peine remis des souffrances que lui avait valu l'expulsion de ses ressortissants delà Lombardie, mesure ruineuse due aux hi u lis de son gouvernement, qui, d'une part, était en coquetterie réglée avec Mazzini et les réfugiés italiens, d'autre part, se montrait ardent persécuteur de l'église, ce canton voyait l'arbitraire régner de nouveau en maille absolu dans les rapports entre les partis. Les élections législatives de 1854 avaient donné la majorité aux conservateurs; elles furenl cassées, a cause de nombreuses illégalités, par le conseil fédéral. Un peu plus tard (février 1855), uw radical nommé Degiorgi, fut

poignardé dans bagarre qu'il avait provoquée lui-même en allant

injurier un soir les habitués conservateurs d'un café de Lugano. Les lumières ayant été éteintes, il n'était pas possible d'établir qui l'avait

Trappe. On accusa cependant I avocat Lran/oni. un des chefs du parti

conservateur, il fut depuis député aux états, qui, malgré ses dénégations, lut condamné aux fers. Des troubles eurent lieu ; les radi-

l'état FÉDÉRATIF 2.S1

eaux brisèrent les presses de journaux eonservateurs; d'énormes contributions furent imposées à leurs adversaires; les juges qui axaient acquitté, faute de preuves, une partie des accusés du procès Degiorgi, furent mis de côté; le grand conseil décida aussi l'exclusion de 22 ecclésiastiques qui siégeaient dans son sein. Par ces mesures violentes, le régime radical chancelant se trouva reconsolidé pour un temps.

A Saint-Gall, à Soleure, en Argovie, en Thurgovie, le parti radical remportait aussi de nouveaux avantages. A Saint-Gall, Steiger, qui passait en 1847 pour le pur des purs, était distancé, comme l'avait été avant lui Baumgartner, et avant Baumgartner Mùller-Friedberg, par de plus radicaux que lui, Weder, Hungerbùhler, Hoffmann et Curti. A Soleure, où l'élection au second degré subsistait encore, Wilhelm Vigier, chef des radicaux, faisait alliance avec les ultramontains pour démolir le régime libéral (les gris, comme on les appelait). En Argovie, une laborieuse revision constitutionnelle introduisait le droit du peuple de révoquer le grand conseil, et l'incompatibilité du mandat législatif avec d'autres fonctions publiques. En Thurgovie, les couvents étaient supprimés, l'instruction publique centralisée et le veto populaire introduit.

Cette période des huit premières années de la confédération nouvelle laisse, malgré ses ombres, une impression heaucoup plus satisfaisante que toutes les phases de notre histoire que nous avons étudiées jusqu'ici. L'existence d'un pouvoir central fort en est la cause. La politique extérieure, d'une part, était devenue moins llottante. Sans doute, il arriva plus d'une fois que, gênés par leurs antécédents, les membres du conseil fédéral, en particulier Druey, chargé du département de justice et police, n'osèrent pas sévir comme il l'eût fallu contre les réfugiés et montrèrent trop de complaisance à l'égard des gouvernements cantonaux qui favorisaient leurs menées. Mais, en somme, l'attitude du conseil fédéral était correcte, les grandes puissances ne pouvaient sérieusement le contester. Elles n'eussent pas manqué, sans cela, sous l'influence réactionnaire qui prit le dessus après la constitution du second empire français, d'intervenir dans nos affaires. Elles en firent du reste mine plus d'une fois, notamment lors de la demande de révocation du grand conseil bernois, qu'elles envisageaient comme

282 m m \ Diiii/

une mesure révolutionnaire au premier chef, et qui donna lieu de leur part à certaines démarches diplomatiques plus ou moins comminatoires.

Quanl à la politique intérieure, le nouveau conseil Fédéral eut certainement le lori de favoriser trop souvent, au détriment «lu droit, ses amis politiques. Par un faux calcul, il croyail devoir soutenir à tout prix les gouvernements radicaux pour affermir les institutions nouvelles, mais il n'arrivail par là qu'à créer des situations fâcheuses, comme relies qu'on a vu se produire à Fribourg et dans le Tessin. Il lui était cependant facile, vu le rôle élevé que lui attribuait la constitution, de se montrer juste et impartial. Il se lui épargné bien des luîtes pénibles, bien des récriminations, bien des reculades mortifiantes. En revanche, on peut lui décerner sans réserve un double éloge : d'une part, d'avoir sauvegardé avec scrupule les droits individuels et les droits collectifs, toutes les lois que la politique n'était pas en jeu, et d'avoir créé, par ses décisions sur recours, une saine jurisprudence; d'autre part, d'avoir organisé l'administration fédérale sur des bases simples, pratiques, peu coûteuses, exemples d'esprit bureaucratique, et qui ont rendu extrêmement populaires les nouvelles institutions.

La Suisse, régénérée, grandissait visiblement dans sa propre estime et dans celle des autres peuples. Des événements d'une importance capitale allaient maintenant mettre en relief sa force et sa vitalité, l'émanciper complètement de toute subordination vis-à-vis du dehors, resserrer étroitement le lien confédéral. Le récit de ces événements lera l'objet du chapitre suivant.

Page 1