III. — Les Suisses à l'étranger
Parmi les nations à territoire restreint, la Suisse est probablement la plus connue de toutes; elle doit cette réputation universelle non seulement ;'i son histoire et à ses institutions, non seulement à l'importance de son rôle international que nous venons d'esquisser, mais aussi à cette circonstance qu'on rencontre partout sur le globe des Suisses réunis en colonies plus ou moins considérables. Comment se produit ce phénomène social qui subsiste même après la suppression des capitulations militaires, comment s'explique-t-il et quels en sont les éléments significatifs?
Déjà au siècle passé, en 1710, cinq mille Suisses, parmi lesquels beaucoup d'anabaptistes bernois, avaient émigré dans l'Amérique du Nord ' ; vingt-cinq ans plus tard turent fondées les colonies New-Berne et Purysbourgh. Bien que plusieurs cantons eussent rigoureusement interdit toute émigration — ainsi Bàle en 1734 et Zurich en 177(1 — et bien que le clergé eût condamné ce mouvement, il ne fut guère possible de l'enrayer, surtout après les terribles années de 1 <S 1 ( > et bS17, années de disette et de lamine. Le roi Jean VI du Brésil ayant invité la Suisse à lui envoyer des colons, quelques gouvernements cantonaux et communes saisirent avec empressement cette occasion pour se débarrasser de leurs ressortissants pauvres ou des gens sans patrie (lieimathlos) . Au mois de juillet 1819, 110(1 Fribourgeois, Valaisans et Vaudois, 900 Soleurois et 4cS."i Bernois ainsi qu'un certain nombre de Lucernois et d'Argoviens montèrent en barques et descendirent l'Aar et le Rhin pour se rendre au Brésil. Pendant la traversée d'Amsterdam et de Rotterdam à Rio-de-Janeiro, effectuée sur sept vaisseaux, les émigrants perdirent 316 personnes ; ils furent établis dans une colonie baptisée « Neu-Fribourg, » mais bientôt ils se trouvèrent dans le plus profond dénûment et se dispersèrent plus tard. Un meilleur sort était
' Nous ne ferons que mentionner les expéditions d'émigrants suisses en Crimée (ItiGO), <'n Brandebourg (1665) <-l en Espagne, dans la Sierra Nevada dTii.Xi.
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réservé à la colonie Highland aux Etats-Unis, qui fut fondée en 1831 par Gaspard Kôpfii, de Triengeu (Lucerne), chef d'une famille aisée, car celle colonie prospère encore aujourd'hui. Il en est de même de la colonie suisse <lc Neu-Glaris, dont la fondation eu 1<sj.-> fut forl curieuse. Dans quelques communes du Kleinthal glaronnais, l'excédent de population était devenu si considérable en même temps que l'industrie et l'agriculture périclitaient si visiblement que seule l'émigration paraissait le moyeu propre pour sauver la contrée de la ruine. le canton de Glaris avail même invoqué l'intervention du directoire fédéral. Un comité cantonal d'émigration se constitua el acquit, avec le concours du gouvernemenl cantonal, un territoire dans l'état de Wisconsin où une partie des expatriés s'établit et se mêla plus tard à d'autres colons accourus, des Allemands et dos Norvégiens, si bien que la colonie s'est heureusement développée.
Tandis que le fort courant de l'émigration se dirigeait vers les Etats-Unis — 7(i77 Suisses axaient débarqué à New-York dans les années 1833 à 1842 l'Algérie devint, après la conquête par les Français. un autre lieu de destination des émigranls suisses, surtout des familles tessinoises. En 1840, l'ancien conseiller d'état bernois Stockmar avait fait un voyage d'exploration à la cote d'Afrique, en vue d'y étudier rétablissement d'une colonie, el il a décrit ce voyage et ses projets d'une manière liés attrayante, l'eu à peu plus d'un millier de Suisses se transplantèrent en Algérie, mais la plupart périrent par les maladies et les privations. En général, la colonisation algérienne eid à souffrir de la sécheresse continue, des sauterelles, des tremblements de terre et des difficultés de défrichement.
Les années 1845 a 1855 lurent pour la Suisse des années de malheur: les mauvaises récoltes, la maladie des pommes de terre el la crise économique persistante accablèrent un grand nombre de ménages, principalement dans I'Oberland bernois, dans le Valais et à Glaris ; les populations agricoles lurent particulièrement éprouvées; aussi. malgré des « rapports terrifiants » qui déconseillaient l'émigration en Amérique, beaucoup de familles se décidèrent-elles à quitter le sol ingrat du pays L'émigration pritdes propositions inquiétantes ; en 1854, presque 13 000 personnes suisses partirent du Havre, et on a calculé (pie. dans cette seule année, 1.") à IN 000 personnes, soit 7 "/00 ('1' ':l 1)()~ pulation totale de la Suisse, abandonnèrent la terre natale. Les auto-
rites suisses avaient été forcées de prendre (k's mesures pour la protection des émigrants. A partir, de 1.S4N. le consul du Havre recul une subvention fédérale destinée à rémunérer un aide spécial pour le service d'émigration. Sur la requête d'une conférence cantonale, convoquée à Berne, le 2 août 1852, le conseil fédéral avait demandé de nouveaux crédits afin d'instituer des bureaux d'émigrants à New- York, à la Nouvelle-Orléans et à Bàle, mais le conseil des étals avait repoussé cette demande; néanmoins, dès 1855, il fallut allouer des subventions aux deux consulats d'outre-mer précités.
Toutefois, ces émigrants ne se dirigèrent pas exclusivement vers l'Amérique du Nord : dans les deux années 1854 et 185"), plus de 21)11(1 furent expédiés au Brésil d'où l'on avait fait de nouveau les plus grands efforts pour attirer des colons suisses. Une seconde lois beaucoup de communes saisirent l'occasion pour y transporter, munies de quelques ressources sous forme d'avances, les personnes qui avaient l'ail naufrage dans la lutte pour la vie, de vieux soldats ou d'anciens forçats, des invalides de tout genre, vieillards, aveugles, manchots, idiots, etc. Tous ces colons se promettaient monts et merveilles de leur futur séjour et ne savaient assez vanter les avantages d'un nouveau système de colonisation, le système de la ferme à moitié fruits. introduit à Santos par un sénateur philanthrope du nom de Vergueiro ; celui-ci s'engageait à donner à ternie aux embauchés de belles plantations de café situées dans la province de San Paolo en échange de la moitié de la récolte, une certaine partie de l'autre moitié devant servir à rembourser les avances laites par les communes d'origine et l'autre partie, à transformer le colon en propriétaire indépendant. Mais le règlement des comptes provoqua des discussions et des différends, d'autant plus que les colonies furent mal administrées ; des colons furent même cédés par Vergueiro, contre rémunération, à d'autres plaideurs, ensorle que leur situation ne différait guère de celles des esclaves noirs. La protection que les autorités brésiliennes auraient dû accorder aux colons fut insuffisante: beaucoup d'entré eux passèrent au catholicisme uniquement afin d'échapper aux tracasseries et au prosélytisme ardent du clergé indigène: pas plus qu'aux besoins du culte, on ne donnait satisfaction aux nécessités de l'instruction des enfants. Les rapports qui parvinrent en Suisse sur le sort misérable des colons lurent si alarmants que les gouvernements des cantons les plus inté-
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ressés prièrent un Suisse liés estimé, établi au Brésil, M. le docteur Heu ssci', de visiter les colonies et de leur faire pari de ses observations personnelles. M. Heusser attribua les tristes résultats constatés par sou enquête au système manqué de colonisation ainsi qu'aux conditions physiques e( morales défectueuses des colons ; il réussit, cependant, à obtenir des autorités centrales t\u pays quelques réductions des charges de ceux-ci. Mais connue les principaux griefs subsistaient et qu'un grand nombre de communes suisses réclamaient le remboursement de leurs déboursés, le conseil fédéral, sur l'instance de sep! cantons (conférence du 1 I mars 1859), did envoyer en mission spéciale au Brésil M. J.-J.de Tschudi, de Glaris, connu par ses voyages dans l'Amérique du Sud. Le délégué suisse, qui resta au Brésil jusqu'en octobre 1861, lit des démarches incessantes et pleines de sollicitude cl de tact; c'est a son influence que les colons durent leur déplacement ou la réorganisation îles colonies, le dégrèvement de leurs dettes ou impôts, la nomination de pasteurs, de maîtres d'écoles et déjuges impartiaux, la reconnaissance des mariages mixtes, la réglementation du droit de succession, etc.; une convention consulaire fut conclue avec le Brésil; les abus les plus criants furent supprimés et un grand nombre de compatriotes sauvés d'une perte certaine.
A coté du Brésil, Costa-Rica avait depuis longtemps attiré l'attention des auteurs de projets de colonisation, alors fort en vogue. En 1<S.~><), M. le docteur Joos, de Schaffhouse, qui em isage l'émigration comme une nécessite'' et un bienfait, soumit au conseil fédéral le projet d'acquérir et de coloniser des terres dans ce pays et d'accorder, à cet effet, un prêt «le Km 000 lianes ne portant pas intérêt. Le conseil fédéral s'y refusa et M. Joos parvint à conclure, ad référendum, un contrat, signé le (> juin 1860 entre lui et le ministre de l'intérieur de Costa-Rica , portant donation d'un territoire de cent lieues carrées à la société' suisse d'utilité publique à condition d'y établir une colonie suisse de cinq cents familles au minimum. Malgré une propagande énergique laite par M. Joos pour ce projet, celui-ci ne se réalisa pas, cl bien que l'honorable conseiller national ait continué à prêcher l'évangile de I émigration dans des colonies suisses bien déterminées cl qu'il y voie le moyen de combattre le paupérisme, de l'aire durer les liens fraternels entre la mere-patrie et les expatriés, de conserver le caractère national de ceux-ci plus longuement et d'améliorer leur situation dans
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un climat plus doux en échange d'un labeur moins ingrat, ces idées ont rencontré un accueil sceptique dans le public. Les autorités les ont écartées résolument en Taisant valoir que l'organisation officielle des colonies suisses, qui formeraient un état dans l'état étranger même, rendrait de bien mauvais services aux émigrants, car il résulterait de leur isolement la méfiance réciproque, des frottements inévitables el enfin des luttes sociales qui se termineraient par l'écrasement du plus faible. Il importe d'ailleurs d'affranchir tout colon véritable de la tutelle de l'état et de développer en lui le sentiment de l'indépendance et de l'énergie individuelles.
Parmi les autres pays qui attirèrent les émigrants suisses dans les années pénibles mentionnées, nous citerons l'Australie vers laquelle se dirigèrent, en 1854 et en 1855, plus de mille compatriotes ; en 1856, il v en eut déjà plus de 4f>l)0, dont environ 2500 Tessinois, dans l'état de Victoria (colonie Geelong). Ensuite, les années 1856 à 1860 virent se fonder dans la République Argentine (Santa-Fé et Entrerios) quatre colonies habitées surtout par des Suisses ; en 1861, une société bàloise fonda dans l'Uruguay la colonie Neu-Helvetia, qui prit un essor vigoureux et se composa, en 1876, de 1300 colons.
L'émigration dans la République Argentine augmenta, du reste, continuellement; on y comptait, il y a une vingtaine d'années, déjà 1") à 20 000 Suisses établis, cl ce nombre est presque du double actuellement, mais les complications politiques et tinancièresde ce pays ont été si graves, que les émigrants impropres à la colonisation agricole se trouvent dans une situation précaire et que même les agriculteurs y peinent durement. De même l'émigration assez considérable au Cbili, peinte sous des couleurs les plus roses par des émissaires du gouvernement chilien dans les années 1881 et suivantes, n'a réussi qu'à moitié, non seulement parce que beaucoup d'individus incapables s'y rendirent, mais aussi à cause des difficultés rencontrées, telles que la délimitation défectueuse des terres, les retards apportés dans l'expédition des titres de propriété el surtout l'insécurité effrayante, manifestée par des actes de brigandage el des assassinats répétés.
Ce sont les Etats-Unis qui ont toujours exercé l'attraction la plus forte sur les hommes las de vivre dans le pays natal. En 1858, la o société suisse de colonisation » fonda la colonie Tell City dans PIndiana; dix ans plus tard se constitua la colonie Griitli. Dans les années sub-
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séquentes de 1868 à 1873, 1 à 6000 Suisses débarquèrent annuellement dans les ports de la république. Ce nombre s'éleva en 1881 à 10935 et atteignit en 1883 le point culminant, soil 13 502 émigrants. Quoi d'étonnant que, d'après le recensement américain de 1890, il se soit trouvé aux Etats-Unis 104 069 Suisses d'origine, les enfants nés de parents suisses en Amérique n'étant pas compris dans ce nombre. Au point de vue de la densité de leur groupement, nos compatriotes sont établis surtout dans les étals de New-York et d'Ohib, puis dans les étals de Wisconsin, d Illinois, de Missouri et de Californie. Dans les dernières années, l'émigration aux Etats-Unis a beaucoup diminué; ce l'ait est dû à la crise commerciale et sociale que traverse ce pays, à l'hostilité toujours plus grande témoignée contre l'immigration et aux lois sévères promulguées afin de l'entraver. En général, les départs pour les pays d'outre-mer se sont beaucoup restreints vers la fin de notre siècle ; le nombre d'émigrants, qui était encore de 4268 en 1895, n'a plus été que de 2508, en 1897.
Nous avons vu les Suisses essaimer partout, mais comment connaître le chiffre de ceux qui vivent à l'étranger? Ce chiffre ne sera jamais qu'approximatif et incomplet, malgré les dénombrements de la population qui soûl faits dans tous les pays civilisés, car beaucoup de ceux-ci n'indiquent pas exactement le pays d'origine ni ne désignent spécialement les étrangers qui se sont fait naturaliser, lui 1850, le nombre des Suisses à l'étranger était évalué à environ 50 000 ', en 1880, à un quart,
en 1895, à un tiers de million Environ 140 0 le ces Suisses ont élu
domicile en Amérique, environ 5000 en Afrique, la plupart en Algérie et en Tunisie, environ 2000 en Asie et 3000 en Australie. Le nombre des Suisses qui se sont dispersés en Europe dépasse 160 000, qui seraient ainsi repartis : plus de 80 000 en France, plus de Iiiikki en Allemagne, plus de 12 000 en Italie, environ 8000 en Autriche, plus de 6000 en Angleterre, plus de 2000 en Russie, plus de 1000 en Belgique et aux Pays-Bas, etc.
Ainsi la Suisse esl de tous les pays qui n'ont ni marine ni colonies proprement dites, celui dont la population se sert le plus activement des moyens de locomotion modernes pour chercher fortune à l'étranger. Jusqu'à un certain degré, cela provient des facilités plus grandes
D'après le rccensemenl de 1850, 72 506 habitants étaient absents du pays, dont 33 531 d'une façon permanente, mais dans ce dernier relevé, il 5 eut bien des lacunes.
du trafic ou d'une sorte d'endosmose mutuelle entre les peuples voisins ; parfois l'émigration est temporaire comme celle des commerçants, parfois elle esl périodique, comme pour les maçons tessinois ou les confiseurs grisons. Mais puisque les autres peuples vantent notre pays et envient sa beauté et sa liberté, le phénomène constanl de l'émigration d'outre-mer esl pour le moins singulier. Force nous esl de renoncer ici à la reproduction des tableaux statistiques qui aident à pénétrer dans ce problème, mais nous en retiendrons au moins ceci, c'est que le nombre des hommes qui émigrent est supérieur à celui des femmes ; que les émigrants se recrutent parmi la population moins sédentaire et plus mobile cl, dans les dernières années, surtout parmi les petits paysans ; que l'émigration esl en hausse ou en baisse selon la bailleur du baromètre politique ou économique du pays; qu'elle atteint de fortes dimensions si une ère de prospérité dans un élal étranger correspond à une crise intérieure, mais qu'elle diminue aussitôt qu'il y a une reprise des affaires en Suisse.
Parmi les causes qui déterminent l'émigration, nous noterons d'abord ce penchant transmis au Suisse par atavisme et développé en lui par l'ancien service militaire à l'étranger, de sortir de son pays ; le goût inné des voyages et des explorations ; l'esprit d'entreprise, qui se sent à l'étroit sur une petite scène ; puis, il faut mentionner les gens qui, victimes d'un malheur immérité ou de leur propre malchance ou maladresse, voient leur salut dans un changement radical de résidence ; quand les communes leur viennent en aide par des subventions pour leur faciliter leur établissement au dehors, cela esl fort naturel. Par contre, on ne saurait assez sévèrement condamner le système pratiqué par certaines autorités d'éloigner les gens sans ressources, les estropiés, les démoralisés ou les criminels, en leur payant les frais de voyage dans un pays lointain. Ce « commerce d'àmes », comme dit notre peuple, a porté un préjudice grave à la bonne réputation de la Suisse, et les étals étrangers qui ont eu à en souffrir ont protesté avec raison contre un procédé si peu humain. Heureusement, le conseil fédéral a pu constater, en 1881 et en 1889, que ces expéditions louches, qui étaient un des facteurs de l'émigration, ont presque complètement cessé. La moitié au moins des émigrants appartient à la classe des agriculteurs ; cela provient des temps difficiles (pie traverse cette branche, des épreuves dures qui la menacent dans la lutte
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avec une nature peu bienveillante, des changements qui s'imposent dans la production, de l'excès de population qui est en disproportion avec les terres disponibles, de l'endettement progressif et de la Un dance légitime d'améliorer son propre sort et celui des siens. Beaucoup de personnes quittent aussi le pays natal parce que des parents OU des connaissances arrivés à une situation plus aisée les appellent chez eux. Une grande partie succombe à la propagande artificielle toujours active, soutenue par des agences trop nombreuses; la crédulité avec laquelle les couches inférieures de notre société se laissent allécher par lis promesses 1rs plus folles des émissaires étrangers et pousser ainsi à un avenir plein de déceptions, est profondément humiliante.
Certes, l'émigration procure à la Suisse aussi des avantages, surtout quand elle est temporaire ; elle éveille une activité plus grande dans la population et constitue un moyen pour les moins fortunés d'élever le niveau de leur existence. De nouveaux établissements industriels sont fondés par des Suisses au dehors, et le commerce d'exportation trouve en eux son plus solide point d'appui ; c'est par ces pionniers émigrants que des débouchés s'ouvrent non seulement à la grande industrie, niais aussi aux producteurs plus humbles ; telle est une des raisons pour lesquelles notre commerce est encore si varié et si étendu. Beaucoup de Suisses reviennent aussi avec leurs économies au pays où ils se rendent utiles, car le Suisse ne perd jamais son droit de cité, bien qu'il ait pu acquérir à l'étranger une nationalité autre que la sienne : à son retour, il rentre d'emblée dans ses droits «le citoyen.
Mais ces avantages sont contrebalancés par de sérieux inconvénients. Le départ continu d'hommes vigoureux, instruits civilement et militairement à grands Irais, entraîne une perte économique, prinpalement lorsque l'émigranl emporte des capitaux ou d'autres biens. El si ce sont lis faibles ou les indigents qui émigrcnl, leur ruine ne se lait pas attendre. Dès qu'une colonie prospère, le prix des terres augmente à tel point que l'établissement dans ces groupements devient difficile pour les petites bourses; le mal est d'autant plus grand que l'expérience a prouvé que les Suisses ont besoin de se serrer les coudes s'ils veulent faire leur chemin à l'étranger: l'insuccès de ses enfants retombe en première ligne sur la mère-patrie. En outre, des branches de fabrication purement suisses comme l'industrie fromagère,
celle de la soie et l'horlogerie onl été transplantées par les émigrants dans des centres étrangers qui font maintenant de la concurrence à l'industrie nationale. D'autre pari, cette industrie de même que les arts et métiers exigent plus de bras que la Suisse ne peu! leur en fournir ; de là une immigration énorme d'étrangers, qui s'accentue encore par le fait que des patrons préfèrent les ouvriers étrangers qui exigent un salaire moindre et n'ont pas à supporter des charges militaires. Aussi n'existe-t-il aucun autre pays européen où les étrangers domiciliés soient si nombreux qu'en Suisse. Leur nombre s'élevait en 1888 à '21M.) <>~>0, soit 7,9 °/0 de la population totale, et ce nombre augmente toujours '. Or, ces étrangers occupent, surtout dans l'industrie, la place des Suisses expatriés ou plus faibles. On conçoit donc l'importance qu'ont pour le maintien du rang de la Suisse les mesures arrêtées pour venir en aide à l'agriculture et pour répandre l'enseignement professionnel moderne parmi les jeunes paysans, ce qui opposera une digue à l'immigration artificielle dans les villes ; les dispositions prises pour constituer suides bases meilleures l'assurance du bétail et l'assurance contre la grêle, et, d'autre part, les tentatives réitérées pour améliorer le sort des ouvriers, pour donner une instruction plus solide aux jeunes artisans et aux jeunes industriels, afin de les mieux armer en vue de la concurrence et de faire diriger vers les métiers les forces inoccupées dans certaines régions agricoles ; on conçoit aussi l'intérêt qu'il y a de canaliser l'immigration stable venant des autres pays et d'assimiler plus rapidement les éléments étrangers au moyen d'une naturalisation rendue moins difficile.
En présence d'un état de cboses si compliqué, les autorités ne pouvaient évidemment encourager l'émigration; dès la constitution du nouvel état fédératif, elles s'attachaient, d'une part, à secourir les émigrants de leurs conseils et de leur appui effectif, d'autre part, à les mettre en garde contre des embauchages funestes et des appels dangereux. L'émigration doit rester spontanée et ne doit être ni favorise, ni restreinte, tel a été le principe suivi par le pouvoir exécutif et approuvé par les chambres. Dans ce but, les opérations des agences d'émigration ont été soumises, en vertu de l'article 34 de la constitution de 1874, à la surveillance et à la législation fédérales, et sur cette
' En 1836, il y axait en Suisse :,(i ::u étrangers : en 1850, 71 ilTO : en 1860, 1 1 1 983.