III. La Suisse sous l'acte de médiation. (1803 à
L'ordre donné le 4 octobre 1802 par le premier consul au gouvernement helvétique et à tous les cantons, d'envoyer des délégués à Paris pour élaborer avec lui une constitution nouvelle, était de ceux qui ne se discutent pas. La diète nationale de Scrrwytz continuait cependanl à siéger, en dépit des injonctions de Bonaparte. Mais les rangs de ses membres ne tardèrent pas à s'éclaircir, par l'effet d'une crainte salutaire. Ceux qui voulurent persister, Aloïs Reding en tête, fuient tout simplement saisis et conduits dans la forteresse d'Aarbourg, où ils demeurèrent jusqu'à la mise en vigueur de la nouvelle constitution.
Soixante-huit notables se rendirent à Paris. La plupart étaient des unitaires déclarés, qui, se souvenant des anciennes préférences de Bonaparte, manifestées à Ochs, pour la république helvétique une et indivisible, se berçaient de l'espoir qu'il allait leur donner pleine et entière satisfaction. Ils ne tardèrent pas à être détrompés. Par un message du 10 décembre cl par un discours qu'il tint aux délégués suisses le 12, à Saint-Cloud, le premier consul prit soin de leur faire connaître ses vues nouvelles.
« La Suisse, leur dit-il, ne ressemble à aucun autre état, soit par les événements qui s'y sont succédé depuis plusieurs siècles, soit par sa situation géographique, soit par les différentes langues, les différentes religions, et cette extrême différence de mœurs qui existe entre ses différentes parties. La nature a fait votre état fédéraliste; vouloir la vaincre ne serait pas d'un homme sage ; il faut diversité de gouvernement à des pays si divers.
« Les circonstances avaient établi chez vous des peuples souverains et des peuples sujets. L'esprit d'un siècle nouveau, d'accord avec la justice et la raison, a rétabli l'égalité de droits entre toutes les portions de votre territoire. En ces circonstances, la renonciation à tous les privilèges est votre premier besoin et votre premier droit. Toute
organisation doit émaner de la révolution. La souveraineté uationale consistera dans la volonté légitimement exprimée de l'universalité des citoyens vms distinction de famille.
h Vous ne devez pas avoir de troupe soldée ; si vous aviez un seul régiment de troupes soldées, vous renonceriez à des milices vigoureuses Dés que les habitants voient sur pied des soldats qu'ils paient, ils disent : « C'est à vous à nous défendre. » l'as de finances, pasd'agents diplomatiques auprès des puissances étrangères. La confédération se renfermera dans le rôle d'un état neutre, allié de la France. Du reste, soyez indépendants. Administre/ vos affaires intérieures, les petits cantons selon leurs anciens usages, les villes selon les intérêts de leur industrie et de leur commerce, les cantons nouveaux selon les besoins de leur position nouvelle. »
Ces paroles, souvent citées avec admiration comme devant être pour la Suisse une sorte d'évangile politique, sont, à les bien considérer, profondément humiliantes. Elles trahissent l'intention de maintenir notre pays dans un état de dépendance et d'infériorité permanentes La Suisse ne doit être qu'un satellite de la France. Telle est la pensée du premier consul et, malheureusement, cette pensée répondait à une opinion répandue en Suisse, comme le montre le passage suivant d'une proclamation du 12 novembre 1802, signée du landamman Dolderet du secrétaire général Mousson : » L'histoire de la Suisse, pendant des siècles, notre révolution et les années qui l'ont suivie, prouvent assez de quel intérêt il est pour nous de marcher dans le système politique de la France. C'est cette vérité qui, gravée déjà dans le cœur de nos ancêtres, protégea notre confédération : et nous, citoyens de la république helvétique, nous avons mille lois plus de motifs encore pour nous en souvenir. »
La préoccupation visible du premier consul était d'empêcher la Suisse d'avoir un gouvernemenl central assez fort pour qu'il eût une volonté à lui et pour qu'il osât la faire valoir. Il veut le priver d'avance des trois :i II ri buts principaux de la souveraineté : le militaire, les finances et la représentation diplomatique. Avec une grande habileté, il condamne les troupes soldées, qui ne cadrent guère, en effet, avec un régime démocratique, mais en réalité ce qu'il veut, c'est que la Suisse n'ait pas île troupes en état de soutenir la campagne autrement que comme auxiliaires des armées françaises. Il veut également qu'elle ne
puisse, par des agents diplomatiques, chercher son appui ailleurs qu'à Paris. N'ayant ni militaire, ni diplomates à entretenir, à quoi bon un budget commun? Les cantons peuvent faire face à tous les besoins par leur seule organisation. C'est dans ce sens égoïste qu'il comprend et proclame la neutralité de la confédération, alliée de la France.
A côté de eela, on doit reconnaître que les paroles du premier consul renferment des appréciations très justes sur la nature et les besoins de notre pays. Il a vu clairement que nos destinées, pour être prospères, ne nous conduisent pas dans la voie de l'unité absolue. L'expérience de la république helvétique l'a surabondamment démontré. On peut, il est vrai, soutenir que cette expérience n'est pas concluante, à cause des circonstances défavorables qui l'ont précédée et accompagnée. Mais il suffit de voir les autres expériences faites dès lors pour se convaincre que les mêmes agitations intérieures renaîtraient si, contre le gré de populations nombreuses, le même essai devait être tenté de nouveau. Le récit ultérieur de nos luttes constitutionnelles achèvera cette démonstration.
Quoi qu'il en soit, le cadre de la nou- -yS velle constitution était maintenant tracé. Il impliquait une restriction presque absolue du principe d'unité, un recul cons idérable sur le projet de la Mal maison, si maladroitement repoussé par les unitaires. Bien que ceuxci formassent la grande majorité de la députation qui s'était rendue à Paris, le premier consul n'en admit que cinq — même nombre que de fédéralistes — aux délibérations qui eurent lieu avec quatre sénateurs français : Barthélémy, Boederer, Fouché et Démeunier. Lui-même s'était réservé la décision suprême. Les cinq unitaires choisis furent : Paul Usteri, de Zurich, Henri Monod, de Vaud, Albert Stapfer, de Berne, Sprecher-Bernegg, des (irisons, et Ignace von Flue, d'Unterwald, rara avis au milieu de ses concitoyens des petits cantons. Les cinq fédéralistes étaient : Louis d'Affry, de Fribourg, Jean Reinhard, de Zurich, Rodolphe de Watteville de Montbenay, de Berne, Pierre Gloutz, de Soleure, Emmanuel Jauch, d'Uri. Ensemble ils formaient ce (pion a
Croquis par Usteri.
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appelé la consulte helvétique. Le travail marcha rapidement. Le premier consul intervint plus d'une Ibis, par des entretiens particuliers, pour dissuader Ifs uns ou 1rs autres de maintenir des prétentions excessives. Il se montra constammenl courtois, aimable, d'une grande sérénité d'humeur. Le 22 janvier 1803, une dernière conférence eul lieu aux Tuileries pour collationner 1rs constitutions cantonales, an nombre tir dix-neuf, ainsi que l'acte fédéral, qui formait le chapitre XX de l'acte de médiation. Le 11 février, le premier consul rédigea lui-même le document dans sa forme définitive : le 19, il le remettait, en audience solennelle, à la délégation suisse, et le 21, il congédiait celle-oi en bonne et <\\\r forme. C'était, en peu de temps, déblayer une question des plus complexes.
Sous quelques rapports, la question a été bien réglée. Ainsi, en ce qui concerne la délimitation îles cantons, l'œuvre est restée définitive. Lis dix-neuf cantons dénommés dans l'acte de médiation et pour l'énumération desquels on avait admis, par gain île paix, l'ordre alphabétique, savoir : Appcn/.ell, Argovie, liale, Berne, Fribourg, Glaris, (irisons, Lucerne, Saint-Gall, Schaffhouse, Schwytz, Soleure, Tessin, Thurgovie, (Jnterwald, Tri, Vaud, Zoug et Zurich, existent encore aujourd'hui, et l'on doit reconnaître que, sauf quelques exceptions, ils répondent à une idée juste eu groupant des populations qui ont des intérêts communs ou qui, tout au moins, se sont habituées à vivre ensemble sous les mêmes lois.
Les constitutions données alors à chacun de ces caillons répondaient aussi à la moyenne des possibilités pratiques de l'époque. Par contre, l'acte fédéra! était en recul notable sur les constitutions précédentes, car il laissait à la Suisse à peine l'ombre d'un gouvernement central. Connue principes généraux, il ne consacre que la garantie réciproque des constitutions cantonales, l'égalité des droits, la liberté d'établissement, la liberté de commerce, le droit de la diète d'approuver les tarifs d'ohmgeld et de fixer le titre îles monnaies fabriquées en Suisse, l'interdiction aux cantons de donner asile à des criminels condamnés ou poursuivis dans d'autres cantons, et celle de conclure des alliances entre eus ou avec une puissance étrangère. Le pouvoir fédéral est exercé par la diète, composée d'un membre par canton et d'un OU deux suppléants : 1rs cantons comptant plus de 100 mille habitants I'.. rne, Zurich. Vaud. Argovie, Saint-Gall ri (irisons : pour ce dernier
LE PROTECTOR \ I
Il Ci
canton le chiffre était erroné) ont double voix; la diète se réunil tour à (mir cl d'une année à l'autre à Fribourg, Berne, Soleure, Bàle, Zurich et Lucerne. Le canton qui a la diète est canton-directeur. Son avoyer ou bourgmestre est landamman de la Suisse. Il soigne les relations diplomatiques, ouvre et préside la diète, veille à l'ordre intérieur et peut ordonner certaines mesures, telles que la convocation d'une autorité cantonale en cas de désordre, ou des travaux urgents concernant les routes, chemins et rivières. Il relire ^\\\ traitement particulier, paye par son canton, qui en fixe la quotité et qui paie également le traitement de son aide de camp, du chancelier de la confédération et d'un greffier, les trois seuls fonctionnaires permanents du régime. La diète elle-même s'occupe des traités, ordonne la levée de troupes dans les limites du contingent fédéral, nomme le général, prononce sur les contestations entre cantons, lorsque celles-ci n'ont pu être réglées par l'arbitrage. Et voilà tout. Certes, il n'y avait pas là une grande amélioration sur l'état de choses antérieur à la révolution. On était loin de l'autre extrême : la république helvétique une et indivisible !
Mais on avait soif d'un régime plus tranquille, et l'interrègne de
trois mois qui se produisit jusqu'à l'entrée en vigueur de l'acte de médiation — du 10 décembre au 1(1 mars — ne lit qu'attiser davantage ce désir, grâce à l'anarchie complète dans laquelle on vivait. A cette dernière date du lit mars, fixée par les dispositions transitoires de l'acte de médiation, le gouvernement central devait se dissoudre et remettre ses papiers et archives au landamman de la Suisse. Les mêmes dispositions transitoires désignaient Fribourg comme cantondirecteur pour 1803, et Louis d'Affry comme premier landamman, auquel étaient conférés des pouvoirs extraordinaires jusqu'à la réunion de la diète. Louis d'Affry, (ils d'un ancien ambassadeur de France en Hollande, lui-même ancien officier de la garde suisse, était âgé alors de près de 60 ans. « C'était, dit son compatriote Daguet, un
Louis d'Affry capitaine aux gardes suisses (i792)
homme d'une grande loyauté el il une certaine intelligence des affaires, auquel sa taille élevée, la dignité de son maintien, sa belle ligure el ses cheveux blancs prêtaient un charme et une autorité remarquables. » La première réunion de la diète eut lien à Fribourg le 4 juillet, avec une grande solennité ei d'après un cérémonial qui fut ensuite' observé par les autres cantons-directeurs. Les députés des dix-neuf cantons, avec leurs huissiers revêtus de manteaux aux couleurs cantonales, se rendirent en cortège à l'église des Cordeliers. Ils étaient précédés d'une troupe de guerriers en cuirasses, dont le capitaine portail l'acte de médiation magnifiquement relié en velours bleu et brodé d'or. Le landamman prit place sur une estrade entre le général N'ev. ambassadeur de France, et Caàmano, ministre d'Espagne. Il ouvrit la diète par un fort beau discours, dans lequel il célébra les avantages de l'acte de médiation. Ney prit ensuite la parole el déclara que la fiance était disposée à conclure un traité d'alliance et une capitulation militaire. C'était une manière de dire qu'elle les imposait, Paul usteri. mais ce ne fu t pas sans diffi-
culté qu'elle les obtint: de vifs débats s'élevèrent au soin de la diète, qui les trouvait trop onéreux, el qui ne se résigna que le 20 septembre
.1 les accepter, OU plutôt à les subir.
Le traité d'alliance en 21 articles est, sur un grand nombre de points, la reproduction de celui <\u 19 août 1798. Parla capitulation qui Raccompagne el qui porte aussi la date i\u 20 septembre 1803, la Suisse devail fournira la France quatre régiments de 4000 hommes chacun, el maintenir en tout temps leur effectif au complet. Elle avait en revanche le droit de l'aire admettre vingt jeunes Suisses à l'école polytechnique, et il était stipulé que les officiers suisses pourraient parvenir à toutes les charges el dignités militaires qui existeront en
France. Une disposition onéreuse du traité d'alliance obligeail la Suisse à prendre tous les ans deux cent .mille quintaux de sel de France, ce qui lit dire que c'était « un traité salé ».
Dans ees conditions, la neutralité de la Suisse n'était qu'un vain mot. En réalité, notre pays était devenu le vassal de la France, dont le protectorat se taisait sentir de toute manière. On l'acceptait sans trop murmurer, car on était las des discordes passées. Les hommes de la république ne songeaient plus à lutter; ils vivaient dans la retraite, la plupart dignement, conservant leur idéal, mais le sentant irréalisable. Toutes les énergies étaient détendues. En 1>S04, il y eut cependant encore un soulèvement à réprimer. Les paysans des bords du lac de Zurich, irrités de voir qu'après leur avoir promis l'abolition des cens et dimes, le canton en exigeait le rachat à un prix élevé — 2ô fois la valeur moyenne annuelle, tandis que les paysans d'autres cantons s'en étaient tirés à meilleur compte réinsèrent de prêter serment de fidélité à l'acte de médiation. « Le gouvernement nous a trompés, disaient-ils, nous ne lui devons pas le serment. « Ils prirent les armes, sous le commandement de Jacques Willi, cordonnier à Horgen, ancien soldat au service de France, et incendièrent le château de Waedenswil. Craignant que leur exemple ne fût contagieux et que le mouvement ne se propageât dans les cantons voisins, et même à Berne et Vaud, le landamman Rodolphe de Watteville, avoyer de Berne, qui avait succédé à d'Affry, s'empressa de mettre sur pied 1500 hommes, sans consulter la diète, et désigna pour les commander le colonel zuricois Ziegler. Très indisciplinés, ils se firent battre de la manière la moins glorieuse par les insurgés, qui ne surent d'ailleurs que faire de leur victoire, tant leurs chefs étaient inexpérimentés.- De nouvelles troupes furent levées, et la résistance prit lin d'elle-même (3 et 4 avril 1X04 > Avec une rigueur excessive, que les circonstances ne justifiaient certainement pas, Willi et trois autres chefs du mouvement, Schneebeli, Haeberlin et Kleinert, furent condamnés à mort par un tribunal militaire composé arbitrairement de confédérés de divers cantons. Les
Rodolphe de W jitte-ville
Irois premiers lurent exécutés. On :i donné à celle guerre d'un jour
le nom de Bockertkrieg, parce que le lieu de rassemblemenl des insurgés était les bains de Bocken, au-dessus de Horgen. Elle est un triste témoignage des mœurs publiques de l'époque.
Celle insurrection avait lait reconnaître la nécessité d'uiM' milice nationale organisée. Le landamman de Watteville voulait en former une. à l'effectif de 15 000 hommes, et avait fait délibérer la diète à ce sujet. Mais le premier consul s'y opposa, fidèle à son discours du 12 décembre 1802, dans lequel il avait montré sa prétention de ne pas laisser la Suisse devenir forte et indépendante. Il ne permit pas même la formation d'un état-major. « l'as de finances! », avait-il dit à Sainl- Cloud. Aussi le budgel de la guerre, en temps de paix, ne dépassait-il pas quelques centaines de lianes ! Watteville protesta dans une note courageuse qu'il lit remettre par le ministre suisse à Paris, lequel était alors Constantin de Maillardoz, nommé par d'Affry en remplacement de l'unitaire Stapfer. « Le général Via! (ministre de France à Berne)', dis;iil il dans cette note, laisse clairement entrevoir le système de lier la Suisse par sa faiblesse et de l'empêcher de si' donner l'organisation militaire qu'elle peut, qu'elle doit avoir. Ceci fournit amplement matière aux réflexions les plus tristes, et vous ne devez pas douter (pie, si la France persiste dans son injuste désapprobation, l'inquiétude cl la défiance ne succèdent bientôt aux sentiments d'attachement réel que la conduite du gouvernement français depuis la médiation avait inspirés. » Si Ton songe que cette note est du 28 décembre 1804, et que le premier consul s'était l'ail proclamer empereur le L8 mai précédent, on ne saurait refuser au landamman de Watteville le témoignage d'avoir ose parler comme personne ne se permettait plus de le faire à cette époque Cela ne devait du reste servir de rien.
Le langage du landamman de Watteville frappe d'autant plus que, dans d'autres circonstances, la Suisse avait accentué l'esprit de servilisme qui. en apparence du moins, animait ses autorités. Maillardoz se vantail liés sincèrement d'avoir été le premier diplomate à féliciter Napoléon du sénatus-consulte du 18 mai l.soi, qui, en le proclamant empereur, mettait lin au régime républicain en France. La Suisse avait naturellement envoyé une délégation à la cérémonie du couronnement. Un peu plus lard. Watteville lui-même — il n'était plus landamman allait a Chambéry complimenter l'empereur, qui se rendait à Milan
pour sr faire couronner roi d'Italie sur les ruines de la république cisalpine. « Les Suisses, disait-il alors à Napoléon - moins sincèrement sans doute que Maillardoz — suivent avec admiration le développement ultérieur en Europe du système politique de l'empereur, dont la sagesse profonde leur inspire aussi pour l'avenir les plus grandes espérances. » Hélas I ce système politique, s'il eût été poursuivi jusqu'au bout, se fût terminé par l'annexion pure et simple delà Suisse à la France, ainsi, du reste, que deux Suisses habitant Paris, Dolder, ancien officier de hussards, et Jomini, qui devait être le général bien connu, l'avaient proposé, peu de temps avant, dans une pétition au premier consul (avril 1804).
On peut dire que cette menace d'annexion demeura suspendue sur la Suisse tant que dura l'acte de médiation. Elle faillit se réaliser en 1805, au moment où la guerre recommença entre la France et l'Autriche. Au mois d'août, Napoléon, ayant terminé ses préparatifs, voulut brusquer la situation, probablement avec l'arrière-pensée de traverser la Suisse pour attaquer l'Autriche. Il lit demander à Maillardoz, par Talleyrand, quelles mesures notre pays pensait prendre contre les armements de l'Autriche en Tyrol, et mit le landamman en demeure soit de présenter une déclaration de l'Autriche portant qu'elle respecterait la neutralité suisse, soit de prouver que la Suisse était en état de la faire respecter. Le landamman en charge était alors l'avoyer Pierre- Jacques Gloutz, de Soleure. Il s'empressa d'envoyer à Vienne son frère, qui était colonel, pour obtenir de l'empereur François la déclaration demandée, et il réunit en même temps la diète. Celle-ci décida la mise de piquet de 20 000 hommes et nomma comme général Rodolphe de Watteville, choix qui déplut souverainement à Napoléon. Il fit faire des observations par Maillardoz en recommandant de nommer d'Affry. La diète, toutefois, n'en tint pas compte. Le 24 septembre, le colonel Gloutz revint de Vienne avec une réponse très catégorique de l'empereur François, qui se déclarait prêt à respecter notre neutralité si la France s'engageait à la respecter aussi. Napoléon ne s'en montra cependant pas satisfait, sans doute parce que cela contrecarrait ses plans, et il tint à ce sujet des propos amers à une délégation suisse, qui s'était rendue auprès de lui à Strasbourg pour lui faire part des mesures prises. Quatre divisions furent mises sur pied, à la suite des décisions de la diète, et occupèrent la Suisse orientale. Par bonheur
pour notre |>a\ s, le théâtre de la guerre se déplaça rapidement du côté de Vienne, et, à pari un corps autrichien de 8000 hommes coupe'' de ses communications, qui s'approcha de noire frontière et que Watteville refusa de recevoir, même désarmé, par peur d'indisposer Napoléon, il n'y eut pas d'incident notable pour la Suisse dans cette campagne.
L'année 1806 amena de nouveau quelques frottements désagréables avec l'empereur. Malgré toute la servilité officielle dont on taisait preuve à son égard, il trouvait encore trop de résistance dans l'esprit public de notre pays. Des trois premiers landammans, le seul qui avait su lui plaire était d'Affry, habitué au langage des cours et d'un caractère souple. Aussi Napoléon nourrissait-il le dessein d'en faire un landamman perpétuel ; Maillardoz, le ministre suisse, était complètement gagné à ces vues. Il n'y fut pourtant pas donné suite. Après de Watteville et Gloutz, assez mal notés dans l'esprit de Napoléon, la charge de landamman fui remplie par André Merian, de Bàle, que l'empereur n'aimait pasel auquel il avait l'ait un jour un fort marnais complimenl sur le peu de sympathie que lui et les siens témoignaient pour la France. Merian était en effet un homme imbu d'idées conservatrices. Comme landamman, il eut une affaire épineuse à régler. Le 15 février, la Prusseavail cédé à la France la principauté de Neuchàtel, que Napoléon donna ensuite à son chef d'étal-major Alexandre Berthier (30 mars). C'était, pour l'indépendance de la Suisse, une menace grave que cette prise de possession d'un territoire qui permettait aux avant-postes français, déjà maîtres de l'ancien évêché de Haie, d'occuper le pont de la Thièle, à quelques lieues de Berne. Merian chercha à détourner le coup par des démarches auprès de la Prusse, mais qui n'eurent pas de succès. En prévision de cet événement, des commerçants bàlois, parmi lesquels se trouvaient des parents de Merian, avaient introduit dans la principauté'' des quantités assez considérables de marchandises suisses et anglaises, afin d'esquiver les droits d'entrée français. Ces marchandises lurent saisies, et l'empereur se mit dans une telle colère contre Merian, qui cherchai) à défendre l'intérêt de ses concitoyens, que celui-ci crut devoir offrir sa démission par une lettre très soumise. Les choses n'en vinrent pour-
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tant pas là, mais la diète fut obligée de décréter la prohibition absolue de toutes marchandises anglaises.
Une autre difficulté dans les relations avec- l'empereur provint de l'exécution du traité d'alliance, qui obligeait la Suisse à maintenir un corps auxiliaire de 16 000 hommes. Malgré tous les efforts de la diète et des cantons, le recrutement ne se faisait pas. Napoléon s'en plaignait et bombardait le landamman de notes plus ou moins comminatoires. Maillardoz, qui, outre les fonctions de ministre suisse, qu'il remplissait comme on a vu, avait encore eu la faiblesse d'accepter de Napoléon celles de chef provisoire de l'organisation militaire des Suisses en France, s'adressait à Merian pour, en cette dernière qualité, lui donner desjordres. « Je ne dois pas dissimule]- à la Suisse, lui écrit-il le 24 novembre, que... si ce recrutement ne se termine pas promptement, S. M. l'interprétera à mauvaise volonté de la part des gouvernements cantonaux. Il faut donc ici prendre des mesures extraordinaires pour traverser des circonstances extraordinaires. Il faut se persuader qu'un décret, un ordre de S. M. l'empereur s'exécute en Europe à la minute. » Voilà le langage qu'un ministre suisse se permettait envers le landamman de son pays. Merian lui en lit de sévères reproches.
Cette même année 1806, si pénible pour Merian, fut encore attristée par l'éboulement de Goldan, qui, en cinq minutes, détruisit quatre villages : Goldau, Busingen, Rôthen et Lowerz, et engloutit 4ô7 personnes (24 septembre). La diète vota un secours de Ô000 francs. Un grand mouvement de bienfaisance se produisit à cette occasion.
On doit encore noter ici la solution définitive donnée à la question des rapports de Saint-Gall avec son ancien abbé. Comptant sur l'appui de Napoléon et de la cour de Rome, le prince-abbé réclamait le rétablissement de son pouvoir temporel. Mais, grâce aux efforts de Mûller-Friedberg, landamman de Saint-Gall, Napoléon se déclara pour la sécularisation, et la suppression de l'abbaye princière fut définitivement prononcée.
En 1807, les fonctions de canton-directeur passèrent de Bàle à Zurich. Le landamman de la Suisse fut le bourgmestre Hans Reinhard, homme très fin, très flatteur, bien vu de Napoléon pour ce motif, et qui sut louvoyer entre les écueils mieux que ses prédécesseurs. Il n'eut guère d'autre question difficile à traiter que celle du recrutement pour le corps auxiliaire. L'empereur devenait de plus en plus près-
NI MA DIUIZ
s;inl (Lins ses réclamations, car au commencement de l'année l'effectif se trouvait réduit à 8000 hommes. De là des invitations réitérées :ui\ cantons, qui recoururent à tous les moyens imaginables pour y satisfaire. Ainsi Berne édicta des peines sévères contre quiconque entraverait l'action des agents recruteurs, ne fût-ce qu'en déconseillant aux jeunes gens de s'engager ; uni' prime de .'i2 francs était payée à ceux qui s'enrôlaient, el une prime de 4 francs à tout fonctionnaire communal qui envoyait une recrue à Berne. A Fribourg, on enrôlait de force ceux qui se permettaient de parler contre le recrutement ou
contre la France, ainsi que ceux <pii négligeaient leurs devoirs de famille. Il y avait là une belle marge à l'arbitraire.
Grâce au l'ait que le recrutement en Suisse avait aussi été autorisé par Napoléon pour le compte de l'Espagne, à laquelle il voulait être agréable, et cela bien que le traité d'alliance interdît tout recrutement autre (pie pour la France, les régiments suisses allaient se trouver aux prises de pari el d'autre pendant la guerre d'Espagne, qui était sur le point de commencer.
1 so,s. Le landamman en charge est Vincent Rùttimann, de Lucerne. Il avait déjà joué un rôle pendant la période helvétique, et par son adresse avait réussi à se maintenir aux affaires. Son règne lut marqué par deux incidents : la cession de la vallée des Dappcs à la France, qui en avait besoin pour établir une route directe entre Paris et Genève, devenu le chef-lieu du département du Mont-Blanc; et une assc/ sotte histoire du chancelier Mousson, resté depuis la république helvétique au service de la confédération, et qui, s'étant mêlé d'une querelle entre le gouvernemenl de Lucerne et l'abbé de Saint-Urbain, fui blâmé par Napoléon dans un entretien avec Maillardoz el dut faire amende honorable. Ces deux
eent de Rùttimann.
Il: PROTECTORAT
incidents sonl de nouvelles preuves de l'étal de dépendance où se trouvait la Suisse.
1809. Landamman d'Affry. Le 11 mars, au matin, un régimenl français de chasseurs à cheval apparut subitement à Bàle cl demanda le libre passage par le pont du Rhin. Le gouvernement refusa, comme de juste, mais, malgré sa protestation, la troupe n'en traversa pas moins la ville et le pont. C'était une violation flagrante de la neutralité, que le landamman avait le devoir de relever. En courtisan plus qu'en magistral suisse, d'Affry écrivit à Napoléon : « .le considère volontiers cet incident comme une affaire privée entre S. M.
et la Suisse, et dont nous ne devons compte à aucune autre puissance. » Napoléon ne daigna pas même répondre. Mais l'Autriche envoya une protestation, exprimant l'attente que de tels faits ne se renouvelleraient pas. D'Affry délégua Reinhard auprès de Napoléon, qui se trouvait alors en Bavière, pour obtenir des déclarations tranquillisantes qu'on put transmettre à l'Autriche.
Reinhard a laissé le récit des deux audiences qu'il obtint le 25 avril, à Regensbourg, récit des plus attachant et vrai comme un instantané. Napoléon, avec sa façon primesautière et saccadée, l'interrogea sur toute espèce de sujets, reprocha à la Suisse de n'avoir pris encore aucune mesure contre l'Autriche, déclara néanmoins qu'il était content de la diète, dit que l'affaire de Bàle avait eu lieu à son insu, et parla de son intention, une fois l'Autriche battue, de réunir à la Suisse le Tyrol, dont il formerait un ou deux cantons. Reinhard s'efforça de le dissuader de donner suite à ce projet, qui ne rencontrerait des deux parts aucune sympathie ; il insinua qu'il serait préférable de nous donner Constance. Comme conclusion. Napoléon lui lit remettre une lettre pour le landamman, auquel il écrivait : « J'ap-
La Suisse au \7.Y siècle, I. S
Louis d'Affry |1803|
prouve Inil toutes les mesures prises pour assurer la neutralité de la Suisse. Votre territoire ne sera jamais attaqué par moi, mais il le sera par mes ennemis aussitôt qu'ils seront en état de le faire. Les
I \ i ne n lents qui \ iennenl de se passer font penser que ce moment n est
pas près d'arriver. Toutefois, les mesures que vous avez prises et les intentions que la diète a manifestées muiI très convenables; car, si une seule fois la Suisse laissai! violer son territoire par la maison d'Autriche, elle sérail perdue pour toujours, » C'est avec une telle pièce que d'Aflrj devail calmer les appréhensions «le l'Autriche, appréhensions légitimes, assurément, car dans ses entretiens axer Heinhard, Napoléon n'avait pas dissimulé que s'il avail besoin de passer par la Suisse, il le ferait : o que tout prétexte lui sérail bon, fût-ce celui d'un pamphlet dirigé contre lui ». La diète, pour donner suite à ses intentions, dont Napoléon l'avait louée, mil sur pied un contingent de ,")(i(io hommes, sous le commandement de Rodolphe de Watteville. Ce corps occupa la Suisse orientale pendant la durée de la guerre et coûta au pays un million et demi de lianes. Ainsi fui payé l'honneur de figurer au traité de Vienne il) octobre 1809) comme état neutre et indépendant, avec Napoléon pour médiateur! Ce qui n'empêcha pas celle neutralité délie de nouveau violée, toi après, par les corps de troupes des généraux Froment cl Lagrange qui. rentrant en France après la guerre, au mois de novembre, traversèrent, s;ms avis préalable, les cantons de Schaffhouse, d'Argovie et de Bàle. Quant à l'indépendance de la Suisse. Napoléon montra le cas qu'il en Taisait en eédanl à l' Autriche, sans avoir même prévenu le landamman, la seigneurie de Rhâzi'ms appartenant aux Grisons.
1810. Landamman de Watteville Lu mars, à la cérémonie du mariage de Napoléon avec Marie-Louise, la Suisse, qui ne pouvait naturellement faire défaut, se lit représenter par d'Affry, dont ce fui la
dernière mission, car il mourut peu de temps après. C'est l'année oïl
les effets ^\u blocus continental se liront sentir le plus rigoureusement. L'industrie el le commerce languissaient. Les tarifs douaniers étaienl écrasants. Napoléon envoyait tout laits à la Suisse crux qu'elle devait appliquer. Il taisait confisquer et vendre à son profit les marchandises suspectes d'être de provenance anglaise. On en brûla aussi sur les places publiques. D'après le landamman de Watteville, dix mille familles étaienl sans pain : le café et le sucre étaienl à des prix inabordables.
Il PROTECTORAT 1 15
Le Valais, qui, depuis 1802, formait la république rhodanique, fut incorporé définitivement à la France, en octobre IcSlli, sans que la confédération suisse, si fort intéressée à ce changement, en eût été prévenue. Il fut même défendu à la presse, pur une circulaire du landamman, de s'occuper de la question. D'autre pari, le Tessin fut, sur l'ordre de Napoléon, envahi brutalement par 3000 Italiens, commandés par le général Fontanelli, sous le prétexte d'empêcher la contrebande des marchandises anglaises. Le grand conseil voulait se réunir pour protester, Fontanelli le lui interdit. Une tyrannie sans nom s'exerça sur ce canton. Toutes les réclamations de la Suisse furent peine perdue ; elles n'obtinrent pas de réponse. Il était également défendu à la presse de s'occuper de ces faits.
1 tSl 1. Landamman Henri Grimm-de Wartenfels, avoyer de Soleure. Plus la puissance de Napoléon grandissait, plus son orgueil devenait effrayant. Il ne parlait plus (pie comme un dieu irrité. Les Suisses durent en entendre de belles cette année. Des plaintes discrètes s'étaient lait jour au sein de la diète sur les procédés de l'empereur. Des rapports avaient mis en évidence la dureté de ses exigences, tant au sujet du recrutement des troupes auxiliaires que du blocus continental. Le député du Tessin, Ruseoni, avait aussi exposé la situation lamentable de ce canton. Plusieurs députés, entre autres Aloïs Reding, de Schwytz, et le jeune représentant de Zoug, Sidler, avaient prononcé des paroles qui, toutes mesurées qu'elles lussent, allumèrent la colère de Napoléon. Dans une audience à Saint-Cloud, donnée le '27 juin aux trois délégués suisses : Reinhard, von Fine, Mùller-Friedberg, qui étaient allés le féliciter de la naissance du roi de Rome, il s'exprima en termes des plus vifs : « Si l'on me jette le gant, je le relèverai ; j'ai la guerre en Espagne ; (pie je l'aie encore avec la Russie, l'Autriche, je saurai toujours lever 50 à (il) mille hommes pour disposer de la Suisse... Il aurait été possible d'évacuer le Tessin. Mais on m'a menacé ; si je le taisais, on m'y croirait forcé... .le ne puis souffrir des propos comme on en a tenu en l'ace des autres étals de l'Europe. Si je le tolérais, on crierait bientôt partout, car en ce moment je presse sur tous, parce qu'il faut réduire l'Angleterre, qui commence à sentir les fléaux. » Pour apaiser le tyran, la diète dut lui l'aire des excuses, en l'assurant que si S. M. I. et R. eut été présente à celte assemblée, elle se serait facilement persuadée qu'il n'avait rien été dit « dont sa gran-
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(leur put s'offenser, rien qui ne fût avoué pur la reconnaissance, lr dévouement et l'attachement le plus vrai ». Et la diète terminait en priant S. M. de daigner agréer cette justification et conserver à la Suisse sa haute bienveillance !
Derechef, les ordres pour le recrutement furent renforcés. A Lucerne et dans les Grisons, par exemple, pour arriver à fournir le contingent cantonal, on prenait de force tous les vagabonds, les mendiants, et l'on taisait grâce des condamnations pénales J» ceux qui consentaient à s'enrôler. Vers la lin de l'année, le bruit courut que Napoléon allait nommer le prince Rcrlhier comme landamman perpétuel. Voilà où en était réduite cette Suisse, dont le traité de Vienne de 1809 Taisait mention commeétat neutre et indépendant, sous l'égide protectrice de sou puissant médiateur I Mais l'heure j de l'expiation allait sonner pour lui.
1812. Pierre Burckhardt, de Bàle, devenu landamman, s'efforça de ne pas encourir, comme son prédécesseur et concitoyen André Merian, l'animad version de l'empereur. Ses discours à la diète et ses circulaires aux canlons sont (\\\]\ langage obséquieux. Il négocia avec la France une nouvelle capitulation militaire, d'après laquelle la Suisse n'avait plus que 12000 hommes à fournirai] lieu de 16000, mais s'engageait à un recrutement annuel de 2000 hommes, et 1000 de plus dans le cas d'une guerre en Italie ou en Allemagne. En juin 1812, les quatre régiments suisses au complet, chacun de .'5000 hommes, partirent avecla grande armée pour la campagne de Russie. Ils lurent des plus exposés, car en Russie comme en Espagne et ailleurs, les troupes suisses étaient presque toujours placées au premier rang. Les quatre régiments se distinguèrent à Polozk, à Borisow, ainsi qu'au passage de la Bérésina. Ils laissèrent en roule la moitié de leurs hommes, blessés ou morts, mais ne perdirent ni une aigle ni un drapeau.
1813. Après la retraite de Russie, le prestige impérial avait sensiblemenl baisse Néanmoins'on obéissait encore à Napoléon comme .à la baguette. Pour ne pas encourirjsa colère, le landamman Reinhard, de Zurich, refusa de donner suite à une initiative de l'état de Reine, qui. sur la proposition de l'ancien avoyer Frédéric de Mûlinen, voulait ordonner un armement général, afin que les puissances traitassent avec pi n s d'égards un peuple décidé à défendre son indépendance. Reinhard cul cependant le courage de refuser au ministre de France,
par note du 19 juin, une levée extraordinaire de 7000 hommes que Napoléon demandait pour aller, tenter encore une lois le sort des armes dans les plaines de l'Allemagne. Le landamman présenta pour la dernière Ibis des congratulations au ministre de France à la suite du siège de Dresde (26 el 27 août 1813). Après les défaites de Katzbach, Kulm, Grossbeeren, Dennewitz, la Bavière passa du côté des alliés, et Reinhârd s'empressa de convoquer la diète a\ ant même que la nouvelle de la bataille de Leipzig lui lût parvenue.
Il n'y avait en efl'cl plus une minute à perdre, car les alliés approchaient de nos frontières. Reinhârd crut s'en tirer par des phrases.
Le 18 novembre, il fit adopter une déclaration de neutralité, qui fut portée au quartier- général des alliés, à Francfort, par Aloïs Reding el Escher, à Napoléon par Rûttimann et Wieland. Huit jours après, la diète supprimait le tarif douanier qui lui avait été imposé par la France, et le remplaçait par un autre, très modéré, dont les recettes devaient entrer dans la caisse centrale. Ce furent d'ailleurs les seuls actes de courage qu'elle osa se permettre. L'heure des décisions solennelles était pourtant arrivée. Si la diète avait voté des mesures énergiques, suivant l'inspiration clairvoyante de l'avoyer de Mûlinen, elle eût pu épargner à notre pays une situation pénible. Mais elle était mal dirigée : Reinhârd était la personnification de cet esprit irrésolu et versatile qui a si souvent, dans les questions extérieures, affaibli el déconsidéré la Suisse. Ce ne fut qu'à grand'peine qu'on put obtenir
Hans Reinhârd.
de lui une levée de 12000 hommes qui furent mis sous les ordres de Rodolphe de Watteville, nommé général le 'l'i novembre.
A ce moment même, les destinées de la Suisse se débattaient dans le camp des allies. Laharpe s'y était rendu. Profitant de l'ascendant qu il avait gardé sur l'esprit d'Alexandre I". il avait, avec l'aide d'Henri Jomini, réussi à le gagner à la cause de l'inviolabilité de la Suisse M;iis. d'autre part, un comité de patriciens réactionnaires, réuni à Waldshout, insistait auprès de Metternich, qui n'était que trop disposé à les écouter, pour que les armées alliées vinssent rétablir en Suisse l'ancien ordre de choses. La déclaration de neutralité, sur laquelle Reinhard fondait son espoir, n'eût produit son effet que si l'on avait rappelé en même temps les quatre régiments suisses au service de Napol <>n. Bien loin de s'arrêter à celle mesure, le landamman venait encore de lancer une circulaire aux cantons (9 décembre) pour les inviter à activer le recrutement de 3000 hommes destinés à compléter ces régiments. En présence de cette attitude indécise et équivoque, les alliés, à l'insu d'Alexandre, qui se trouvait alors à Carlsrouhe, résolurent le passage par la Suisse. Stratégiquement, ils y trouvaient l'avantage d'éviter les forteresses semées sur l'autre roule.
Depuis le '.• novembre, le colonel Herrenschwand, de Morat, occupait Bàle et l'Argovie avec Witn hommes. Dés le 23 novembre, les troupes autrichiennes s'étaient avancées jusqu'à Lôrrach. Leurs chefs avaient alors poui instructions de ne pas violer la neutralité de la Suisse. Mais le 17 décembre, le généra] autrichien de Langenau inlorma Herrenschwand que ces instructions avaient été modifiées et l'invita à des pourparlers pour le I" au malin. Watteville, qui avait son quartier-général à Aarau, l'autorisa à y prendre part. Dans celle conférence, le général de Bubna déclara son intention de traverser le Rhin à Baie, et accorda avec peine un délai de vingt-quatre heures, pour que le commandant suisse put référera son supérieur. Watteville avait reçu une communication semblable du prince de Schwarzenberg, général en chef des troupes alliées. Il ordonna à Herrenschwand de se retirer, ce que lil ce dernier après avoir signé à la hâte avec Bubna une capitulation qui ne visait que le passage par Bàle (20 décembre).
Quelques jours après (24 décembre), Watteville licencia ses troupes, qui l'accusèrent de lâcheté et de trahison. Ce jugement est certainement injuste. Dans toute sa carrière, Rodolphe de Watteville s'est
constamment montré un homme d'honneur, parfois vacillant, le plus souvent capable d'énergie, mais il avait une tâche impossible. Que faire, en effet, avec un landamman comme Reinhard, sans caractère sinon sans clairvoyance, avec quelques troupes mal organisées ?
La capitulation de Haie ne fut pas respectée par les alliés. Elle ne se rapportait qu'au passage à travers celte ville. Les troupes autrichiennes, au nombre d'environ 160 000 hommes, ne franchirent pas moins le Rhin à Lauffenbourg et à Schaffhouse.
Toute la Suisse fut bientôt en état d'occupation.
A Heine, la réaction profita immédiatement de l'invasion des alliés pour restaurer l'ancien ordre de choses (23 décembre i.
Elle espérait faire rentrer le pays deVaud sous sa domination et le général de Bubna axait la faculté de seconder ce plan, mais devant l'attitude ferme du gouvernement vaudois, il y renonça (27 décembre) et se contenta d'aller déli-
Soldats des troupes alliées dans une auberge suisse.
D'après une aquarelle de on. (Collection fédérale des estarnpes.)
vrer Genève (31 décembre), pendant qu'une autre division autrichienne occupait le Valais. Le Tessin était déjà libre depuis le commencement de novembre. Neuchàtel ne tarda pas à rentrer sous la domination. prussienne.
Le 20 décembre, le chevalier Vie Lebzeltern, envoyé extraordinaire d'Autriche, et le comte Capo d'Istria, envoyé extraordinaire de Russie, avaient remis à Reinhard une note collective, par laquelle ils le prévenaient de l'entrée des alliés et invitaientlla Suisse à seconder les efforts communs pour renverser le régime napoléonien et rétablir un ordre
de choses plus conforme aux intérêts de l'Europe. C'était un nouveau protectorat qui s'imposait à notre pays. Réunie à Zurich, la diète décida, le 'J'.i décembre, d'abroger l'acte de médiation el de le remplacer par une simple convention, en vertu de laquelle les confédérés se promettaient conseil fraternel, appui el secours, reconnaissaient le principe qu'il n'y avail plus de pays sujets, et chargeaient Zurich des fonctions de directoire, ensorte que le transfert des pouvoirs au canton directeur de Lucerne, le Ier janvier 1814, n'eut pas lieu. Ces divers événements provoquèrenl des soulèvements et des troubles dont nous nous occuperons dans le chapitre prochain.
Les dix années du protectorat de Napoléon doivent être marquées parmi les plus misérablesde l'histoire suisse. A distance, on considère \ olontiers que la période de l'acte de médiation a procuré à notre pays un bonheur relatif. Ce n'est vrai, toutefois, que du début. Si, plus laid, le rayonnement intense di\ nom de Napoléon a rejeté dans l'ombre les douleurs et les misères de ci' temps néfaste, elles n'en ont pas moins existé. Comme toutes les époques d'oppression, la période de l'acte de médiation a eu pour ellél d'avilir les caractères el d'énerver les courages. On peut cependant constater, à l'honneur de notre pays, que dans l'aplatissement général, il a toujours conservé un certain esprit d'indépendance qui fut, à n'en pas douter, la cause des ménagements relatifs doni Napoléon usa envers la Suisse. Sans cet esprit invincible de liberté qui anime notre peuple. Napoléon eût sans doute donné suite à son projet plusieurs lois manifesté d'annexer notre territoire à la France. Ces magistrats qui eurent alors la délicate mission de présider aux destinées de la Suisse, ont eu à prononcer bien des paroles, à accomplir bien des actes qui répugnaient à leur cœur d'hommes Mines. Ils l'onl lail par patriotisme, et c'esl pourquoi leurs faiblesses ne doivenl pas être jugées trop sévèrement.
L'histoire de la Suisse pendant cette période est tellement liée à l'histoire de l'empire, que nous n'avons pu distraire nos regards des rapports a\ ec Napoléon pour les reporter sur la vie politique intérieure. Elle était bien nulle, au demeurant. o Administrez vos affaires intérieures, les pelits cantons selon h uis anciens us^cs. les villes selon les intérêts de leur industrie el de leur commerce, les cantons nouveaux selon
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les besoins de leur position nouvelle », avait dit le premier consul dans son discours de Saint-Cloud, Chaque canton s'appliquait à suivre à la lettre cette recommandation et s'inquiétait l'oit peu des autres. Peu à peu les anciens abus furent rétablis. La liberté d'établissement et de commerce devint une fiction. Bientôt il n'y eut plus guère de lien commun entre les confédérés que celui de leur vassalité envers l'empereur. C'était bien ce que Bonaparte avait voulu obtenir par l'acte de médiation. En somme, cet acte n'a eu d'autre mérite durable que de consacrer l'existence des nouveaux cantons de Saint-Gall, d'Argovie, de Thurgovie, de Vaud et du Tessin. A tous autres égards, l'œuvre, utile au début comme moyen de pacification, a été funeste pour la Suisse. Il faut dès lors se garder de la louer, comme beaucoup d'historiens l'ont fait dans leur admiration aveugle pour Bonaparte.
IV. La longue diète et les traités de Vienne. (181 I et 1815)
L'acte de médiation abrogé, il n'y avait plus nulle part d'ordre constitutionnel. Partout la réaction pouvait s'en donner à cœur joie. Elle était favorisée par l'Autriche, tandis qu'Alexandre, qu'influençait Laharpe, désirait maintenir le plus possible les hases nouvelles.il avait pris à cet égard des engagements précis, particulièrement envers le pays de Vaud et l'Argovie, qu'il s'opposait à laisser replacer sous la domination bernoise. Metternich intriguait derrière son dos et se moquait de sa candeur, de son mysticisme: c'est ainsi qu'il avait tramé le rétablissement de l'oligarchie à Berne, avant même que la Suisse fût envahie par les allies. Nous avons vu plus haut qu'un comité de patriciens s'était réuni à Waldshout, dans le but de restaurer partout l'ancien régime. Composé essentiellement de Bernois, de Zuricois et de (irisons, le comité était en rapport avec Metternich. Celui-ci envoya en Suisse u\) agent, le baron Sentit de Pilsach, sans le munir de pouvoirs en règle, afin de le désavouer ensuite plus aisément ; mais il chargea son ministre ordinaire à Berne, Schraut, de le présenter à l'avoyer en charge Freudenreich, et d'appuyer ses démarches. Scnll't vit en passant à Aarau, le 1<s décembre 1813, le général de Watteville, qu'il avisa de l'entrée imminente des alliés. Le 19, il était à Berne, où il réussit à persuader le gouvernement, malgré l'avis de Watteville et de Mùlinen, d'abroger la constitution et de rétablir le régime antérieur à 1798. On n'était guère en désaccord que sur le moment d'accomplir cet acte : Metternich et son agent conseillaient de procéder immédiatement, sans doute par crainte de l'intervention d'Alexandre; les Bernois pic relaient attendre l'arrivée des troupes alliées pour avoir le dos couvert. C'est cette dernière opinion qui prévalut, et ce fut en effet seulement le X\ décembre qu'eut lieu, à Berne, la restauration. Klle s'accomplit dans des conditions d'une simplicité étonnante. Le grand conseil pr >nça lui-même sa déchéance en abrogeant, par SI voix
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contre <>, l'acte de médiation qui ne fut abrogé que le ii(.) décembre par la diète et en transférant ses pouvoirs à l'avoyer, au conseil et à la bourgeoisie de la ville de Berne. Personne ne se remua dans le canton. Le premier acte du nouveau gouvernement fut de sommer, en termes des plus durs. l'Argovie et le pays de Vaud de rentrer dans le giron. Alexandre se montra 1res irrité de ees faits; Senffl fut naturellement désavoué, et c'est peut-être la raison principale qui lit que le général de Bubna n'insista pas, quelques jours après, pour replacer* le pays de Vaud sous la domination bernoise, ainsi que Metternich l'y avait en quelque sorte engagé, suivant la promesse qu'il avait l'ail donner aux Bernois par son agent interlope, Sentit de Pilsach.
Soleure suivit l'exemple de Heine dans la nuit du 8 au 9 janvier 1814. Ici, ce furent tout simplement 41 membres survivants du gouvernement antérieur à 1 79<S qui s'emparèrent de l'hôtel de ville el se proclamèrent gouvernement provisoire. Mais ensuite les choses n'allèrent pas aussi aisément qu'à Heine. Il y eut des protestations, entre autres de 28 membres du grand conseil ; il y eut aussi des troubles à Olten, qu'il fallut occuper à deux reprises. Une contre-révolution éclata le 2 juin; le gouvernement fut arrêté pendant la nuit; mais déjà le lendemain une entente provisoire intervint entre les partis, et bientôt, avec l'aide des Bernois, le régime aristocratique se trouva reconsolidé. Deux tentatives semblables eurent encore lieu en octobre et en novembre; un grand procès criminel s'ensuivit; le chef du mouvement insurrectionnel, le commandant Karl Schmid, fut condamné à mort, puis gracié au dernier moment, et enfermé à Tborberg avec un certain nombre d'autres chefs du parti démocratique. On les remit en liberté le 25 septembre 1815, après leur avoir fait supporter lourdement les frais de l'insurrection.
A Coire, le 4 janvier, la salle où le grand conseil était en séance fut entourée par 3 à 4(10 paysans, la plupart armés seulement de bâtons, sous les ordres du baron de Salis-Zizers ; ils demandèrent d'abroger l'acte de médiation et de rétablir l'ancien gouvernement. Le grand conseil céda, mais pour atermoyer, il voulait faire ratifier sa décision par les communes. La foule n'y consentit pas, et le grand conseil s'étant séparé sans prendre de décision sur ce point spécial, elle décréta elle-même le rétablissement de l'ancienne constitution et la rupture du lien fédéral.
A Fribourg, l'acte de médiation fut abrogé le 11 janvier par '.>('> \ui\. toutes du patriciat, contre 25, toutes de la campagne, sauf celles de deux nobles. Plusieurs communes protestèrent : on les occupa. Un certain nombre de citoyens s'adressèrent aux puissances âlliées; ils furent condamnés à l'amende, à la prison et à la privation des droits civiques. A Lucerne, le 16 janvier, les patriciens s'emparèrenl de l'arsenal el de l'hôtel de ville. Rûttimann, toujours opportuniste, leur vinl en aide et dissuada les campagnards de s'opposer par les armes à la restauration. Sun zèle fut récompensé par la charge d'avoyer II y eut aussi des condamnations à la prison prononcées contre un certain nombre de démocrates.
Au Tessin, l'ordre demeura longtemps troublé. La division en deux demi-cantons : Sotto-Cenere et Sopra-Cenere, était réclamée. De la des agitations qui nécessitèrent une occupation fédérale. Plusieurs miniers d'insurgés assiégèrent, à Bellinzone, le lieutenant-colonel Sonnenberg, qui n'avait que quelques cents hommes à leur opposer. Il y eut même, dans les rues de Lugano, ui\ combat sanglant entre les insurgés el les troupes fédérales. Celle situation pénible se prolongea jusqu'à la fin de 1814. Lu Valais, vers la lin île lévrier, une troupe italienne s'était avancée sous les ordres du colonel Ponti jusqu'au village du Simplon, où se trouvait une garnison, et axait refoulé celle-ci jusqu'au-dessus de Brigue. Les Valaisans, alarmés par le tocsin qui retentit dans tous les villages, accoururent en grand nombre et remportèrent une victoire décisive à Bérisal.
Si les conseils île Metternich eussent été suivis par les puissances, la Suisse aurait élé restaurée purement et simplement dans l'état antérieur à 1798. Les Bernois revendiquaient le pays, de Vaud et l'Argovie; l'ri la Léventine ; les autres cantons leurs anciens bailliages ; le prince-abbé de St-Gall son territoire sécularisé. Des troubles sans lin auraient éclaté. C'est axant tout à l'influence de Laharpe sur Alexandre qu'es) dû le maintien des cantons créés par l'acte de médiation. Sans doute, Laharpe agissait principalement en vue de son cher canton de Vaud, mais en même temps il rendait service à la Suisse entière. Le sort de celle-ci lut décidé, en principe, à Bàle, où les souverains axaient lait leur entrée au son des cloches les 12 et l.'i janvier, ei ou ils axaient momentanément établi leur quartier-général. C'est là que se rendirenl les délégués de la diète : Reinhard, Aloïs Reding et
Salis-Sils, ainsi que les députations des cantons qui avaient à présenter des demandes spéciales : Berne, Vaud, Argovie, Valais, (irisons, Soleure, Neuchàtel et Genève. Dans une audience aux délégués de la diète, Alexandre s'exprima très nettement contre tout projet de rétablissement [des bailliages; il manifesta du reste sa désapprobation de ce que, contre son gré et à son insu, la neutralité suisse eût élé violée, et il engagea les confédérés à perfectionner sans retard leur organisation intérieure et leur constitution en tenant compte des circonstances nouvelles. Il invita aussi les cantons qui n'avaient pas encore envoyé leurs représentants à la diète de Zurich, à ne pas différer davantage.
Cette invitation n'était pas superflue, mais il n'y fut pas d'abord donné suite. Sous le prétexte que, d'après l'acte de médiation, le canton-directeur pour 1814 devait être Lucerne, et qu'en l'absence de toute constitution, Zurich ne pouvait être sans autre réintégré dans ses anciennes fonctions de directoire permanent, huit cantons des plus réactionnaires : Uri, Schwytz, Unterwald, Lucerne, Berne, Zoug, Fribourg jet Soleure, se formèrent en une ligue séparée, qui voulait rétablir purement et simplement la confédération des XIII cantons. Entre temps, une commission de sept membres nommée par la diète de Zurich avait élaboré, sur la hase d'un travail de David de Wyss, conseiller de Reinhard, et plus tard son successeur comme président de la diète, un projef de constitution, qui dut d'abord être soumis aux commissaires des alliés, Lehzeltern et Capo d'Istria. C'était marquer suffisamment qu'au protectorat de Napoléon avait succédé celui des alliés. Mal nécessaire, il faut bien le dire, la suite le prouvera mieux encore. Les délibérations de la diète, sans intérêt, durèrent du 5 au 10 février, et le projet, communiqué aux cantons, provoqua les demandes de restauration les plus exorbitantes. Le 21 mars, les deux diètes rivales] ouvrirent chacune leur session. A Zurich siégeaient seulement les députés de cinq cantons : Zurich, Claris, Bàle, Schalfhouse et Appenzell. A Lucerne, ceux des huit cantons dissidents. Les autres s'abstenaient. Il fallut l'intervention des puissances pour mettre fin à ce désordre. Le 28 mars, le secrétaire de la légation russe, Paul de Krûdener, remifau gouvernement de Berne, qui exerçait l'influence décisive sur la ligue séparée, une sommation d'avoir à envoyer ses députés à Zurich, et, attendu que l'opposition de Berne prove-
\l \l \ Dllit/
nail de la perte de l'Argovie el de Vaud, la note lui promettait comme fiche de consolation l'ancien évêché de Bàle. Le grand conseil se soumit ; mais pour marquer sou mécontentement, il refusa, en enfant boudeur, la compensation qu'on lui offrait. C'est à celle époque que naquil ce dicton bernois dédaigneux : « On nous a pris La cave et le cellier, et on nous donne en échange un galetas ! »
Le 6 avril, les 19 cantons de l'acte de médiation se trouvèrent enfin représentés à la diète de Zurich Quant aux trois nouveaux cantons soustraits à la domination française : Valais, Neuchàtel et Genève, ils ne tardèrent pas à de ma m 1er leur admission, mais ne lurent reçus que
Pel<- ri nage de i . i di l < Zurich. D'après une caricultirc du temps. (Collet lion <!<■ Mûlinen.)
plus lard Cette diète se prolongea du <i avril l <s 1 1 au .'il août 1815, avec de courtes interruptions, ce qui lui lit donner le nom de longue diète, " lange Tagsatzung ». Son objet principal était d'élaborer la constitution nouvelle réclamée par les puissances. Le premier projet discuté en février avait provoqué, nous l'avons dit, des observations de la pari des commissaires Lebzeltern et Capo d'Istria. Partant du poinl de vue que << le pacte fédéral doit, d'un côté, rallier et identifier les intérêts suisses, de l'autre, être reconnu et garanti par les souains alliés i . les commissaires avaient réservé l'approbation définitive jusqu'au moment où les puissances seraient fixées sur la reconstitution générale de l'Europe, spécialement au poinl de vue des délimitations de frontières. Par note du ."> avril, ils montraient la nécessii > de lever immédiatement une année pour garnir « les passages de
frontières de la confédération, que, malgré les brillants succès des alliés, des détachements de l'armée ennemie seraient tentés de franchir dans leur retraite ». En échange de ce service, on promettait à la Suisse la réintégration des pays qu'elle avait perdus, ainsi qu'une meilleure frontière. La diète ne sul pas profiter de ces bonnes dispositions, soit parce qu'elle hésitait à faire sortir le pays de la neutralité, soit parce que, après la politique servile observée à l'égard de Napoléon, il répugnait à la loyauté helvétique de se mettre avec lui sur le pied de guerre. On s'en tint comme d'habitude à des demi-mesures. Ce ne fut que six semaines pins tard, quand il n'en était plus besoin, que quelques troupes furent levées. Dans l'intervalle, la Valtclinc, d'abord reconquise par les troupes grisonnes, était définitivement perdue. Les Autrichiens en prirent possession comme ayant succédé aux droits du royaume d'Italie sur la Lombardie. Si les Suisses avaient pu se résoudre à prendre part au premier siège de Huningue, forteresse si menaçante pour Bàle, ils auraient pu acquérir des avantages marqués sous d'autres rapports. Ils se bornèrent à réclamer une démolition de cette forteresse, qu'ils obtinrent en définitive une année plus tard, et du fort de l'Ecluse, près de Genève, démolition qu'on leur promit aussi, mais qui fut contremandée par le prince de Schwarzenberg, au moment où les mines étaient déjà chargées. La seule bonne mesure décrétée par la diète fut une reconnaissance de la frontière par le chef d'état-major Finsler, officier zuricois du plus grand mérite, qui présenta en peu de temps un excellent rapport sur la ligne à réclamer comme frontière militaire.
Le traité de Paris du 30 mai 1814 ne contenait qu'un petit nombre di' stipulations intéressant la Suisse. L'art, 3 rectifiait la frontière entre le département du Doubs et la principauté de Neuchàtel en attribuant à celle-ci le Cerncux-Péquignot ; il déclarait que Genève fera partie de la Suisse. L'art. 4 garantissait le libre passage de la roule de Versoix pour établir une communication directe de Genève avec Vaud ; enfin l'art. ,"> disait : « La Suisse, indépendante, continuera de se gouverner elle-même. » Un article secret plaçait la Suisse neutralisée sous la sauvegarde et la garantie des puissances, y compris la France. C'était à Vienne, où les souverains et leurs ministres se rendirent ensuite, que les questions importantes relatives à notre pays devaient être discutées.