‹ La suisse au dix-neuvième siècleChapitre 7 sur 74 · I. L'invasion française · texte numérisé non relu

I. L'invasion française

A la lin du siècle dernier, les destinées de la Suisse sont entièrement dominées par les événements extérieurs1. La révolution française était aux prises avec tous les gouvernements de l'Europe, cpd défendaient leur légitimité contre le principe de la souveraineté populaire. Victorieuses en Allemagne avec Moreau, en Italie avec Bonaparte, les années de la république visaient à s'emparer de la Suisse pour affermir leur position en vue des guerres futures. Les prétextes ne manquaient pas au directoire. Un homme y siégeait, Reubell, qui en voulait aux confédérés, depuis, dit-on, qu'étant avocat à Colmar, il avait perdu un procès à Berne. Cet homme accueillait avec faveur les proscrits suisses, particulièrement les patriotes vaudois, qui, sous la direction de Frédéric-César de Laharpe, sollicitaient l'appui de la France pour fonder chez eux un régime démocratique et égalitaire. Bonaparte, dont l'influence commençait à être prépondérante, encourageait aussi leurs démarches. Fatalité terrible que celle qui poussait des patriotes à faire appel à l'intervention étrangère pour régénérer leur pays !

Il faut dire qu'ils soutenaient de justes revendications. A la lumière projetée dans le inonde par la « déclaration des droits de l'homme »,

1 L'intéressant tableau présenté par M. de Liebenau, dans 1;» notice qui précède, sur l'état «li- la Suisse à la lin du XVIII siècle, nous dispensera d'entrer ici <t;ins des détails qui ne seraient ([n'uiie répétition.

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l'inégalité cjui existai! en Suisse, depuis des siècles, entre les campagnes el 1rs \illrs. entre les bailliages el les cantons souverains, avait paru plus choquante el plus dure. In souffle d'émancipation courait sur le pays, grisant les cerveaux. Les hommes clairvoyants et généreux i|ui conseillaient des réformes n'avaient pas été ('coulés à temps. De là l'étal de lièvre et d'irritation qui régnait partout dans ce pays. De là aussi, pour la France, une occasion bienvenue de se mêler de nus affaires, au nom de la mission libératrice qu'elle s'attribuait en Europe.

La France avait d'ailleurs un autre prétexte que d'émanciper les sujets de la libre Helvétie, une autre visée que de s'emparer dune position stratégique importante. Cet autre prétexte, c'était l'asile accordé aux émigrés, la protection dont on y couvrait leurs menées contre la république. Qu'il y eûl quelque chose de fondé dans ces griefs, on n'en saurait disconvenir. Les sympathies ne se commandent pas : celles de nos gouvernements aristocratiques allaient tout naturellement vers la cause de la légitimité; ils ne pouvaient manquer de les traduire çà el là par des faits, bien que, pour montrer leur zèle, ils eussent cru devoir expulser rigoureusement la plupart des émigrés. On leur reprochait aussi de favoriser les intrigues du ministre anglais Wickham, dont le directoire réclamait d'une manière pressante l'éloignement, el qui finissait par quitter volontairement la Suisse pour se rendre à Francfort, où son activité ne pouvait être moins féconde. L'autre visée, celait de taire main-basse sur les trésors de guerre el sur les ressources diverses qu'on savait exister ou

qu'on supposait en Suisse.

Le plan d'envahir notre pays fut ébauché de longue main, d'accord avec Bonaparte, qui en dirigea pour une grande partie l'exécution. On assure même qu'il était d'abord question de l'en charger toul à fait, ce qui l'eût détourné de l'expédition d'Egypte. Voulant se rendre compte par lui-même de l'état des choses, il passa par la Suisse à la fin de novembre 1797 en allant au congrès de Rastatt, où devaient être précisées un certain nombre de stipulations t\u traité de Campo- Formio. Le 21 novembre, le glorieux général fut reçu avec enthousiasme à Genève : le '2;i, une réception non moins chaleureuse l'attendait a Lausanne II passa ensuite à Moral, visita l'ossuaire, qu'il considéra de mauvais oeil, et se dirigea sur Berne, qui s'était mis en

frais pour lui faire honneur. Mais il dédaigna de s'y arrêter, « comme si le sol, a-t-on dit, lui brûlait sons les pieds », ou plutôt comme si sa conscience ne lui permettait pas d'accepter l'hospitalité de ceux qu'il projetait d'anéantir cl de dépouiller. Au relais de Fraubrunnen, où il dut attendre avec impatience et non sans inquiétude une escorte qui n'arrivait pas, il s'entretint deux heures avec des Bernois, traversa à grandes guides le canton de Soleure, félicita les patriotes de Liestal de leur attitude révolutionnaire, et accepta du gouvernement bâlois une invitation à dîner. Il eut l'occasion de s'entretenir avec le grand tribun Pierre Ochs, qui, à Baie, soutenait la cause de la révolution. Partout, il s'informait avec soin de ce qu'on pensait, encourageait les idées émancipatrices, laissait tomber des paroles menaçantes, soigneusement recueillies, à l'adresse des gouvernements oppresseurs. Ce voyage donna fort à penser. Les événements allaient en montrer l'importance.

Déjà, par le traité de Campo-Formio (17 octobre 1797), la Valteline, avec Bormio et Chiavenne, avait été détachée de la Suisse, il est vrai par la faute des (irisons, maîtres aussi peu accommodants que peu perspicaces, et réunie à la république cisalpine. Bonaparte axait écrit ou dit alors : « Un peuple ne peut être le sujet d'un autre peuple, sans qu'il y ait violation du droit public et naturel. » Cette parole, répétée, faisait grande impression. Huit millions de francs, qui représentaient la fortune des Grisons en Valteline, furent confisqués. Puis, ce fut le tour de l'évéché de Baie, dont une partie du territoire se rattachait à la Suisse, tandis que l'autre (Porrentruy, Delémont, les Franches-Montagnes) relevait de l'empire germanique, mais axait déjà été incorporée à la France en 1793. Sous le prétexte que le prince-évêque était en fuite, et que son pays revenait à la France en vertu du traité de Campo-Formio, le général Gouvion-Saint-Cyr pénétra, le 14 décembre 1797, dans le Val de Moutier et l'Erguel, soi-disant sur l'appel des populations, qui voulaient être françaises, et finit par s'emparer aussi de Bienne, alliée des Suisses, malgré la promesse- donnée à cette ville qu'on respecterait sa liberté.

C'était du reste partout la même tactique. Des agents français, envoyés en grand nombre de Paris ou du midi sous le nom de « voyageurs », travaillaient les populations, les incitant à planter des arbres de liberté et à déclarer leurs sympathies pour la révolution. Puis.

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l'invasion ne tardai! pas à se produire, dans le 1 >u I apparent «le protéger les patriotes contre les gouvernements tyranniques. Cette tactique ne fut nulle pari suivie d'une manière plus persévérante que dans le pays de Vaud, dont les griefs contre Berne et Fribourg étaient faciles :i exploiter, et qui d'ailleurs fait qui n'était pas sans importance parlait la même langue que les agents émancipafeurs. La pétition au directoire, rédigée par Laharpe, lui lui remise le \) décembre ; elle réclamait son intervention pour faire restituer au peuple vaudois les libertés qui lui avaient été ravies, ei donl la France s'élail portée garante en vertu du traité passé par Heine avec la Savoie en 1564. C'était un motif futile, qui ne soutenait pas l'examen. Mais le directoire n'y regarda pas de si prés. Le 2<s décembre, il décida de prendre en mains la cause des Vaudois opprimés contre les gouvernements de Heine ei de Fribourg, et lit savoir à ces gouvernements qu'il rendait leurs membres responsables, dans leurs personnes et dans leurs biens, de toute atteinte aux droits de leurs sujets. Des publications répandues en masse parles partisans français firent connaître celle décision, qui provoqua immédiatement des troubles dans le pays de Vaud. Une bande de jeunes gens de Vevey, organisés en garde nationale, s'empara i\\\ cbàteau de Cbillon (5 janvier 1798). En vain Berne s'efforça de ramener les esprits, par exemple en réunissant le 1(1 janvier les bataillons vaudois dans leurs districts respectifs, pour leur faire prêter serment de fidélité. Il était trop lard. La révolution éclata le 21 janvier; les baillis qui n'avaient pas pris la fuite lurent incarcérés, une assemblée constituante se réunit à Lausanne et la république lémanique fut proclamée.

Dans la pic' vision de ces événements, des troupes françaises, détachées de l'armée d'Italie, s'étaient massées, sous le commandement de Ménard, dans le pays de (ie\. prêtes à entrer en Suisse. Prenant sous sa protection la république lémanique, Ménard réclama le départ des troupes bernoises qui occupaient le pays de Vaud, cl qui étaient commandées par le colonel François-Rodolphe de Weiss, un philosophe et un rhéteur plutôt qu'un homme de guerre. Un incidenl malencontreux, dû, semble-t-il, à un pur hasard, fournit à Ménard l'occasion désirée d'envahir le pays de Vaud. Son adjudant Autier, qui se rendait en carrosse fermé avec une escorte de hussards auprès de de Weiss. porteur d'une missive le sommant de retirer ses troupes,

Corps franc bernois en 1798.

D'après mu- aquarelle ancienne. (Collection Bron '

rencontra le '2.">, à 9 heures du soir, à Thierrens, entre Moudon cl Y verdon, uni' patrouille qui, sans le connaître, arrêta la voiture en criant : Qui vive! Pour toute réponse, un hussard français frappa de son sabre un soldat de la patrouille. Celui-ci riposta en tirant sur le lins sard, qui tomba. La garde de Thierrens sortit et tua un autre hus sard. Maigre les excuses présentées par de Weiss, la France lit de cet incident un casus belli, et le 2<S janvier, ses troupes pénétrèrent dans le pays de Vaud par la voie de terre et par le Léman. Ménard établit son quartier-général à Lausanne. Il s'empressa de prélever une contribution de guerre de 70(10(1(1 lianes, et réclama 4000 hommes de troupes auxiliaires. Ces exigences inattendues refroidirent un peu l'enthousiasme des Vaudois, Un certain nombre d'entre eux allèrent sr mettre à la disposition du gouvernement bernois et furent organisés en « légion fidèle » par le colonel veveysan Frédéric de Rovéréa.

L'évëché de Baie et le pays de Vaud occupés par les troupes françaises, que faisait-on en Suisse pour résister à l'invasion? La diète, réunie à Aarau dès le 27 décembre, délibérait mollement, enregistrait avec complaisance les endormantes déclarations de Mengàud, chargé d'affaires de France, se grisait de discours patriotiques, solennisait le serment fédéral pour se faire illusion sur la solidarité absente, et ne savait se résoudre à rien. Le 1" février, elle se sépara sans avoir agi. La jalousie des cantons à l'endroit de Heine leur taisait considérer que sa querelle avec la France regardait ce canton seul. et. du reste, à teneur des alliances, ils ne lui devaient pas l'assistance fédérale pour la défense du pays de Vaud. Ils espéraient donc s'en tirer à hou compte, ce qui était de leur part un funeste aveuglement. A Berne même, le grand conseil oscillait entre deux hommes, comme un pendule entre deux pôles : l'avoyer Frédéric de Steiger, cœur intrépide, attaché à l'ancien régime, et partisan de la lutte à outrance ; le trésorier Albert de Frisching, gagné aux idées nouvelles, enclin aux concessions, et croyant possible, à ce prix, de maintenir la paix avecla France. De cette rivalité résultait une attitude flottante, adroitement exploitée par les agents français. Il fallut un coup de fouet sanglant sur l'amour-propre bernois pour réveiller l'esprit belliqueux. Mengàud, qui depuis plusieurs semaines ne se gênait plus avec les cantons, en vint à réclamer, le 13 février, la démission du gouvernement de Berne, la suppression du conseil secret et du conseil de guerre, et

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l'établissemenl d'un gouvernement provisoire d'où serait exclu tout homme suspect de sympathie pour l'ancienne oligarchie. Il ;ill;i même jusqu'à demander des otages, entre autres l'avoyer de Steiger. C'en était trop. Berne se prépara à une défense vigoureuse. Déjà, vers [la lin de janvier, l'élite, qui comptait nominalement une vingtaine de mille hommes, était en entier sur pied. On fit aussfappel à la landwehr.

Charles-Louis d'Erlach, deHindelbank, fut nommé général, contre son gré d'ailleurs et dans la prévision qu'il fédérait ses pouvoirs au général Ilol/e, Zuricois au service de l'Autriche, qui avilit offert son épée à la république de Berne, mais qui arriva trop tard.

Les généraux (îou vion-Saint-Cyr et Ménard avaient été remplacés par Schauenbourg et Brune. Ce dernier, arrivé à Lausanne le 1 fé- \ lier, se monlra fidèle à la politique de duplicité du directoire. Le 2cS fé- \ lin-, il lançait une proclamation représentant l'armée française comme une libératrice et promettant le respect îles personnes et des propriétés. L'ironie des choses devail montrer l'inanité de ces promesses. Brune était chargé, outre le commandement en chef des deux corps d'armée, de conduire les négociations avec les républiques de Berne et de Fribourg Des députés lui furent envoyés dans ce but à Payerne, son quartier général, vers le milieu de février, mais il leur lut bientôt évident que Brune ne cherchait qu'à temporiser et non point à rétablir

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des relations pacifiques. Entre temps, les troupes se concentraient < I » ■ part cl d'autre.

Brune disposait dans le pays de Yaud de 21 .">()() hommes, dont 6500 Vaudois, Fribourgeois cl Valaisans. Schauenbourg, détaché de L'armée du Rhin, avait environ 20 000 hommes. Les troupes bernoises étaient réparties au début en quatre divisions, placées sous le commandement : la première, du général Charles-Louis d'Erlach (quartier-général : Moral): la seconde, du colonel Rodolphe de Graffenried (quartier-général : Bùren) ; la troisième, du colonel Louis de Bùren (quartier-général: Soleure); la quatrième, du colonel Fritz de Watteville (quartier- général :

Aarbourg) ; elles présentaient un front d'environ quarante lieues, condition des plus défavorable pour une résistance efficace. Quant aux confédérés, dont le secours avait été requis, Zurich et Saint-Gall axaient envoyé quinze cents hommes; Uri, Schwyfz, Unterwald, Glaris, deux mille. Une partie de ces troupes s'avancèrent jusqu'à Worb, dans l'Emmenthal.

lue autre partie se joignirent d'abord aux Bernois, mais la

plupart des hommes regagnèrent leurs foyers, menacés aussi, disaientils. Des Zuricois restèrent seuls dans la seconde division, à I'arrièregarde. Lucerne avait également mis des troupes sur pied, mais elles ne dépassèrent pas la frontière de ce canton. Fribourg et Soleure demandaient du secours, au lieu d'en fournir.

Ce mois de février passé en vaines négociations el en un armistice de quinze jours eut pour effet d'énerver le moral des troupes bernoises. L'indécision des chefs jetait le trouble dans les esprits; on les accusait de trahison. Le général d'Erlach se rendit, le 2(J février, avec soixante-douze officiers, au grand conseil de Berne pour réclamer soit des mesures énergiques, soit le licenciement des troupes. Sous le coup

La Suisse nu XIX siècle. /. ;>

Ch.-L. d'Erlach.

(ili

di' l'émotion patriotique produite par cette démarche, on décida d'agir, mais le lendemain, l'espril de temporisation reprit le dessus, et l'on consenti! an nouvel armistice qui devait expirer le 1" mars, à dix heures du soir.

Schauenbourg n'attendit pas la fin de ce délai pour attaquer. Le 1" mars, il ouvril les hostilités. Après avoir repoussé le colonel de

I ombal du Grnuholz.

Dessin <!<■ Jenni. {Collection fédérale des estampes.)

Bûren à Lengnau, il entra le lendemain à Soleure; puis, trouvant la roule ouverte, il s'avança par Bâttefkinden sur Berne et rencontra les avant-postes bernois à Fraubrunnen. Du côté du sud-ouest, la situation h riait pas meilleure. Fribourg, mal détendu, capitulait le '1 mars aux mains du général Pijon. Moral était pris le lendemain, et l'ossuaire détruit par les Français, qui vengeaient ainsi, on ne sait pourquoi, l'injure laite à Charles de Bourgogne ei dont Bonaparte s'était montré solidaire. L'armée française se portail ensuite sur Berne et se heurtait

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aux troupes bernoisesà Gûmmenen, à Laupenet à Neuenegg. C'esl sur ce dernier point que la lutte fut ht plus intense. Elle dura deux jouis. Le 4 mars, le colonel Fritz de Watteville et le colonel de Graffenried tinrent tête, avec environ sept mille hommes, au général Pijon, qui, grâce à la supériorité du nombre, réussit d'abord à refouler les Bernois au delà de la Singine. Mais le lendemain, la lutte recommença plus acharnée; les troupes françaises durent repasser la rivière, après avoir subi des perles sérieuses. Leur défaite eût été complète si la nouvelle de la capitulation de Berne n'était venue arrêter l'élan des vainqueurs.

Berne venait en effet de tomber, après une lutte qu'on a taxée d'héroïque, mais qui en réalité ne fut pas très glorieuse, à Fraubrunnen et au Grauholz. D'Erlach n'avait que six mille hommes au plus à opposer à Schauenbourg. A Fraubrunnen, la résistance fut assez sérieuse, mais les troupes étaient indisciplinées et manquaient de cohésion. Au Grauholz, d'Erlach se maintint pendant plusieurs heures dans une position des plus critique, accablé par le nombre, sans cavalerie, sans artillerie volante. Le vénérable âvoyer de Steiger, qui s'était l'ait transporter au Grauholz, s'efforçait de soutenir les combattants de son courage et de ses exhortations. Malgré les défaillances sans nombre qui se produisirent, ce fut un spectacle antique que cette agonie de la puissante république de Berne. Les vieilles vertus guerrières du peuple bernois s'étaient réveillées après un sommeil de plusieurs siècles ; au Grauholz, à Fraubrunnen, à Neuenegg surtout, des prodiges lurent faits pour la défense du sol natal. Mais il manquait l'idée commune, la foi dans les chefs, l'organisation suffisante. La défiance était partout, elle résultait des circonstances, elle était entretenue par les menées françaises. Les chefs étaient suspects de trahison : malgré le service militaire étranger, ils étaient pour un certain nombre incapables. Après la défaite, les griefs grandirent. D'Erlach tomba victime de cette défiance générale, assassiné par des soldats et des femmes, le f> mars au soir, à Wichtrach, sur la route de Thoune ; Favoyer de Steiger" faillit avoir le même sort à Mûnsingen. D'autres officiers furent également massacrés aux portes de Berne (les colonels Stettler et Ryhiner), ou à Allenlûften, sur la roule de Morat des colonels de Goumoëns et de Crousaz). Triste effondrement de l'esprit public ! Le patriciaf n'avait rien l'ait pour intéresser le peuple aux allai-

res ilu gouvernement : il recueillail le fruii de son imprévoyante politique.

Le 5 mars, à une heure et demie après-midi, l'armée française lit son entrée à Berne. La vieille cité était déserte el morne. Un arbre de liberté fut planté par les Français, aux sons de la musique. La veille déjà, de Steiger avait abdiqué, avec une grandeur digne d'un sénateur romain, el un gouvernement provisoire avait été institué, dont Frisching était président. L'ancien ordre de choses avait vécu.

Et maintenant les exactions allaient commencer. Le trésor de guerre bernois, qui s'élevait à plus de six millions et demi de lianes ', fut mis sniis scellé par les vainqueurs, en attendant qu'il prit le chemin de la France. Toutes les lamilles patriciennes furent rançonnées. Les 11 et 12 mars, un convoi de onze voitures chargées de numéraire et d'argenterie, et traînées par quarante-quatre chevaux, sortit de la ville. Les arsenaux furent pillés, les vieux drapeaux enlevés. Des otages furent envoyés à Huningue. Brune agissait en dictateur, secondé par les commissaires Rouhière et Lecarlier, qui avaient pour mission d'organiser le pillage. Bientôt toute la Suisse allait être soumise à ce régime.

L'attitude étrange de la diète, que nous axons signalée plus haut, axait favorisé ailleurs les mouvements révolutionnaires. A Baie, à Scbaffhouse, a Zurich, à Saint-Gall, à Lucerne, dans les bailliages communs, des arbres de liberté étaient dressés en sii;iic d'émancipation. Les gouvernements durent se résigner à donner ou à promettre de nouvelles constitutions; mais, pour la plupart insuffisantes, ces concessions tardives ne servirent qu'à attiser le l'eu. Thurgovie proclama son indépendance le 1" février; le Rheinthal et Sargans suixirent cet exemple. Il en lut de menu' dans les bailliages tessinois. Ici, l'influence de la république cisalpine chercha à s'exercer pour attirer le Tessin dans l'orbite italien. Mais, malgré toutes les souffrances endurées sons le régime 'les baillis, les habitants du Sotto-Cenere pré-

férèrenl demeurer Suisses: ils opposèrent uni' vive résistance, en paitie armée, aux émissaires italiens, et c'est à leur patriotisme que

1 XI. de Liebcnau parle, dans la aotice qui précède, de in millions. Il ;i ajouté la valeur tl*-s créances saisies dans I'- trésor, mais que Berne réussit à récupérer en bonne partie

Arbre de la liberté à Berne.

Planche tirée de Bern im lit. Jahrhimdert. v. Rodt.

la Suisse doit de n'avoir pas perdu celle peile de sa couronne, comme il lui est arrivé pour la Yalleline.-

Un peu plus lard, Genève, travaillée par les intrigues du résident français Desportes, était envahie par trois bataillons, qui, pénétrant dans la ville, le 18 avril, à midi, par trois portes différentes, s'emparèrent de l'hôtel de ville sans coup férir. Le Bas-Valais était en état de révolution, grâce aux menées de l'agent français Mangourit, Mulhouse, notre alliée, était annexée à la France. Neuchàtel seul, principauté prussienne, gardait son indépendance politique. Tout le reste de la Suisse romande et une partie de Heine se trouvaient aux mains des Français.

La chute de Berne entraînait celle de la confédération. Faute de solidarité, les Suisses n'avaient pas su défendre leur indépendance, cinq fois séculaire. L'image de la patrie, tristement voilée par les discordes intérieures, n'enthousiasmait plus personne. Un patriotisme local, plutôt que national, était encore capable d'inspirer de nobles dévouements; il ne suffisait plus à empêcher l'effondrement général. La confédération périssait donc, victime de ses fautes, de son infidélité aux principes libéraux, -- à ses propres principes, de son impuissance à se régénérer, et aussi de son organisation militaire défectueuse, que depuis un demi-siècle on cherchait vainement à améliorer. Elle s'abattait comme un arbre qui a conservé jusqu'au dernier moment l'apparence d'une végétation vigoureuse, mais dont le tronc vieilli n'a plus que l'écorce, et que l'ouragan brise au premier choc.

Qu'allait-il advenir de la malheureuse Suisse? Dépouillée de ses richesses et de son prestige militaire, elle se trouvait, après la chute de Berne, à la merci du vainqueur. Il avait promis de respecter son autonomie, tout en l'obligeant à se démocratiser. Tiendrait-il cette promesse mieux que celle, donnée par le général Brune dans sa proclamation de Lausanne du 28 février, de ne pas loucher à la fortune du pays? Il n'y parut pas d'abord. Pour avoir la Suisse mieux en mains. Brune avait rédigé — nous verrons plus loin dans quelles circonstances — une constitution qui la divisait en trois républiques : la Rhodanique, embrassant la Suisse romande et le Tessin, moins Genève, annexée à la France, et Neuchàtel, principauté prussienne; - la Telliane ou Suisse primitive; — et l'Helvétie, qui comprenait le

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reste de la Suisse allemande. Mise en vigueur, celle constitution ne dura heureusement que sept jours et succomba sous la réprobation générale.

Il y a, dans un pays habitué comme le nôtre à l'indépendance locale, des forces indestructibles ou tout au moins tellement vivaces qu'il faudrait de longues périodes de compression pour les anéantir. Quand elles se réunissent dans un effort commun, elles produisent de s merveilles. Au milieu de son désastre, dû à l'absence de patriotisme national, la Suisse ;i trouvé son salul dans ces multiples loyers locaux, s'anima ni d'une idée de liberté el de résistance à l'envahisseur. Vaincre un petit peuple, surtout quand il esi divisé, sera presque toujours chose faisable pour uw grand état. Mais se l'assimiler, le plier à îles habitudes nouvelles-, contraires à son génie, c'est une lâche autrement ardue. Un pays conquis ne peut se gouverner à la longue que par la confiance el non par la Force. Les généraux français allaient bientôt en faire l'expérience.

I ii siècle s'est écoulé depuis ces événements. Après un écrasement presque complet, la Suisse a réussi peu à peu à reprendre son rang parmi les nations indépendantes; aujourd'hui, elle possède un prestige nouveau, qui n'est plus celui de la force brutale mise au service des souverains de l'Europe, mais celui que donnent à un petit peuple le respect du droit et le dévouement aux causes humanitaires. Les pages qui vont suivre ont pour but de montrer comment, dans le cours de ce XIX™ siècle qui va finir, ce travail de régénération s'est accompli.

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