‹ La suisse au dix-neuvième siècleChapitre 8 sur 74 · II. La république helvétique · texte numérisé non relu

II. La république helvétique

La constitution de Brune, qui n'avait duré que sept jours, du 16 au 22 mars, eut pour effet de préparer la constitution unitaire. Oelis passe pour être l'auteur de celle-ci, et c'est en partie vrai. Lui et Frédéric-César de Laharpe ayant joué le rôle principal dans les événements de cette époque, il y a lieu de s'arrêter un instant devant ees deux figures.

Pierre Ochs, d'origine bàloise, né en 17ô2 à Nantes, avait été élevé en partie à Hambourg, en partie en France. Doué d'une intelligence très vive, d'un extérieur sympathique, agréable dans les formes, complètement gagné aux idées nouvelles, très ambitieux, ayant le génie de l'intrigue, il avait, comme nous Taxons dit, épousé la cause de la révolution. Revenu dans son canton vers 178"), il y remplit diverses fonctions publiques, et fut chargé à plusieurs reprises de missions auprès du gouvernement français. Après son entrevue avec Bonaparte en novembre 1797, lors du passage de ce dernier à Baie, il fut appelé à Paris en décembre sous le prétexte de négocier la cession du Fricktbal, jusque-là autrichien, à son canton, en réalité pour donner son avis sur les moyens de révolutionner la Suisse. Il a laissé lui-même le récit de l'entretien qu'il eut le <S décembre, après un diner chez Reubell, avec ce membre du directoire et Bonaparte, sur nos affaires. Il en ressort, une fois de plus, que c'est Bonaparte qui tenait les principaux lils de l'intrigue ourdie contre notre pays. Cet entretien décisif

NTMA DUO/

lui suivi d'autres avec Talleyrand ei Bonaparte. Talleyrand n'était guère disposé à seconder ces plans, influencé qu'il était, dit-on, par M de Staël. Quoi qu'il en soit, Ochs fournit des renseignements et donna des conseils. Sa passion contre l'oligarchie l'entraîna plus loin qu'il n'eût fallu. Dans la meilleure intention, croyant que la France servirai! seulement d'épouvantail, flatté aussi des prévenances dont il était l'objet, il convint avec le directoire de la marche à suivre. On le

chargea de rédiger une constitution unitaire. A ce moment, Bonaparte voulait une république une et indivisible.

Rentréen Suisse peu de jours après, Ochs lui exprima dans une lettre toute sa joie de l'envahissement de l'évêché de Haie par les troupes françaises. Il ne prévoyait pas ce qui allait suivre, ni l'amertume donl son cœur sérail plus d'une lois abreuvé à la vue des maux qu'il avait lui-même déchaînés sur sa patrie.

Frédéric-César de Laharpe n'a pas eu, dans l'histoire, une dislinée beaucoup meilleure.

Né à Kolleen I754,c'étai1 une • iimi- ardente et un cœur ennemi de toute injustice. Avocat, il répondit fièrement à l'avoyer de Steiger, qui lui rappelait l'état de sujétion du pays de Vaud : » Non, nous ne soi ni nés pus v os sujets, nous ne connaissons d'autre maître que la loi. » Il dut ensuite s'expatrier. Devenu précepteur des petits fils de l'impératrice Catherine II. de Russie, il exerça, par l'ascendant de son caractère élevé, une influence profonde sur l'esprit de celui qui devait être Alexandre Iri et qui lui garda toujours le plus clicr souvenir. De Pétersbourg, Laharpe ne cessait de s'intéresser au sort du pays de Yaud : il était en relations avec un certain nombre

de ses concitoyens désireux d'émancipation, et les engageait à réclamer de Berne la convocation d i assemblée de notables comme celles

(|ni existaient deux siècles auparavant, mais que le patriciat bernois avait laissé tomber en désuétude. Ces menées irritèrent au plus haul point LL. EE. de Berne, qui s'en plaignirent à l'impératrice Catberine. Laharpe quitta la Russie en 1793, pourvu d'uni' modique pension, et comme il était banni <lr son pays, il se rendit d'abord à Genève, puis en 17% à Paris, où il déploya une grande activité révolutionnaire. Lui aussi devait regretter plus d'une fois les suites de l'intervention étrangère qu'il avait sollicitée si vivement. Nature moins vaniteuse mais plus passionnée que Pierre Ochs, il faut le juger d'après l'époque où il vivait. S'il a provoqué des haines terribles, qui poursuivent encore sa mémoire, son luit était noble, et si les moyens dont il ne craignit pas de se servir eurent parfois des conséquences funestes, il n'en reste pas moins, pour le peuple vaudois, un grand libérateur. Il a d'ailleurs, en mainte circonstance, rendu d'éminents services à la confédération.

Nous avons vu, dans le précédent chapitre, que Brune était arrivé à Lausanne le 4 février. Dès le lendemain, on répandait en Suisse, de celle ville et de Baie, un « livret » contenant la constitution unitaire élaborée par Ochs, mais modifiée arbitrairement par le directoire français et traduite en un allemand déplorable. L'assemblée nationale vaudoise s'empressa d'accepter cette constitution. Après la chute de Berne, des délégations de la Suisse centrale se rendirent auprès de Brune pour le supplier de respecter leurs institutions. C'est à ces démarches qu'il faut attribuer, en partie, sa malencontreuse idée de diviser la Suisse en trois républiques, dont l'une, la Telliane, devait embrasser les cantons démocratiques. Cette idée écartée, de vives réclamations s'élevèrent aussi contre le « livret », qui n'était guère qu'une reproduction de la constitution française de 179ô. Brune et Mengaud voulurent bien déclarer qu'il s'agissait d'un simple projet, qui pouvait être remanié librement. Entre temps, Ochs s'était de nouveau rendu à Paris ; il en revint le 4 mars, et fit connaître son projet primitif, que l'assemblée nationale bàloise amenda sur plusieurs points, par exemple, en reconnaissant aux cantons certains droits sous le rapport des cultes, du militaire, de l'assistance, etc. Rendue ainsi plus acceptable, la constitution unitaire fut soumise à l' assemblée nationale de la république helvétique une et indivisible, convoquée à Aarau pour le 12 avril, par une proclamation du commissaire Iran-

çais Lecarlier, qui avait succédé à Brune dans ses fonctions administratives, le 28 mars.

Outre les grands principes de la souveraineté populaire, de l'égalité ilrs droits, île la séparation «les pouvoirs, de la liberté de la presse, de la liberté de commerce et d'industrie, du radial des dîmes, de l'égale répartition des charges publiques, qui sont la gloire de la révolution française et qui étaient, pour la première lois, proclamés en Suisse, la constitution unitaire créail un gouvernement central, composé, sur le modèle français, d'un sénat, d'un grand conseil, d'un directoire et d'un tribunal suprême. Le sénat comptait quatre membres par canton. Le grand conseil en comptai! le double. Le tribunal suprême, un par canton el un suppléant. Tous ces membres étaient élus au second degré. Le directoire se composait de cinq membres, ('■lus par l'assemblée législative. Ils axaient sous leurs ordres des ministres d'état (quatre, disait la constitution, maison ne s'en tint pas ;i ce nombre). lesquels étaient préposés : aux affaires étrangères et à la guerre, à la justice et à la police, à l'intérieur, aux sciences et aux arts, etc. Tout ce monde portait uniforme : habit bleu, gilet jaune ou blanc, écharpe tricolore, chapeau à plumes, et avait une garde d'honneur; en somme, un gouvernement théâtral, <pii Froissait les sentiments du pays, comme il en bouleversait toutes les habitudes

La Suisse était divisée en vingt-trois cantons, administrés par des préfets et par des chambres administratives, avec un tribunal cantonal, savoir: Valais, Léman (Vaud), Sarine et Broyé (Fribourg), Berne, Oberland, Soleure, Bàle, Argovie, LInterwald (réuni), t'ri, Bellinzone, Lugano, Rhétie, Sargans, Glaris, Appenzell (réuni), Thurgovie, Saint-Gall, Schaffhouse, Zurich, Zoug, Schwytz.

Les petits canlons refusèrent de reconnaître la constitution unitaire. Dix cantons seulement se trouvaient représentés à l'assemblée

nationale d'Aarau (\u VI avril. Ouverte par Bodmer, le martyr de Stàfa i, comme doyen d'âge, puis présidée par Ochs, elle procéda in plenoh la vérification des | voirs, et se sépara ensuite dans ses deux

chambres. Ochs lut élu à l'unanimité président du sénat. Le colonel

1 Impliqué dans !<•>. troubles de H'1"' à Stâfa, il avait été condamné au simulacre de la peine ele mort, :i la détention ;i perpétuité, et à 1500 florins pour ses frais d'entretien en prison.

Kouhn, avocat bernois, qui s'était distingué d;uis la résistance contre li-s Français, devint président du, grand conseil. Dés le début, le mécontentement contre la constitution se fit jour ; on trouvai! les compétences du directoire trop étendues ; on voulait pouvoir reviser la constitution sans retard, et il lut décidé de nommer un comité chargé d'examiner les améliorations désirables. Le premier directoire fut composé de Lucas Legrand, de Bàle ; Maurice Glayre, de Vaud; Oberlin, de Soleure; Bay, de Berne; Alphonse Pfyffer, de Lucerne. Quant à Ochs, il ne réunit pas le nombre de voix nécessaire, parce qu'on le savait trop inféodé à la France. Les ministres furent : Bégoz, de Vaud (affaires étrangères) ; Repond, de Fribourg (guerre) ; Meyer, de Lucerne (justice) ; Finsler, de Zurich (finances); Albert Rengger, d'Argovie (intérieur) ; Albert Stapfer, également d'Argovie (sciences et arts). C'étaient tous, comme Rengger le disait des directeurs, et comme on pouvait le dire aussi des ministres, « des hommes hono- » râbles, mais auxquels manquaient l'expérience des affaires et la » connaissance du peuple » ; à ce point que, par exemple, Bégoz, ministre des affaires étrangères, était généralement appelé : « ministre étranger aux affaires ». Quand on parcourt les actes de la république helvétique et les biographies publiées récemment de certains de ces hommes, entre autres de Stapfer et de Rengger, les plus distingués de tous, on voit qu'on a surtout à faire à des théoriciens, pleins de bonnes intentions, quelques-uns d'idées généreuses et élevées, mais qui méconnaissaient les conditions pratiques de leur pays. C'est pourquoi, même en des temps meilleurs, il est douteux qu'ils eussent beaucoup mieux réussi, à moins d'atténuer considérablement leur programme. Il serait injuste toutefois de ne pas rendre hommage à leur dévouement, ainsi qu'à celui de tous les hommes qui acceptèrent alors l'ingrate tache de maintenir à ce pays un semblant d'organisation et de gouvernement. Jugeant la résistance inutile et téméraire, ils s'inclinaient devant l'inévitable. Leur patriotisme fut mis à rude épreuve.

D'autre part, on ne saurait refuser son admiration aux derniers champions de l'indépendance nationale, qui se recrutèrent dans les petits cantons. Si l'égoïsme et les sentiments de jalousie qui ont trop souvent animé ces cantons contre leurs confédérés leur firent commettre la faute de ne pas accourir en masse à la défense de Berne, si

leur démarche auprès <lu général Brune pour obtenir ensuite un traitement exceptionnel esl également blâmable, il faut respecter l'àpre : 1 1 1 1 mit de la liberté qui les conduisit à refuser leur adhésion à la constitution unitaire. Dans leuràme naïve, les populations des cantons démocratiques ne pouvaient se faire à l'idée d'un Ici assujettissement. One Berne lut humiliée, ils ne voyaient là qu'une juste punition de son orgueil, mais qu'on pût toucher aux antiques libertés des lils de Tell et de Winkelried, cela dépassai) toute imagination ! Non seulement leurs droits politiques étaient atteints, mais leur loi religieuse se trouvait menacée! Aussi le clergé prit la trie du mouvement de résistance.

Deux prêtres surtout. Marianus Herzoj*, curé d'Einsiedeln, et Pierre Styger, capucin de Rothenthourm, enflammaient les esprits. Unegrande exaltation se répandit partout.

Dès le commencement d'avril eut lieu, à Scliwvtz, une conférence des cinq cantons démocratiques : Uri, Scliwvtz, t'iilerwald , Zou^ et (ïlaris, auxquels s'étaient joints des délégués du Toggenbourg, de Sargans, du Rheinthal, des deux Appenzell et de Sainl- Gall. On décida d'adresser une requête au directoire français et de se préparer à la résistance. Oliwald, toutefois, sous l'influence pacifique de l'abbé d'Engelberg et d'autres ecclésiastiques, inclinait à se soumettre. La délégation chargée de porter la requête à Paris, fui si mal accueillie à son passage à Heine par Schauenbourg et Lecarlier, qu'elle rebroussa chemin. Le récit de son insuccès indigna les populations; plus encore le blocus ordonné par Schauenbourg, qui leur avait accordé douze jours pour se soumettre, l'n conseil de guerre se réuni! à Scliwvtz. Malgré la détection dl'ri et des cantons de la Suisse orientale, l'attaque lut décidée, et une levée de dix mille hommes ordonnée. Ils devaient envahir de tousses côtés à la fois les territoires

A lois Re< ling

LE l'Un III rORAI

voisins, où, s;ms nul doute, croyait-on, les sympathies des populations leur réservaient un aceueil enthousiaste.

Le commandement en chef lui dévolu à Aloïs Reding, de Schwytz, officier revenu récemment du service d'Espagne. C'était un homme d'une haute capacité militaire, jeune encore (il n'avait que ii.'i uns), courageux, aimé de ses inférieurs, auxquels il inspirait une confiance entière. Ses principaux lieutenants étaient : les colonels Paravicini et Hauser, de Glaris, Andermatt, de Zoug. Une armée de dix mille hommes résolus, avec de bons chefs, eût pu remporter de grands succès dans les positions inexpugnables de la Suisse centrale. On eut le tort d'éparpiller cette force aux quatre vents des cieux. Paravicini devait s'emparer de Rapperswil et s'avancer jusqu'à Zurich; le colonel Andermatt, occuper les bailliages libres ; Reding, envahir Lucerne ; Hauser. descendre par le Brùnig dans l'Oberland.

Le directoire helvétique, impuissant à repousser l'agression, dut se borner à sommer les insurgés de mettre bas les armes. Mais ce furent les Français qui, en vrais maitres du pays, se chargèrent de les réduire. Avec des troupes de renfort, leur armée s'élevait à environ 30000 hommes. Les choses parurent d'abord bien marcher pour les confédérés. Andermatt s'avança jusqu'à Wohlen et soutint bien le premier choc des colonnes françaises. Paravicini n'eut pas de peine à prendre Rapperswil. Dans la nuit du 28 au 29 avril, Reding arrivait devant Lucerne ; la ville capitulait, et les troupes confédérées pillaient les arsenaux. Hauser seul s'attardait au Brùnig. Mais la situation ne tarda pas à se modifier. Andermatt, battu à Hâglingen, était rejeté au delà de Zoug, dont les Français s'emparaient. Une colonne ennemie s'avançait sur Lucerne, d'autres le long des rives du lac de Zurich. Le plan des confédérés dut être changé complètement. Un mouvement de concentration eut lieu. Lucerne, évacuée le 30 avril, retombait aux mains des Français. Le même jour, ils reprenaient Rapperswil après un combat sanglant. Une lutte acharnée avait lieu, de l'autre côté du lac, près de Wollerau ; longtemps indécise, elle se terminait par la retraite des Suisses, dont

. , , ,- r-. • • • . 1 1 • . . Soldai des troupes

les deux chels, Paravicini et Hauser. avaient ete de la république helvétique.

Mt'ssrs II ne restail plus debout que les Schwylzois, environ 2001), avec 500 [Iraniens et quelques volontaires zougois, couronnant les hauteurs de Schindellegi, an-dessus de Wollerau. In courage indomptable les animait. Marianus Fierzog avait promis de tenir ferme à l'Etzel, au-dessus de Pfàffïkon, avec ses hommes d'Einsiedeln.

Le 2 mai, à 10 hem'es du matin, les Français commencèrent leur attaque contre Schindellegi. Reding les recul avec un avantage décisif. A 1 heure, le feu ennemi cessa. Mais une nouvelle terrifiante vint détruire la joie des vainqueurs. Marianus Herzog avait trahi. Le malin, à S heures, il axait licencie'' ses hommes, laissant libre h' passade de l'Etzel. Les Scliwyl/ois étaient tournés, Schwytz menacé. Il ne leur restait plus qu'à se replier en bon ordre sur Rothenthourm, pour protéger le chef-lieu. Les Français, battus à Schindellegi, renoncèrent à les poursuivre. .Mais une autre colonne ennemie, plus forte que la première, avait réussi à s'emparer des hauteurs de Saint-Jost et de Morgarten, dominant Rothenthourm. « Nous ne luirons pas; nous mourrons », dit Reding à ses troupes. Il laissa les Français descendre des hauteurs, au nombre d'environ 3000. Alors, avec la furie d'un torrent, les Schwylzois se précipitèrent à la baïonnette sur les rangs ennemis et les mirent en fuite, après une lutte qui ne dura pas plus d'un quart d'heure. Le lendemain, nouveaux combats, près de Saint- Adrien et près d'Arth, où les Français sont de nouveau repoussés. Mais les Schwylzois. épuisés par quarante-huit heures de privations et de luttes, sentirenl que leurs efforts étaient inutiles. Reding convint avecSchauenboufg,le3 mai, d'un armistice pour permettre à la landsgemeinde de prendre une résolution. Après une discussion des plus émouvantes, la résignation l'emporta. Le 4 mai, la paix était conclue. Schwytz acceptait la constitution helvétique, en échange de garanties pour la liberté religieuse et pour la sécurité des personnes et des biens. Uri et Unterwald lurent mis au bénéfice de ces stipulations.

Les autres cantons se soumirent aussi. En Valais, toutefois, il y eut encore une tentative de résistance. Le gouvernement provisoire, nommé

Officier des troupes . .

de la république helvétique SOUS I influence de MailgOUrit, avait accepte la

LE PROTECTORAT Kl

constitution helvétique, mais k's Haut-Valaisans, mécontents, descendirent sur Sion, au nombre de quatre à cinq mille, commandés pai Eugène de Courten, s'en emparèrenl le 7 mai et chassèrent le gouvernement. Les Français durent venir à la rescousse, renforcés de troupes vaudoises et bas-valaisannes. De meurtriers combats eurent lieu sur les rives du Rhône et de la Morge ; Sion fut reconquis et livré au pillage. Une centaine de notables furent emprisonnés à Chillon et une contribution de 600 000 écus imposée aux sept dixains supérieurs.

A la suite de ces événements, ou plutôt en corrélation avec ceux-ci (4 mai), la France apporta d'autorité une modification à la constitution : pour diminuer l'influence des petits cantons, elle réunit en un seul, sous le nom de Waldstœtten, avec chef-lieu Zoug, les trois cantons primitifs et celui de Zoug ; un autre grand canton, celui de la Linth, fut formé de Claris, de Gaster, des Marches, d'Utznach, de Rapperswil, du Haut-Toggenbourg, de Sax, de Gains, de Werdenberg et de Sargans, avec chef-lieu Claris; Appenzell, Sainl-Call, le Rheinthal et le Bas-Toggenbourg composèrent le canton du Sentis, avec chef-lieu Saint-Gall ; enfin la ville de Baden et les bailliages libres constituèrent le canton de Baden. De 23 cantons, le nombre se trouvait ainsi réduit à 19.

Le patriotisme suisse souffrait de cet état d'indigne dépendance. En vain faisait-on décréter par l'assemblée d'Aarau que les Français qui venaient de massacrer des confédérés avaient bien mérité de la liberté helvétique, un sentiment de boute et de dégoût s'emparait des âmes non serviles. Des voix de protestation commencèrent à s'élever parmi les partisans du nouveau régime. Dans le directoire même, deux hommes offusquaient Rapinat, le commissaire français : c'étaient Bay et Pfyffer; il les destitua sans autre forme de procès et mit à leur place Ochs et Dolder, de Zurich, surnommé l'homme de liège. C'était un acte par trop arbitraire, que le directoire français ne put s'empêcher de désavouer; pour calmer les esprits, il ordonna même la révocation de Rapinat, mais cette mesure n'eut pas de suites, car Rapinat était trop bien épaulé par son beau-frère, le directeur Reubell. On procéda à une élection régulière. Les députés n'osèrent pas réélire Bay et Pfyffer, ce qui eût été la seule juste réponse à l'affront fait à la nation; ils nommèrent Ochs par M voix sur 97, et, au lieu de Dolder, Laharpe par 56 voix sur 90 (21 juin).

La Suisse au XIXW' siècle. I. t>

Enfin, la Suisse étail domptée; la constitution unitaire triomphait sur toute la ligne. Le 1 I juillet, on solennisa L'évéïiemeni à Aarau. Les députés de dix-huil cantons étaient présents ; il manquait ceux des (irisons. On prêta serment de fidélité à la constitution cl l'on résolut d'en exiger autant de tous les citoyens. Ce fut le point de départ de nouvelles agitations, surtout dans la Suisse centrale. Elles prirent un caractère grave à Nidwald, où un soulèvement, fomenté par Peter Styger, le capucin de Rothenthourm, et par d'autres ecclésiastiques, aboutit, le lis août, au renversement des autorités instituées parla constitution unitaire. Le directoire helvétique dut de nouveau faire appel aux troupes françaises. Schauenbourg bloqua Stans et donna aux insurgés jusqu'au 6 septembre pour se soumettre. En réponse à celle sommation, les Nidwaldiens, au nombre d'environ 2000, prirent les armes. Ils étaient bien protégés par le lac et les montagnes, niais ils avaient devant eux 12 à 15 IKKI hommes. Le dimanche S) septembre, ils furent attaqués sur toute la ligne : à Stanstadet à Kehrsiten, où les Français cherchaient :i débarquer; au Rotzberg , par un corps qui voulait démasquer la bourgade de Stans; du côté de Kerns, par des troupes en nombre supérieur, qui tendaient à tourner le Stanserhorn pour déboucher, par le passage du Grossâcherli, sur Dallenwil et Stans. Les Nidwaldiens déployèrent un courage et une ténacité héroïques; mais à la lin ils durent céder au nombre. Débordés de toutes parts, ils se replièrent sur Stans, qu'ils défendirent jusqu'à la dernière extrémité. Les femmes et les jeunes lilles s'armèrent de haches et de faux pour combattre à côté de leurs époux et de leurs pères, l'n massacre effroyable s'ensuivit. Les Français subirent des perles considérables. La perle des Nidwaldiens, d'après le monument élevé sur le cimetière de Stans, s'éleva à 111 personnes. Stans et les villages voisins lurent livrés aux flammes. Scène de sauvagerie sans pareille, à laquelle de nombreux spectateurs assistaient du haut des montagnes voisines. Plaidant plusieurs jours, une fumée épaisse plana sur cette contrée dévastée. Et, par une dérision suprême, les vainqueurs plantaient partout des arbres de liberté !

l'n immense sentiment de pitié et d'admiration s'empara de tous les cœurs généreux, au récit d un tel désastre. Des collectes de bienfaisance s'organisèrent partout; le gouvernement helvétique décida de prendre a la charge de la république l'éducation des orphelins de

Nidwald, et chargea Pestalozzi, l'un des secrétaires de Stapfer à l'instruction publique, de diriger relie œuvre, dont il s'occupa avec un dévouement sublime. Mais, par une de ces inconséquences donl l'histoire du temps est remplie, l'assemblée d'Aarau n'en vota pas moins de nouveaux remerciements à l'armée française, malgré l'éloquente protestation de Jean-Conrad Escher, député de Zurich, celui qui devait être connu plus lard sous le beau nom d'Escher de la Linth. Pour n'épargner aucune humiliation aux vaincus, on n'attendit pas même un mois pour leur faire prêter (7 octobre) le serment de fidélité à la constitution libératrice !

Après l'écrasement terrible des cantons primitifs, la république une et indivisible paraissait définitivement consolidée. On crut devoir alors transférer le chef-lieu d'Aarau à Lucerne (4 octobre). C'est le moment de montrer comment fonctionnait le nouveau régime.

On a vu que, sous le rapport constitutionnel, la Suisse avait perdu toute autonomie véritable. Non seulement la constitution unitaire avait été de fait octroyée à l'assemblée nationale, qui, malgré sa velléité de la reviser aussitôt, n'osait pas y toucher, mais le vainqueur l'avait modifiée de son chef par l'institution des quatre nouveaux cantons : Waldstàtten, Linth, Sentis et Baden. Le droit d'élire les autorités supérieures du pays était subordonné au bon plaisir du commissaire français, ainsi que Rapinat l'avait démontré pratiquement. Les autorités n'avaient aucun pouvoir effectif, puisque, pour protéger la constitution, elles devaient faire appel aux troupes françaises. Leurs décisions n'étaient valables que pour autant qu'elles ne contrecarraient pas les ordres ou les convenances du vainqueur. Il est compréhensible que les populations ne fussent pas enchantées de ce régime libérateur, et le désir de s'en débarrasser eut été à peu près unanime sans la crainte des anciens sujets de retomber dans leur condition première. Mais eux-mêmes trouvaient qu'une émancipation à ce prix était chèrement payée.

Le directoire helvétique avait d'autant plus de peine à constituer partout les organes administratifs nécessaires que la consigne générale était de ne pas recourir aux hommes de l'ancien régime. On se privait ainsi de forces excellentes, de fonctionnaires expérimentés, donl on taisait, par surcroit, des adversaires du nouvel ordre de choses. Tout allait par suite cahin caha. Les directeurs et leurs ministres faisaient

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des projets fort beaux, accompagnés de considérants pompeux dans K' -mil du temps, mais quand il fallait passer à l'exécution, c'était au petit bonheur. D'abord <>n n'avait pas d'argent, pas même pour imprimer et répandre tous ces décrets, arrêtés et ordonnances; la poste était mal organisée, il fallait souvent se servir des courriers militaires fiançais, cnsorle que les pièces officielles n'arrivaient pas toujours à leur adresse.

Caricature de la République helvétique, par Ott. (Collection fédérale des estampes '

D'ailleurs, les esprits étaient extrêmement divisés. Comme il arrive dans les révolutions, la lie du peuple montait à la surface et mêlait au courant idéal de larges traces bourbeuses. Les o patriotes » poursuivaient souvent des visées et des vengeances personnelles bien plus que des buts d'émancipation générale. Ils s'appuyaient sur la France et se croyaient tout permis. Leurs adversaires étaient accusés de sympathiser avec l'Autriche, cl, pour beaucoup, celait le cas, puisque de ce côté pouvait venir la délivrance. Ces, passions contraires entretenaient un état de trouble qui inquiétait le directoire au point de lui faire prendre les mesures les moins conformes aux grands principes dont tous ses actes devaient s'inspirer : il entretenait des espions, il prenait

des otages, il bannissait des citoyens, il suspendait la liberté de la presse, établissait la censure politique, supprimait le droit d'association et de réunion, restreignait le droit de pétition, destituai! des fonctionnaires et les remplaçait, au mépris des droits populaires. Sans doute que, dans les temps troublés, lorsqu'il s'agit d'asseoir un régime, ees mesures sont souvent nécessaires; elles n'en sont pas moins toujours fâcheuses, et prouvent la faiblesse morale du régime qui doit y recourir.

Irrémédiablement faible était en effet la république helvétique. Sans autonomie constitutionnelle, sans force militaire, sans pouvoir administratif, sans appui solide dans la nation, elle n'avait pas même de ressources financières certaines pour accomplir la centième partie des grandes tâches idéales qu'elle s'attribuait. La constitution avait pompeusement aboli les dîmes et tous les droits féodaux, mais n'avait pas pourvu à leur remplacement, ensorte qu'on ne savait où prendre de quoi payer les fonctionnaires et faire face aux frais d'une lourde occupation étrangère. On pouvait bien, à Aarau, et ensuite à Lucerne, travailler dans le bleu, faire de beaux rêves unitaires, vouloir le développement du commerce, de l'agriculture, des sciences, des arts, des moyens de communication, l'unification du droit civil, l'organisation uniforme de l'enseignement à tous ses degrés, il manquait la base fondamentale : les moyens matériels d'exécution. Et non seulement ceux-ci, mais la connaissance exacte des diversités de notre peuple, qui ne peuvent toutes se réduire à une règle uniforme, laquelle n'est pas non plus partout nécessaire pour le bien général. Il est incontestable que de cette incubation d'idées sont sorties d'excellentes choses : tout d'abord un idéal national supérieur à celui des siècles passés, et aussi bien des germes féconds qui se sont développes plus tard. Mais nous n'en croyons pas moins excessive l'admiration sans réserve pour l'œuvre théorique élaborée alors, si généreuse et patriotique qu'en fût la pensée première.

L'heure approchait où les visées de la France, qui voulait se servir de notre pays comme de base d'opérations stratégiques, allaient trouver leur réalisation. Le prélude fut la conclusion d'une alliance entre les deux républiques (19 août). En lui imposant l'abandon de

sa neutralité en échange de la promesse d'un traité de commerce qui ne lui jamais conclu, la France déchainail sur la Suisse le pire des fléaux. C'étail le moment où se formail la coalition de l'Autriche et de la Russie, à laquelle, naturellement, l'Angleterre s'était associée mi dont elle était l'inspiratrice. Le directoire français, pour s'assurer des (irisons, qui jusque-là n'avaient pas adhéré effectivement à la république helvétique, leur adressa une sommation à cet effet. Mais les partisans de l'Autriche étaient les plus nombreux dans ce canton ; ils tirent repousser la réunion à la Suisse et appelèrent à leur aide les troupes autrichiennes. Dans la nuit du 18 au 19 octobre, elles pénétrèrent dans ce canton par le Luciensteig, au nombre de 4000 hommes, sous le commandement du général Auffenberg, et prirent leurs quartiers d'hiver à Coire.

Vers la lin de l'année, la France exigea, en vertu du traité d'alliance, une levée de 18 000 hommes. Malgré tous ses efforts, le directoire helvétique n'arrivait pas à les fournir. Menaces, moyens violents, rien n'y Faisait. On s'insurgeait un peu partout, l'ai attendant, notre pays s'emplissait de troupes françaises. Masséna l'ut chargé, en décembre, du commandement en chef des années du Danube el de l'Helvétie; il avait comme lieutenants Oudinot, Soult, Jourdan, Ney, Lecourbe, Turreau, Chabran; les troupes suissesauxiliaires étaient placées sous le commandement d'Augustin Keller. Du CÔté des coalisés, les principaux commandements étaient tenus: poulies Autrichiens, par l'archiduc Charles et par le général Hotze, dont nous avons déjà parlé, homme d'une grande valeur militaire et d'un caractère élevé: pour les Russes, par Souvvaiovv et Korsakow.

Dans le camp autrichien, se trouvaient bon nombre de Suisses éminents que la révolution avait chassés de leur pays et qui, bien qu ils accusassent OclîS el La harpe de trahison, faisaient aussi de leur côté des vœux pour le succès des coalisés, dans lesquels ils voyaient les restaurateurs de l'ancien ordre de choses. De ce nombre liaient : Jean de .Muller. le grand historien, le vieil avoyer bernois de Steiger, Charles Muller de Friedberg, ancien bailli du Toggenbourg, Charles-Louis de Haller, ancien secrétaire du gouvernement bernois, et d'autres encore parmi les militaires : les colonels Rovéréa,

Bachmann, Salis. Courten.

Dans les premiers mois de 1799, la campagne s'ouvrit à la fois au

LE l'ItOTI-CillIlAT

sud de l'Allemagne, en Suisse et en Italie. Les Autrichiens étant maîtres des Grisons, la première opération de Masséna fut de les en déloger. Il s'empara de Luciensteig et marcha sur Coire, où il lil prisonnier le général Auffenberg (6 mars). De son côté, Lecourbe, habile à la guerre des montagnes, pénétrait «lu Tyrol dans l'Engadine et en chassait aussi les Autrichiens.Les Français s'avançaient dans l'Oberland grisou jusqu'à Dissentis, d'où ils étaient d'abord repoussés, mais où ils revenaient en forées et réussissaient à s'établir, non sans être à chaque instant sous le coup de soulèvements populaires. Un gouvernement provisoire ami de la Fiance s'installa à Coire, pendant que l'on envoyait à la forteresse d'Aarbourg soixante-un notables partisans de l'ancien régime.

Mais ces premiers succès des Fiançais ne se soutinrent pas. Masséna se lil battre à Feldkirch par le général Hotze i'2'A mars) et se replia sur la Limmat et la Reuss. Deux jours après, Jourdan était également battu à Stockacb, en Souabe, par l'archiduc Charles, et reculait vers le Rhin, pendant que le général fiançais Schérer, qui combattait en Italie, était rejeté vers les Alpes. La réaction en Suisse reprit courage. Plus que jamais, le directoire helvétique avait de la peine à se faire obéir, surtout pour le recrutement des troupes auxiliaires que réclamait la France. Des soulèvements éclatèrent un peu partout. Le moment semblait venu de chasser les oppresseurs. Si les Autrichiens

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Bataillon français dans les Alpes.

Dessin <lr Kônig. {Collection fédérale des estampes.)

avaienl poursuivi leurs avantages, un mouvement général se lût sans doute produit, qui eût débarrassé la Suisse de ['occupation française el de la république helvétique. Mais l'Autriche avait à sa tête un ministre irrésolu, Thougout. Sa politique imposa aux troupes un arrêt <le plus d'un mois. Ce ne lut qu'au commencemenl de mai que les hostilités reprirent, avec des alternatives diverses : Hotze était repoussé dans une attaque sur Luciensteig : d'autre part, Lecourbe était refoulé du Tessin. Le 23 mai, l'archiduc Charles franchit le Rhin entre Stein et Schaffhouse avec 4(1(1(1(1 hommes. Hotze se joignit à lui avec 20 000 hommes. Masséna s'était retranché à Zurich. Les Autrichiens, après une série de combats sur la Thour et sur la Tœss, s'avancèrent jusqu'à cette ville, devant laquelle eut lieu, le 4 juin, une bataille acharnée qui se termina par la défaite des Français et leur retraite derrière la Sihl, l'Uetliberg et l'Albis. Les Autrichiens firent, le 6 juin, un^ entrée triomphale à Zurich, accompagnés des émigrés suisses, qui exultaient. L'ancien ordre de choses fut restauré dans toute la Suisse orientale. Ailleurs, on se préparait à en faire autant. Prévoyant ce désastre, le directoire helvétique avait précipitamment quitté Lucerne le 31 mai, malgré l'opposition de Laharpe, pour se réfugier à Berne.

Ici encore se présente une période d'arrêt, due à la politique inquiète et mal définie de Thougout, qui voyait de mauvais œil les succès de Souvaroxv contre l'armée française en Lomhardie et qui était soutenu par la jalousie de l'empereur à l'égard de son frère Charles. Arrêté dans sa marche en avant, l'archiduc Charles dut accorder aux Français un armistice de deux mois, dont ils profitèrent pour se consolider dans leurs positions. A ce moment, l'armée française s'étendait du Rhin, par l'Aar et la Limmat, puis par l'Uetliberg et l'Albis jusqu'au lac de Lucerne: le massif du Gothard était aux mains de Lecourbe, et le Haut-Valais occupé par Turreau. En face d'eux, sur toute la ligne, se trouvait l'armée autrichienne: Hotze s'était emparé des (irisons et par conséquent tenait, avec l'archiduc Charles, toute la Suisse orientale: Strauch et Hohan avaient pénétré dans le Haut- Yalaiv

Pendant que les deux armées restaient ainsi dans l'inaction, il se passait de singulières choses au directoire helvétique. Dès le commencemenl de l'année, Legrand s'était retiré et avait eu comme succès-

scur Bay, si arbitrairement destitué par Rapinat. Glayre, trop peu

souple pour les visées françaises, avait l'ait plaee à Dolder. Une guerre sourde existait entre Ochs, dont le caractère intrigant se révélait de plus en plus, et Laharpe, qui était une nature bouillante et prime sautière. L'hostilité entre ees deux hommes éclata ouvertement à la chute de Reubell, contre lequel le reproche de concussions effrénées avait fini par provoquer une animadversion générale, manifestée déjà par le rappel de Rapinat, son beau-frère, en octobre 1798. Ochs était la créature de Reubell, avec lequel il était en correspondance suivie. Laharpe lui reprocha d'avoir divulgué les secrets d'état du directoire et fit voter un blâme contre lui. Mais il ne s'en tint pas là. Le 2â juin, à minuit, les collègues d'Ochs se rendirent chez lui, l'éveillèrent et lui firent signer sa démission « pour cause de santé ». Il fut remplacé, en même temps que Bay, par Pierre Secrétan, de Vaud, et par François- Pierre Savary, de Fribourg. L'autorité du directoire était d'ailleurs à ce moment presque nulle, tous les cantons ou peu s'en faut étant en état d'insurrection ou de grave fermentation, dans l'attente «les événements qui allaient venir. Les partisans de l'Autriche escomptaient les victoires futures; ils se préparaient à reprendre le pouvoir. Des projets de constitutions cantonales nouvelles et d'une organisation centrale fédérative circulaient. L'avoyer de Steiger devait être président de la confédération régénérée.

Les hostilités recommencèrent au mois d'août. A ce moment, Turreau avait en face de lui, dans le Haut- Valais, Strauch et Rohan ; Lecourbe tenait le Gothard, le Hasli supérieur, Engelbcrg et la rive gauche de la Reuss, ayant pour vis-à-vis l'Autrichien Simbschen ; Chabran avait son quartier-général à Zoug, tandis que l'Autrichien Jellachich occupait le canton de Schwytz jusqu'au lac de Zurich ; Masséna, Soult et Lorges, derrière l'Albis, la Limmat et la Sihl, avaient en face d'eux l'archiduc Charles. Les Autrichiens projetaient une attaque générale pour le 17 août; ils furent devancés par les Français. Par une tactique merveilleuse, Turreau, Lecourbe- et Chabran réussirent, le 14 et le 15, à dégager complètement le Haut- Valais, le canton d'Uri et le canton de Schwytz. L'archiduc Charles tenta de passer l'Aar inférieure à Gross-Dettingen ; il fut repoussé, tandis que Hotze devait évacuer entièrement le canton de Claris. Le 1" septembre, l'archiduc Charles et ses 37 000 hommes, envoyés dans les provinces rhénanes,

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furent remplacés par Korsakow el 28 000 Russes, Puis, nouvelle période d'arrêt, pour attendre Souwarow, qui devait, de la Lombardie, venir rejoindre Hotze el Korsakow. Souwarow prévoyait d'être en face de l'ennemi pour le 26 septembre, et ce jour-là Hotze et Korsakow devaient attaquer Masséna. .Mais ce dernier prit de nouveau les devants. Le ''■">. par un ('pais brouillard, il traversa la Limmat près de Dietikon et lil une autre attaque près de Wollishofen, Surpris, Korsakow se défendit mal : il fut refoulé ce jour-là jusqu'au Zurichberg. lui même temps, Hotze était contraint <le livrer à Soult le passage de

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Caricature du temps. (Collection fédérale des estampes.}

la Lin ili. au-dessus de Schànnis, et tombait, près d'Immauer, sous les balles d'une troupe amie, qui ne le reconnut pas d'abord. Sa mort entraîna la retraite des Autrichiens jusqu'au lac de Constance. Korsakow se \it aussi contraint à la retraite, qu'il effectua à grand'peine par Œrlikon, dans la direction d'Eglisau. Les Français pénétrèrent à Zurich, d'où les émigrés suisses s'étaient enfuis la veille. La perte des t\t\]\ années était très grande. Dans les hôpitaux, les églises el les lues, il y avait environ (\ru\ mille blessés. C'est en secourant des soldats que le célèbre Lavater fut atteint, devant sa maison, d'un coup «le feu dont il devait mourir après quinze mois de cruelles souffrances.

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La partir de la coalition était perdue. Souwarow arrivait trop tard. Au lieu di- choisir un passage libre des ("irisons, il s'était engagé témérairement, avec le gros de ses troupes, environ 14 000 hommes, dans le Tessin, pour gagner le Gothard. Il réussit à traverser ee passage, malgré Lecourbe, après avoir accompli <les prodiges de vaillance, surtout prés du pont du Diable. Mais arrivé à Fluelen, il trouva les communications coupées, et dut se retirer, en combattant sans relâche, par le Kinzig dans le val de Muota, sans pouvoir aller jusqu'à Sehwvi/, puis par le Klônthal, à Glaris, sans pouvoir forcer le passage à Naefels, et de là sur les Grisons, par le passage périlleux du Panix, déjà couvert de neige, où il laissa un tiers de ses troupes, une grande partie de son matériel, et, dit-on, sa caisse de guerre. C'est une des expéditions les plus héroïques que l'histoire mentionne, mais qui fut parfaitement inutile pour l'issue de la campagne.

La Suisse, sauf le canton de Schaffhouse, une partie des (irisons et les cantons italiens, était derechef aux mains des Français. La république helvétique, d'ailleurs, ne s'en portait pas mieux. Elle succombait, d'une part, sous le poids écrasant des réquisitions de guerre et des exactions de toute sorte ; d'autre part, les incohérences du gouvernement unitaire l'avaient rendue hautement impopulaire. Un retour à l'ancien ordre de choses était sans doute une impossibilité : il n'avait guère de partisans déclarés (pie dans une fraction de l'aristocratie, car tous les esprits clairvoyants de ce parti reconnaissaient la nécessité d'un accommodement avec les idées nouvelles. Les unitaires euxmêmes n'étaient pas d'accord entre eux; il s'était formé, au sein des autorités helvétiques, un parti modéré qui se refusait à sanctionnre les mesures rigoureuses prises par la majorité du directoire sous l'influence de Laharpe. Celui-ci, croyant que la manière forte pouvait seule sauver la république helvétique, avait l'ait décréter des poursuites contre tous les hommes mêlés aux tentatives de restauration qu'avaient l'ait naître les succès passagers des armées austro-russes. C'était une faute. Laharpe méconnaissait non seulement la situation intérieure, mais le revirement qui s'opérait en France, où il aimait à chercher ses modèles. Bonaparte, en effet, abandonnant l'Egypte en secret, avait débarqué à Fréjus le 9 octobre, pour venir jouer en France le

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grand rôle auquel il se sentait destiné. Un mois plus tard, il faisait le 18 brumaire (9 novembre); mais ce coup d étal signifiait une réaction contre les partis violents qui déchiraient la France. Laharpe ne le comprit pas: il voulait, à l'imitation de Bonaparte, dissoudre le grand conseil et le sénat, avec l'aide des troupes helvétiques, commandées par le Vaudois Clavel. Le parti modéré ne se laissa pas intimider. Abandonné par ses deux collègues Secrétan et Oberlin, qui formaient avec lui la majorité autoritaire du directoire, et qui eurent peur de l'effusion du sang, Laharpe succomba. Le directoire lui dissous ; les membres de la minorité, Dolder et Savary, furent chargés provisoirement du pouvoir exécutif <7 janvier l<S(i(b et bientôt une commission de sept membres remplaça le directoire. En firent partie : Dolder, Savary, (Havre, Finsler, Frisching, Durler, ancien avoyer de Lucerne, Geschwind, de Saint-Gall. Laharpe, qui s'était retiré à Lausanne fui arrêté pour être ramené à Berne, où il devait rendre compte de sa conduite. A Payerne, il réussit à s'évader. Bonaparte, au lieu de le soutenir, comme il s'y attendait, approuva le coup d'état des modérés.

Après tous ces événements, il n'y avait plus de base constitutionnelle solide. Chacun le sentait. C'était d'ailleurs le vice organique du nouveau régime.

On a vu, en effet, que la constitution Ochs n'avait pas élé acceptée, mais subie et (pie. dès le premier jour, il était question de la reviser. Seulement, on n'osait pas. Maintenant (pie Bonaparte était au pouvoir et soutenait en Suisse le parti modéré, dit « républicain » en opposition aux «patriotes», les circonstances paraissaient plus propices. Ce parti commença par rapporter les mesures d'exception prises par le directoire, puis, pour trouver des ressources financières qui faisaient absolument défaut, il décida le rétablissement des dîmes, mesure imprudente, qui irrita les populations et fournit aux patriotes un thème à discours passionnés. Pour se débarrasser d'eux, la commission executive après s'être assurée de l'appui du premier consul, lit voter aux conseils un article ipii substituait aux deux chambres établies parla constitution Ochs, une chambre unique (corps législatif) de 4IS membres, et conférait le pouvoir exécutif à un conseil de 7 membres (8 aoûl i.

Ce coup d'état, appuyé par les troupes françaises, ne lit qu'accen-

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tuer le besoin d'avoir enfin une constitution stable; mais l'extrême division des esprits ne permettait pas d'espérer que l'œuvre pùl aboutir sans l'intervention du premier consul. Sa réputation de sagesse

et de modération, non moins (pie l'état de dépendance où la Suisse continuait d'être, le rendait l'arbitre de nos destinées. On s'adressa d'abord à lui pour lui demander de modifier le traité d'alliance et d'accorder une indemnité pour les sacrifices endurés pendant la guerre; dans ce but, le Bernois de Jenner fut envoyé à Paris, pour appuyer Stapl'er, qui s'y trouvait déjà comme ministre ordinaire de la république helvétique.

Puis, le traité de Lunéville ayant reconnu à la Suisse le caractère d'état indépendant, libre de se donner une constitution, on ne crut pouvoir faire mieux que de consulter le premier consul sur la forme à donner à cette constitution. Maurice Glayre, chargé de traiter de cette question avec lui, se rendit à Paris porteur d'un projet élaboré sous l'influence prépondérante des unitaires, qui avaient à leur tète Usteri, de Zurich, projet auquel les fédéralistes, dirigés par Aloïs Reding, faisaient une vive opposition. Le premier consul s'efforça de concilier les vues contraires. Il résulta des négociations conduites avec Glayre l'acte connu sous le nom de constitution île la Malmaison, qui, tout en donnant à la Suisse un gouvernement unitaire, reconnaissait aux cantons, au nombre de 17, de nombreuses compétences. Il y avait une diète de 77 membres, un sénat de 25 membres, un landamman en exercice avec un suppléant, et un petit conseil de 4 membres présidé par le landamman. Les cantons étaient administrés par des préfets nationaux avec des administrations particulières adaptées aux convenances locales.

Maurice Glayre.

Cette constitution fui acceptée j >; i r le corps législatif, le 29 mai 1801, mais, à l'élection de la diète, nommée par les anciens délégués municipaux, les unitaires obtinrent 55 sièges el les fédéralistes seulement 22, proportion qui ne répondait certainement pas à l'état de l'opinion. Profitanl toutefois de son succès, la majorité s'empresse de décider la revision de la constitution dans un sens plus unitaire encore <7 sc|>tembre 1801); sur quoi, Aloïs Reding e1 les fédéralistes quittent la diète. Il s'ensuit <les troubles dans les petits cantons, qui rétablissent les landsgemeindes. Le gouvernement helvétique veul sévir, mais il est l'ait prisonnier par les fédéralistes, d'accord avec le général français Montchoisj : la constitution (\u 29 mai est rétablie et Aloïs Reding nommé' premier landaniman (2!S octobre bSOl ). Son règne ne dura pas longtemps. Il ne sut pas s'accommoder avec Bonaparte, auquel il ne voulait pas céder le Valais, dont la France avait besoin pour s'assurer la route du Simplon qu'elle allait faire construire; d'autre paît, il élevait la prétention de replacer le pays de Yaud sous la domination bernoise. C'est à Paris, où s'était rendu Reding, ipie ces questions furent débattues. Cette dernière prétention indisposa surtout le premier consul, qui s'écria avec la vivacité de ton qui commençait à lui être habituelle : « Ceci est mon sang, et le soleil rebroussera du couchant au levant plutôt que Vaud sous la domination de Berne. » Reding cherchait d'ailleurs à s'appuyer sur Vienne et sur Berlin pour contrebalancer l'omnipotence française en Suisse. Celaient plus de griefs qu'il n'en fallait pour le faire démolir. Favorisés celte lois par le premier consul, dont le jeu de bascule était significatif, les unitaires s'emparent du pouvoir par un coup d'état exécuté à Heine, en l'absence de Reding, et nomment un gouvernement provisoire (19 avril 1802). Ils élaborent une constitution nouvelle, -- compromis entre le projet de la Malmaison et la constitution Ochs, la première qui fut soumise au vote populaire; elle réunit 72 000 suffrages contre 92 000 et fut néanmoins déclarée adoptée, parce que les 167 non citoyens qui s'étaient abstenus lurent considérés comme acceptants (mai 1802). Dolder, l'homme de liège, devint premier landamman. Aussitôt, l'opposition prit les armes pour protester tant contre la constitution que contre le rétablissement des cens et des dîmes. Dans le canton de Vaud, en particulier, se produisit alors l'insurrection connue sous le nom de bourla papei (brûleurs de papiers), parce que les insurgés avaient pour de-

vise: o Paix aux hommes, guerre aux papiers ! o et pour objectif de détruire les archives féodales, qui contenaient les registres des cens et dimes. Cette série de coups délai, que nous venons de passer rapidement en revue, et dont aucun ne mérite un intérêt particulier, montrait l'impuissance politique du pays.

A ee moment critique, le premier consul crut devoir retirer ses troupes de la Suisse, pour laisser les partis se déchirer et pour imposer ensuite avec d'autant plus de force sa médiation. Aloïs Reding convoque alors une diète nationale à Schwytz. Douze cantons y prennent part, Zurich en tête (septembre 1<S02). Les troupes helvétiques, sous le commandement du général Andermatt, s'efforcent de réduire les fédéralistes. Elles bombardent Zurich (10 et 1.3 septembre). De leur coté, les fédéralistes bernois et argoviens, commandés par Rodolphe d'Erlach, s'avancent de l'Argovie et de Soleure sur Berne. Le gouvernement helvétique s'enfuit à Lausanne (19 septembre), poursuivi parles fédéralistes, que des Schwytzois et des Glaronnais sont venus renforcer. Sous le commandement de Bachmann, nommé général par la diète de Schwytz, les fédéralistes, au nombre de 8000, battent les troupes helvétiques, environ 20(10 hommes, entre Morat et Avenches (3 et 4 octobre), et marchent ensuite sur Lausanne, où le gouvernement helvétique s'apprêtait à fuir en Savoie, lorsque arrive (4 octobre) un message de Bonaparte ordonnant la cessation des hostilités, le retour du gouvernement à Berne, et convoquant, pour le 10 décembre, à Paris, une assemblée de notables chargés d'établir une nouvelle constitution. Pour briser les dernières résistances, un corps de 25 000 hommes l'ait son entrée en Suisse, sous le commandement du général Ney, qui, comme auparavant le général Brune, était en même temps chargé des fonctions d'ambassadeur. Il s'empara de Berne sans coup férir.

C'était la lin de la république helvétique. Née sur les ruines de l'indépendance nationale, imposée et maintenue par l'étranger, objet de la haine implacable des uns, de la passion farouche des autres, aussi impuissante à faire le bien qu'à réprimer le mal, elle n'a eu qu'une existence souffreteuse et tourmentée, et devait fatalement s'effondrer dès que l'appui extérieur lui ferait défaut. Mais elle n'en a pas moins laissé une trace lumineuse: elle a montré au peuple suisse la nécessité d'une union plus étroite, et aussi, par une douloureuse expérience, les écueils à éviter dans l'œuvre d'unification nécessaire.

La Suisse au XIX' siffle. I. 7

98 m ma droz

L'idéal qu'elle a mis en pleine lumière ei qui enflamme aujourd'hui encore tous les cœurs généreux, c'est celui d'une patrie forte par ses institutions el grande ]>;ir l'esprit éclairé de tous ses membres. D'autres périodes onl été plus heureuses, mais le problème que la république helvétique n'a pas su résoudre demeure toujours actuel. C'est entre l'espril unitaire et l'esprit fédéraliste, que pendant le siècle qui va finir, de grandes luttes ont été engagées. Aujourd'hui même, ces luttes se ravivent et le problème se pose, toujours palpitant. L'histoire de la république helvétique et de ce siècle tout entier, ne laisse, à nos yeux, aucun doute que c'est dans une sage combinaison de ces deux principes, suivant les circonstances, que résident les gages de paix et de prospérité pour un pays aussi divers qui' le nôtre.

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