CHAPITRE VI
Entrée en campagne. — Diversion du Sonderbund dans le Tessin. — Capitulation de Fribourg.
Pendant que le Sonderbund faisait faire à Berne* par l’organe de ses députés, des propositions d’arrangement qu’il savait être inadmissibles, il préparait à Lucerne une expédition armée contre un canton de la majorité, celui du Tessin, que sa position topographique rejette en quelque sorte hors des limites de la Suisse, et où il espérait rencontrer de nombreuses sympathies. En effet, le Tessin, tout catholique, semblait devoir être pour la ligue catholique une conquête facile. Le Sonderbund y avait de nombreux adhérents ; les partisans de la majorité de la Diète ne se comptaient guère que dans les bourgs, et surtout aux chefs-lieux, Bellinzone, Lugano et Locarno.
Lucerne communique avec le Tessin par le canton d’Uri, dont la vallée principale, celle d’Ur* seren, va joindre la frontière tessinoise près de la cime du Gothard , l’une des sommités les plus élevées des Alpes et de l’Europe, puisque c’est de cette masse de montagnes que sortent le Rhône et le Tessin qui coulent au midi, et l’Aar, qui coule au nord. Jadis, le Tessin fut conquis sur les ducs de Milan par les hommes d’Uri, aidés de leurs confédérés des cantons alpestres, et pendant de longues années ils firent administrer ce pays par leurs baillis. Erigé au nombre des cantons par l’acte de médiation , le Tessin, à cause de sa position géographique, de sa langue, de ses mœurs italiennes, resta toujours un peu à l’écart dans la Confédération suisse. Dans plusieurs occasions, l’autorité centrale eut peine à lui imprimer une impulsion harmonique et à faire entendre sa voix dans ses vallées. Le plan du Sonderbund, de commencer par opérer une diversion de ce côté-là, était donc bien concerté ; s’il parvenait à révolutionner le Tessin et à occuper ce canton, il enlevait en même temps aux cantons de la majorité un membre important, et il assurait ses communications avec le Valais, la Lombardie et le Piémont. Le Sonderbund avait outre cela un grief particulier contre le Tessin ; on se rappelle que les munitions, expédiées de lTtalie autrichienne à sa
destination, avaient été arrêtées par la population de Lugano.
Le 3 novembre, le Conseil de la guerre du Sonderbund, informé que le colonel fédéral Luvini n’avait pas encore fait occuper au sommet du Gothard les bâtiments de l’hospice et de la douane, bien qu’ils fussent sur le territoire tessinois, résolut de s’en emparer. Un corps de quatre cents hommes du canton d’Uri, avec de l’artillerie, sous les ordres du colonel du génie Muller d’Altorf, s’empara en effet sans résistance de ce poste important, et poussa une reconnaissance sur le revers méridional de la montagne, du côté d’Airolo, bourg tessinois, à douze lieues environ de Bellinzone. Airolo était en ce moment dégarni de troupes, parce que Inorganisation militaire du Tessin était loin d’être en mesure de faire face aux événements; on n’y comptait que des volontaires. Quelques-uns de ceux-ci s’embusquèrent dans une position avantageuse, près du Val-Tremola, et étendirent morts, à la première décharge, deux officiers à cheval, les lieutenants Balthasar et Arnold (') ; cette escarmouche n’eut pas de suite
(') Le premier était fils unique du colonel Balthasar, de Lucerne; le second n’était âgé que de seize ans. D’après le rapport d’un journal du Tessin, ils seraient tombés tous deux sous les halles de Florian Lombardi, yieux chasseur, qui, caché derrière un rocher4 inaccessible, aurait tiré à une courte distance avec un fusil à deux coups.
immédiate. Le détachement d’Uri rebroussa chemin vers l’hospice du Saint-Gothard, dont il demeura maître. De ce point culminant, le Sonderbund isolait et surveillait le Tessin ; il ménageait les communications entre Lucerne , les petits cantons et le Valais. Cette première affaire fut diversement interprétée. Dans un message à la Diète, le Gouvernement tessinois représenta la mort des deux officiers d’Uri comme une juste punition d’une violation de territoire faite à main armée. A Lucerne, à Neuchâtel et ailleurs, elle fut envisagée comme un assassinat. Le vrai but du Sonderbund, en ordonnant cette pointe sur le Tessin, est clairement indiqué dans la proclamation suivante, dont il fit précéder son expédition :
Le Conseil de la Guerre des sept cantons catholiques alliés, au peuple du canton du Tessin.
« Chers et fidèles confédérés !
» Votre Gouvernement, au sein de la paix publique , a injustement et de la manière la plus inconvenante, mis le séquestre sur les munitions de guerre appartenant à nos chers confédérés d’Uri , Sclrwytz , Unterwald et Zug. Ce même Gouvernement nous a déclaré la guerre à nous
tous, parce que nous sommes alliés dans le but de défendre notre territoire, notre souveraineté et notre sainte religion. Afin de recouvrer notre propriété et de nous défendre contre une attaque si injuste, nous faisons occuper votre frontière du Saint-Gothard. Nous n’avons pas d’intentions hostiles contre vous; nous vous aimons et respectons, comme confédérés et catholiques. Unissez-vous donc à nous , et nous serons toujours vos frères.
y> Dieu vous protège ainsi que nous tous.
» Lucerne, le jour de la Toussaint de l’année 1847.
» Au nom du Conseil de la Guerre :
» Le président, d C. Siegwart-Muller.
» Le secrétaire,
j> B. Meier. »
Le colonel fédéral Luvini, dont le quartier général était à Bellinzone, se mit en mesure d’activer l’armement du Tessin , et il demanda sur-lechamp deux bataillons au canton des Grisons, dont le contingent faisait partie de sa division détachée. Mais le Gouvernement des Grisons était loin d’être prêt, et d’ailleurs il avait à combattre le mauvais vouloir de ses populations catholiques, qui , nonseulement ne voulaient pas marcher, mais qui même menaçaient de s’opposer au passage des mi-
lices protestantes à travers l’Oberland grison. Le général Dufour se bâta, dès qu’on eut connaissance à Berne de ces événements , d’expédier des ordres au colonel Luvini ; mais il paraît que ces dépêches furent interceptées par le Sonderbund.
L’attention générale, un instant détournée vers ce point, se reporta presque exclusivement sur les cantons du sud-ouest , et surtout sur celui de Fribourg, qui, serré entre ceux de Berne et de Yaud, isolé de ses alliés du Sonderbund, était destiné à recevoir les premiers coups et ne paraissait pas de taille à supporter un si grand choc. Ce n’est pas que le canton de Fribourg ne fût parfaitement prêt et décidé ; depuis longtemps sa population, renommée pour fournir d’excellents soldats, avait été préparée et exercée ; depuis longtemps le Gouvernement fribourgeois avait fait des efforts incroyables pour mettre sa capitale à l’abri d’un coup de main; Fribourg enfin possédait d’excellents officiers, et le général chargé du commandement en chef, M. de Maillardoz, pouvait invoquer de beaux souvenirs de sa carrière militaire sous l’Empire, sous les Bourbons et dans sa patrie, où naguère encore il avait commandé les troupes fédérales dans un camp d’instruction. Mais tout cela paraissait insuffisant si les Etats de l’alliance ne venaient pas à bout de faire une diversion en faveur de Fribourg, soit en pénétrant de Lucerne
dans l’Argovie et le canton de Berne, pour détourner le gros de l’armée suisse, soit en faisant une irruption du Valais sur le canton de Vaud, dont les troupes étaient déjà depuis quelque temps tenues en échec par celles du général Kalbermatten.
L’affaire du Saint-Gothard, en jetant dans les esprits une certaine inquiétude , avait redoublé l’impatience du parti radical. Les chefs du Sonderbund avaient répété constamment qu’ils n’attaqueraient pas, qu’ils ne compromettraient pas leur position en sortant de la légitime défense, et cependant tout d’un coup on les voyait sortir de cette défensive pour faire une irruption hardie dans un canton de la majorité et s’assurer de la position capitale du Saint-Gothard, d’où ils étaient à cheval sur les deux versants des Alpes, d’où ils dominaient toutes les vastes ramifications de montagnes qui se rattachent à cet immense bloc alpestre. Certes, ce n’était pas mal débuter, et pour peu que le Sonderbund continuât, l’offensive, toujours si importante dans la guerre, lui était assurée. On se rappelait aussi que c’était autour de ce Gothard que dans les grandes guerres de la révolution les armées française, autrichienne et russe, avaient combattu durant des mois. On craignait de voir se prolonger dans ces sommités ardues une lutte qui devait infailliblement attirer l’attention de l’Europe, et donner aux cabinets des grandes Puissan-
ces l’envie d’intervenir. Enfin, la pointe des hommes d’Uri sur le Tessin pouvait conduire à une reprise de possession de ce petit canton sur la vallée Léventine et les bailliages italiens, autrefois ses sujets. Tout cela jetait le parti radical dansune anxiété fiévreuse. Il commençait à trouver que l’armée fédérale était bien lente à s’ébranler. C’était en vain que le chef de l’état-major, le colonel Frey-Hérose, avait annoncé en pleine Diète que ces longueurs étaient inséparables d’une mise en activité de troupes si nombreuses , ordonnée instantanément et sur une si grande échelle. Il avait averti que de quelques jours encore il y aurait une inaction apparente, nécessaire à l’élaboration silencieuse des grands travaux d’organisation. Mais ceci n’avait qu’imparfaitement rassuré l’opinion. Déjà des journaux commençaient à blâmer tant de temporisation (*). Déjà la sollicitude générale, qui dans les républiques se traduit si facilement en interprétations malveillantes, se donnait une libre carrière.
Ces imputations étaient absolument injustes. Que l’on songe aux immenses difficultés qu’avait
(') « La Diète ne se réunira que lorsque les préparatifs militaires seront entièrement terminés. On dit que les lenteurs extraordinaires qu’éprouvent les opérations ne proviennent nullement de l’assemblée fédérale, mais de l’autorité militaire qui n’a pas employé les moyens les plus simples et les plus naturels de mettre rapidement l’armée en ligne. Plusieurs corps sont encore en arrière. »
( Nouvelliste vaudois du 2 novembre.)
à vaincre le général Dufour pour mobiliser en si peu de jours une telle quantité de troupes de milices, organisées d’après un nouveau règlement, qui n’avait pas encore la sanction de l’expérience (z), appartenant à tant de cantons différents et disposés très-diversement en faveur de la lutte qui allait commencer. Sans doute l’ardeur du soldat était en général exemplaire, mais l’ardeur ne fait pas tout à la guerre. Quelquefois même elle peut nuire.
Le général Dufour n’avait pas perdu un instant. Il avait commencé ses opérations sur Fribourg, en interceptant complètement les communications de ce canton avec ses voisins. Ce ne fut pas sans peine qu’un attaché à l’ambassade de France à Berne obtint de passer à travers les avant-postes, pour aller recueillir à Fribourg et mettre en sûreté les élèves français, belges et espagnols, du pensionnat des Jésuites. Les Pères, au milieu du bruit des armes et des préparatifs de la défense, avaient gardé extérieurement toute leur sécurité. Ils venaient d’adresser une circulaire aux parents de leurs élèves, pour les rassurer. Ils leur disaient :
(*) Le nouveau règlement militaire fédéral date des années 1834 et 1835. Il fut élaboré par la Diète au milieu de discussions assez embarrassées. L'armement de 1838, lors de l’affaire de Louis-Napoléon, était loin d’avoir suffi pour le mettre à l’épreuve. Ce n’était qu’un armement cantonal de Vaud et de Genève. Les cantons orientaux essayèrent même de mettre tous les frais à la charge de ces deux Etals.
<r Ces chers enfants travaillent comme si rien ne se passait autour d’eux. x> Le blocus ayant été exécuté delà manière la plus stricte, le mouvement de concentration des troupes fédérales s’opéra immédiatement. Elles débutèrent par prendre possession des enclaves, le 9 de novembre, et le 10 les troupes bernoises, s’étant emparées sans résistance du district fribourgeois de Moral, protestant et dévoué à la cause fédérale, firent leur jonction avec les troupes vaudoises de la division Rilliet, qui avaient occupé les districts du côté du canton de Yaud ('). L’ordre ayant été donné depuis plusieurs jours aux troupes fribourgeoises et au landsturm de se replier sur le chef-lieu, les petites villes du canton de Fribourg, plus ou moins éloignées de ce point central, comme Estavayer, Châtel-Saint- Denis, Bulle, Romont, furent de même occupées sans coup férir. Le 12, au matin, Fribourg se
(') Le résumé suivant aidera à bien saisir la position des troupes fédérales au moment qui a précédé l’occupation dn Fribourg :
La division vaudoisedu colonel Rilliet-Constant, forte d’environ 20,000 hommes et 40 pièces de canon, et dans laquelle avaient été incorporés un bataillon et une batterie de Genève, après avoir laissé un corps d’observation sur la frontière valaisane, pénétra la première sur le canton de Fribourg par le midi et par l’est. Dés le 9, elle occupait sans résistance Estavayer et tout le district de la Broie, le 10 et le 11 Gruyères, Bulle et Rue. Le landsturm s’était retiré sans avoir échangé un coup de fusil. A mesure qu’on avançait, les
trouva cerné, sur la rive gauche de la Sarine, par une armée de plus de vingt mille hommes. Cette ville, défendue par un simple mur d'enceinte, sans artillerie suffisante, ne pouvait songer à soutenir un siège. Ce n’est pas qu’elle fût restée inactive en présence du danger qu’elle avait pu prévoir dès longtemps, mais elle ne paraissait pas avoir eu une juste prévision du côté par où ce danger viendrait fondre sur elle. Toute l’attention du général Maillardoz était dirigée sur la route de Berne. On s’était tellement persuadé que Berne était le centre du mouvement guerrier, et que de là partiraient les attaques, comme dans l’expédition des corpsfrancs , qu’on avait concentré sur ce point les moyens de résistance les plus puissants. Le général fribourgeois supposait donc que les principales forces de l’armée fédérale envahiraient le canton
villages étaient désarmés, et des otages, choisis parmi les personnes notables, étaient envoyés sur les derrières.
Du côté du canton de Berne, les divisions Burkhardt et Ochsenbein s’étendaient depuis le lac de Morat jusqu’au Guggisberg; elles étaient fortes d’environ 30,000 hommes et 50 canons, parmi lesquels des pièces de 24. Elles étaient formées de troupes bernoises, soleuroises, argoviennes, zuriooises et bâloises.
C’est la brigade Kurz qui marchait en tête de la division Burkhardt. Le 11, son avant-garde était entrée la première à Morat et s’était portée en avant sur la route de Fribourg. Par ce mouvement, les divisions bernoises et vaudoises avaient lié leurs mouvements.
par Laupen, Neueneck et Schwartzenbourg. Mais le général Dufour, abandonnant à la division bernoise de réserva» sous les ordres du colonel Ochsenbein, l’attaque par les défdés étroits et meurtriers de cette contrée, faisait opérer l’attaque principale par les routes de Bulle, Romont, Payerne et Morat, c’est-à-dire par une direction opposée. La longue ligne de défense de Fribourg venait précisément aboutir et se terminer là où les corps principaux, débouchant du canton de Vaud par diverses issues, étaient venus prendre position sans rencontrer la moindre résistance. Le général Maillardoz connaissait bien l’importance de ce point, couvert d’un bois appelé le bois des Paillettes ou des Perreaules; aussi avait-il donné ordre au corps chargé de l’occuper de ne jamais se retirer et de se défendre jusqu’au dernier homme (*).
M. de Maillardoz était loin de se dissimuler l’insuffisance de ses moyens; il avait toujours compté sur une de ces attaques de corps-francs qui se ruinent par leur propre désordre, et, au lieu de cela, il se voyait cerné d’après un plan régulier, bien conçu, formidable. Ce n’était plus de la furie radicale, c’était de la guerre méthodique. Faut-il donc s’étonner qu’au moment solennel le général
(’) Voyez le plan de défense du général Maillardoz, rédigé par lui et distribué à ses officiers supérieurs.
fribourgeois ait réfléchi et hésité? Il reconnaissait que lui et son Gouvernement s’étaient trompés, et qu’ils avaient entrepris une oeuvre au-dessus de leurs forces. Sans recourir à ce mot de trahison, toujours si facile à lancer sans preuve , surtout de la part des plus impatients, des plus exigeants et des plus mortifiés dans le parti vaincu , ne peuton expliquer tout naturellement et raisonnablement ce qui s’est passé devant Fribourg?
Depuis longtemps, MM. Dufour et de Maillardoz étaient intimément liés ; naguère encore ils siégeaient ensemble dans le Conseil fédéral de la guerre, occupés tous deux à chercher les meilleurs moyens de défendre la commune patrie, et I on peut supposer que dans des entretiens familiers, il fut souvent question entre eux de la position de Fribourg, des ressources respectives des deux partis, des moyens relatifs d’attaque et de défense. Ces réminiscences de théorie ne sont pas sans importance au grand moment de la pratique. Quoi qu’il en soit, depuis quelque temps on faisait circuler à Berne quelques propos attribués à M. de Maillardoz. Il avait dû dire que jamais il ne pourrait se résoudre à laisser détruire sa ville natale par les boulets et les bombes, mais que les combats seraient terribles aux avant-postes. On disait aussi que M. Dufour avait des intelligences dans la place. Tout cela avait en quelque sorte préparé au
dénouement, du moins dans les cantons voisins où l’on connaissait bien le pays et ses ressources, car à l’étranger on se faisait d’étranges illusions, et Fribourg devait, dit-on, renouveler la défense héroïque de Sarragosse. Les gens sensés s’attendaient donc en général aux faits que nous allons dérouler.
Le 12, le général Dufour, qui avait alors son état-major à Avenches, adressa à son armée la proclamation suivante :
« Soldats confédérés !
» Nous voilà en présence de nos adversaires. Ils veulent la bataille. Hé bien, ils verront ce qu’il en coûte pour braver les décrets de la Diète et affronter ses bataillons.
» Soldats! réunis sous le même drapeau, vous allez combattre pour le maintien de la légalité et des droits de la Confédération. J’attends tout de votre courage et de votre dévouement. Les destinées de la patrie sont en vos mains. Nous la sauverez par votre vaillance et vous prouverez au monde que les Suisses ne sont point dégénérés.
» La victoire vous attend, montrez-vous-en dignes par la manière dont vous en userez. Epargnez les vaincus; montrez-vous humains autant que braves.
» Soldats ! je compte sur vous dans cette grande
journée; comptez aussi sur moi. Ecoutez la voix de vos chefs ; suivez leur exemple ; ils vous conduiront au chemin du devoir et de l’honneur. »
Le samedi 13 , le général Dufour envoya au Gouvernement de Fribourg un parlementaire pour porter des propositions, et pour représenter linutilité de la défense devant des forces si supérieures. Le Conseil d’Etat de Fribourg convoqua un Conseil de guerre. Les avis furent partagés ; mais à la suite de ce Conseil, un armistice fut conclu jusqu’au lendemain matin. Néanmoins, le soir du 13, pendant l’armistice, un combat meurtrier, le seul qui fut livré, eut lieu près de la forêt des Daillettes, dont nous avons parlé tout à l’heure. Le colonel Rilliet, commandant la première division fédérale, ne voulut accepter la suspension d’armes qu’à condition que ce bois, occupé par 800 hommes du landsturm et 300 de la landwehr, serait évacué ; les Fribourgeois s’y refusèrent. Alors deux compagnies de carabiniers et une compagnie de chasseurs s’y portèrent au pas de course, et aussitôt la redoute fribourgeoise de Bertigny, ou de Saint- Jacques, commença son feu, auquel répondit bientôt la batterie vaudoise Haubenreiser, accourue au galop, pendant que le bataillon Bolens et la compagnie de carabiniers Eytel, appartenant aussi aux troupes vaudoises, s’avançaient audacieusement jusque dans les fossés et devant les abattis de la
redoute, qu’ils faisaient évacuer au milieu des ténèbres de la nuit, après avoir vu tomber 60 de leurs braves. Quant aux 1100 défenseurs du bois des Daillettes, ils échangèrent quelques coups de carabine avec les trois compagnies vaudoises, perdirent environ seize hommes et se sauvèrent dans toutes les directions, abandonnant leur importante position. Si le jour s’était prolongé d’une heure, Fribourg était enlevé de vive force par ce hardi coup de main.
Le 14 au matin, les troupes enfermées dans cette place attendaient encore une attaque générale, lorsque le Conseil d’Etat fit suspendre toute hostilité, parce que des négociations étaient entamées. En effet, à huit heures la capitulation ayant été signée, et le Gouvernement fribourgeois ayant pris l’engagement formel de renoncer absolument à l'alliance du Sonderbund, les troupes fédérales, au nombre d’environ 12,000 hommes, commencèrent à entrer dans la ville. Les troupes fribourgeoises furent désarmées, et le général Maillardoz alla chercher dans l’état-major fédéral un refuge contre la fureur de quelques-uns des siens. Il sortit bientôt de la ville et gagna Neuchâtel, d’où il traça un récit complet des événements que nous rapporterons textuellement à cause de leur importance :
« Les forces du canton de Fribourg, écrivait le général Maillardoz, consistaient en cinq bataillons
et demi seulement, puisque les milices du contingent et landwehr du district de Morat avaient refusé de marcher. Les troupes réglées s’élevaient à 5,115 hommes de toutes armes, y compris les armes spéciales, artillerie, cavalerie, carabiniers, train, etc. Le landsturm qui comptait de 5 à 7,000 hommes, dont le tiers au plus armé de fusils , le reste de faux, massues, lances, etc., malheureusement trop tôt réuni, augmentait considérablement cette force , mais celle-ci ne pouvait, de sa nature, jamais être que défensive. En raison de ces deux conditions, le commandant des troupes avait fait élever des retranchements sur les diflférènts points par lesquels il pouvait être attaqué.
» La ligne de défense la plus étendue était celle qui faisait face au canton de Vaud ; elle embrassait une étendue d’environ trois quarts de lieue et était appuyée par trois redoutes couvertes par des abattis. Il y avait le danger de voir la ligne percée par un point quelconque , mais il fallait les tenir tous autant que possible. Séparée de cette ligne par toute la ville, la rivière et son grand pont, en avant de celui-ci, à un quart de lieue, était une position destinée à faire face aux troupes qui viendraient de Berne par Laupen, Neueneck, etc.
» Au midi et sur les hauteurs en delà du village de Rourguillon était, à gauche, la position destinée à faire face aux troupes venant par le Cuggis-
berg ; à droite , à celles qui pourraient avoir remonté la rive droite de la Sarine jusque vers Mari. »
» Le commandant des troupes avait placé trois bataillons et demi dans la première , deux bataillons dans la seconde de ces positions; ainsi ses forces régulières étaient employées ; les deux autres positions étaient gardées uniquement par des îandsturms. Les armes spéciales consistaient en deux compagnies de carabiniers du contingent et autant de landwehr, une compagnie et demie de cavalerie, deux compagnies d'artillerie du contingent et autant de landwehr.
» Le matériel de l'artillerie consistait en SI pièces de canon , savoir :
» Deux batteries fédérales du calibre de 61b. ; 4 pièces de 8 ; 6 obusiers de 24 ; 1 obusier de 12 ; 11 pièces de 4; 1 pièce de 2; plus, 2 mortiers.
» Les troupes, c'est-à-dire le contingent et la landwehr, avaient été appelées depuis quelque temps, et alternativement casernées ou cantonnées, lorsque, le mardi 9 novembre, de faux renseignements déterminèrent l'autorité militaire à faire sonnerie tocsin pour convoquer le landsturm. En même temps, les positions furent occupées par les troupes, et restèrent occupées jusqu’à la capitulation, Lelandsturm, dont chaque subdivision
avait son poste désigné* vint successivement s’y placer.
» Les nuits et les jours du mardi au dimanche se passèrent ainsi au bivouac, et pendant ce temps les landsturms durent alternativement, et souvent simultanément, entrer en ville pour se chauffer et prendre quelque chose de chaud ; cependant, les distributions se faisaient régulièrement.
* Le Gouvernement restait sans nouvelles du dehors ; tous les exprès, si Lucerne ou le Valais lui en ont envoyé, étaient interceptés ; le Gouvernement et le commandant des forces n’apprenaient rien de ce qui se passait au-delà du rayon, que ce que les reconnaissances militaires envoyées à Bulle, Romont, Montagny, et sur les routes d’Avenches, Morat, Laupen, Neueneck* le Guggisberg, pouvaient rapporter, et qui n’étaient jamais que des bruits vagues, la plupart sans fondement.
» Le commandant des troupes était déterminé à attendre une attaque dans ses positions ; il ne croyait pas pouvoir se lancer au dehors,
j> 1° Parce qu’il ne pouvait employer à cela que des troupes réglées, et on en a vu le nombre ;
» 2° Parce que, sur 31 pièces de canon réparties dans quatre positions toutes également nécessaires à défendre, il n’avait que deux batteries mobiles, les autres pièces étant ou trop lourdes, ou trop peu attelées, ou trop nécessaires à garnir les batteries ;
» 3° Parce que les deux compagnies d’artillerie de landwehr étaient déjà si peu en mesure de faire le service actif, qu’il avait dû les renforcer par des hommes pris de bonne volonté dans l’infanterie et la garde urbaine.
» L’attaque attendue sembla vouloir se prononcer dans la soirée du vendredi 12 ; des avant-gardes firent mine de déboucher sur la route dePayerne ; la batterie de 6 de la Chassotte Bossi leur lâcha quelques coups de canon, et cela n’eut pas de suites.
» Les troupes restèrent en position.
» Le samedi 13, un parlementaire apporta au Gouvernement des pro positions d’accommodement. Le Conseil d’Etat convoqua tous les chefs des différentes positions et armes pour avoir leur avis sur la nécessité ou convenance de résister ou de traiter. Les avis furent partagés , comme cela arrive ; mais la plus grande partie, et parmi eux le commandant en chef, déclarèrent que si Lucerne et les Petits Cantons d’un côté. Valais de l’autre, avaient tenté ou tentaient un mouvement pour dégager Fribourg, on pourrait tenir; mais que tout prouvant que cela n’était pas, puisque Tennemi pouvait employer plus de 20 à 25 mille hommes et au moins 60 bouches à feu contre F ribourg seul, il serait prudent de ne pas en laisser venir les choses au point où l’on pourrait être culbuté
sans ressource ; que dans tous les cas, il fallait conclure un armistice jusqu’au lendemain, pour se donner le temps de voir venir et entamer une négociation sur des bases raisonnables.
» Il y eut des lenteurs, et un faux avis que l’ennemi approchait étant survenu, la séance fut levée sans conclusion. Cependant l’armistice fut conclu.
» Dans la soirée, les avant-postes annoncèrent que l’extrême gauche de la ligne semblait menacée vers le bois des Daillettes ; c’était une partie de la division Rilliet, dont le chef ne voulait pas avoir reçu d’avis officiel de l’armistice, et voulait au contraire étendre sa position. Cette prétention, contestée quelque temps par des parlementaires réciproques, finit par des coups de fusil, et l’affaire s’engagea sur cette ligne. Le commandant en chef la fit soutenir par des troupes placées entre le fort Bertigny, dont le feu était vif et soutenu, et le fort Ginget. Les troupes vaudoises avaient bien attaqué, mais un peu souffert. Le poste des Daillettes, composé d’un demi-bataillon de landwehr et 800 hommes de landsturm, avait faibli et s’était retiré avec peu d’ordre jusqu’en ville. L’ennemi s’empara de la position et le feu cessa. Les positions hors des portes de Berne et Bourguillon n’avaient point été inquiétées.
» Le dimanche 14, au matin, on attendait une
attaque générale et on était en mesure de la recevoir, lorsqu’un ordre du Conseil d’Etat arriva de suspendre toute hostilité , parce que des négociations étaient entamées. Cette nouvelle produisit déjà un effet dissolvan t ; les landsturms, qui, selon leur habitude, étaient déjà allés chercher du chaud, quittaient leurs positions, mais seraient sans doute revenus si le feu avait commencé. Enfin, dans la matinée , le Conseil d’Etat, qui avait envoyé dans la nuit deux commissaires au quartier général, reçut et accepta les propositions de capitulation, et tout fut terminé.
» Si l’on recherche maintenant les causes les plus rapprochées de cette catastrophe , on les trouvera :
» 1° Dans l’impossibilité de se procurer des nouvelles des opérations de ses alliés, et la difficulté, à cause du brouillard, d’avoir des informations exactes de la position de l’ennemi ;
» 2° Dans l’appel précipité des landsturms, qui ont ainsi dû passer plusieurs jours et nuits au bivouac, chose malheureuse avec ces masses, dont l’effet ou l’action ne peut être qu’instantané ;
» 3° Dans l’immense supériorité des forces de l’ennemi, surtout en artillerie de calibre, qui ne permettait pas aux troupes de Fribourg de sortir de leurs lignes, où les négociations et la capitulation sont venues les paralyser.
» Quant à la capitulation , le commandant en chef ne Ta ni conclue, ni signée. Le samedi au soir, après le combat de Bertigny, il se rendit auprès du Conseil d’Etat pour lui faire son rapport, et retourna immédiatement auprès des troupes ; il passa la nuit à la porte dite des Etangs, avec ses adjudants et son escorte, ignorant même qu’on eût envoyé des commissaires au quartier général fédéral; ce ne fut que le lendemain matin, vers sept heures et demie ou huit heures, que, se trouvant auprès du colonel et brigadier Albiez, aux Bonnes- Fontaines, il reçut du Conseil d’Etat l’ordre écrit d’empêcher toute hostilité, parce que des négociations avaient été entamées. Ayant fait donner cet ordre à toutes les brigades, il fit encore retirer la batterie de la Chassotte , parce que, d’un côté, elle était placée de manière à tirer les premiers coups si les artilleurs apercevaient un mouvement chez l’ennemi, et que, de l’autre, elle pouvait devenir utile si, comme on le rapportait, l’ennemi voulait s’établir au Botzet pour battre la ville ; il fit dès lors placer cette batterie auprès de l’hôpital .
» Cela fait, le commandant en chef se rendit en ville pour savoir ce que c’étaient que ces négociations; il trouva au Conseil d’Etat MM. Odet et Muslin qui étaient déjà de retour du quartier général fédéral avec la capitulation toute faite, et il
se borna à dire au Conseil d’Etat qu’il la déclarait inexécutable à cause du désarmement du landsturm ; que, pour lui, il ne l’exécuterait pas ; que c’était au Gouvernement , qui avait fait ce traité, à le notifier aux troupes par des délégués, et que le Conseil d’Etat, déclarant les troupes licenciées, il se regardait aussi comme licencié.
» Les membres les plus énergiques du Conseil d’Etat étaient en uniforme aux avant-postes , et parmi ceux qui restaient, pas un n’a voulu se charger d’aller traiter avec le général Dufour. Cette mission a dû être remise à deux hommes trèshonorables, mais étrangers au Gouvernement.
» Les soldats auraient fait une résistance désespérée. Fribourg aurait succombé sans doute, mais avec gloire. Lorsque la capitulation fut connue en ville, les soldats ont crié à la trahison. Ils ont supplié qu’on les conduisît au combat. Ils pleuraient de désespoir.
» Le Conseil d’Etat , en présence des forces supérieures qui attaquaient Fribourg, ne croyant pas pouvoir espérer la victoire, isolé de ses alliés, privé des hommes énergiques qui étaient aux avant-postes, a cru de son devoir de ne pas ruiner la ville, et faire couler des flots de sang par une résistance désespérée. »
Dans une autre lettre postérieure, datée de Besançon et adressée au Journal des Débatsf M. de
Maillardoz est entré dans de nouveaux détails sur les dissensions intestines auxquelles étaient en proie les défenseurs de Fribourg. Le fait est que ce militaire avait très-médiocrement à se louer du régime qui prévalait à Fribourg depuis quelques années. S’étant mis sur les rangs pour la place de chancelier, il fut écarté sous le prétexte que l’austérité de ses principes n’était pas assez bien établie pour qu’il pût revêtir cette place de confiance, et on lui préféra un jeune élève des Jésuites sans titres bien constatés. Dans plusieurs autres occasions encore, le général avait manifesté les répugnances que lui inspiraient certaines tendances du Gouvernement fribourgeois depuis qu’il était envahi et dominé par l’ultramontanisme. Après ces explications, on comprendra mieux peut-être cette lettre qu’il écrivit aux Débats :
« Je suis en butte à d’atroces accusations relativement à la prise de Fribourg. On fait surtout valoir une démission que j’aurais donnée avant l’événement décisif. Je me dois de donner une explication catégorique à cet égard, comme je suis toujours prêt à répondre à toutes les accusations et questions qui pourraient m’être adressées. Quelques jours avant l’attaque, fatigué des propositions continuelles que me faisait un membre du Conseil d’Etat qui n’est point militaire C), pour adopter
(') M.Wœck,le meme cLez lequel se liât la dernière séance
du Conseil.
ses idées sur la défense, je résolus d’offrir ma démission, fondée sur ce que je craignais que ce membre très-influent ne finît par jeter la méfiance parmi les troupes, et surtout parmi le landsturm.
» Il attestait toujours que les moyens humains n’étaient plus pour rien dans la cause; qu’on allait infailliblement voir s’opérer un miracle. Il y eut une explication entre des délégués du Gouvernement et moi; par suite, le président ne remit pas ma démission au Conseil d’Etat, mais je reçus de cette autorité une approbation pleine et entière de ma manière de faire, pièce que j’ai entre les mains. Je continuai mes fonctions ; personne n’a pu croire que j’avais réellement donné ma démission, puisqu’on m’a toujours vu à cheval ; que je n’ai jamais été absent ; que, lors de l’attaque de la redoute de Bertigny, j’étais en ligne.
» Je n’aurais pas cru, après mes antécédents sous l’Empire et en juillet 1850, que quelqu’un osât m’accuser de lâcheté ; quant au reproche de trahison, il ne mérite pas de réponse.
» Je n’ai pas craint, immédiatement après l’événement, de soumettre ma conduite à l’examên de deux généraux très-distingués de deux nations différentes, et qui connaissent les localités ; tous deux ont déclaré que, dans ma position, et avec les éléments dont je disposais, je n’aurais pu agir autrement que je l’ai fait.
» Lorsque le lanclsturm des paroisses de Cormondes et de Barberèche a refusé d’occuper la magnifique position de Breille, mon extrême droite s’est trouvée compromise ; lorsque les 800 hommes du landsturm qui occupaient le bois des Daillettes ont pris la fuite aux premiers coups de fusils et ont entraîné le bataillon Fegeli, mon extrême gauche a été tournée; le major Perrier sait que je lui avais annoncé l’ordre de reprendre cette position le lendemain matin, à l’expiration de l’armistice, et chacun sait qu’alors m’est arrivé l’ordre de suspendre toutes hostilités, et qu’est survenue la capitulation à laquelle, je le répète, je n'ai point pris part ('). »
A peine la Diète, dont on se représentera facile-
(') Après cette lettre, il n’est pas inutile de faire connaître les réflexions qu’elle suggéra au National :
« Il est clair qu’il devait être battu. En effet, suivez bien son raisonnement : Le landsturm refuse de marcher et son aile droite est débandée; le landsturm prend la fuite, et son aile gauche est tournée; plus d’aile droite, plus d’aile gauche, plus de centre, plus d’armée, plus personne pour s’opposer à l’ennemi que des Jésuites. Dans ces tristes circonstances, M. Maillardoz s’est rendu, et c’est évidemment la seule chose raisonnable qu’il lui restât à faire.
» Nous conviendrons, nous, que l’infortune poursuit M. Maillardoz. Deux fois il met son épée au service du trône et de l’autel : une première fois à Rambouillet, en 1830, une seconde fois à Fribourg, en 1847; et, dans ces deux rencontres contre l’esprit libéral, il est obligé de s’avouer vaincu sans combattre. C’est avoir du malheur, et la faute en est, non pas à lui, mais à sa cause, abandonnée des dieux. »
ment les impressions durant les opérations de l’armée devant Fribourg, fut-elle informée par une lettre du général Dufour de la capitulation de cette ville, qu’elle se réunit pour délibérer sur le contenu de cette pièce. L’art. 6 et dernier de la capitulation était ainsi rédigé : « S’il devait s’élever des difficultés autres que celles qui sont du ressort militaire, elles seront décidées par la haute Diète. » C’est en vertu de cette disposition que l’assemblée fédérale, sur le préavis de la Commission des sept qui continuait à revêtir les véritables, attributions d’un comité de salut public, rendit l’arrêté suivant :
« 1° Il sera immédiatement nommé trois représentants fédéraux, qui se rendront sans délai dans le canton de Fribourg.
» 2° Le canton de Fribourg demeure provisoirement occupé par le nombre des troupes nécessaires. Les représentants fédéraux s’entendront à ce sujet avec le commandant de ces troupes.
» 3° Les représentants fédéraux feront sans retard à la Diète un rapport et des propositions sur les mesures qu’elle aura à prendre dans l’intérêt de la sûreté intérieure de la Confédération, ainsi que dans celui d’une pacification durable du canton de Fribourg.
» Toutefois , si les circonstances l’exigent, ils
sont autorisés à prendre de leur chef les mesures nécessaires pour atteindre à ce but.
x> 4° Les troupes d'occupation qui demeurent dans le canton de Fribourg sont à la disposition des représentants fédéraux dans le but des présentes instructions. »
En même temps la Diète désigna pour se rendre àFribourg, en qualité de commissaires, MM. Stockmar, conseiller d’état à Berne, Reinert de Soleure, et Grivaz, préfet de Payerne et membre radical du Grand Conseil vaudois. Ainsi M. Stockmar, qui n’avait pas été reçu par le Gouvernement fribourgeois lorsque, quelques jours auparavant, il s’était rendu auprès de lui pour porter les dernières propositions de conciliation, qui avait été insulté par le journal ultramontain de Fribourg, rentrait dans cette ville investi des pouvoirs les plus étendus. En effet, bien que la Diète n’eût pas donné ostensiblement à ses commissaires d’autres instructions que celles contenues dans son arrêté, elle leur avait recommandé, par des instructions secrètes, de favoriser autant que possible un mouvement libéral dans le canton appartenant au Sonderbund, et de faciliter avec habileté et prudence le développement d’un régime nouveau et l’installation d’un nouveau Gouvernement.
L’arrêté de la Diète et les commissaires fédéraux arrivèrent à Fribourg très à propos, car la situa-
tion de cette place, depuis le moment de la capitulation, était loin d’offrir la régularité désirable. Des désordres et des conflits inséparables d’une position peu nette, n’avaient pas tardé à se faire sentir. Quand le colonel fédéral Rilliet, commandant la première division, eut donné l’ordre aux troupes d’entrer dans Fribourg, il prévit bien l’encombrement que ne manquerait pas d’occasionner, dans une ville de neuf mille âmes, l'arrivée subite de douze mille hommes de troupes, et il ordonna à l’un de ses adjudants de se mettre en rapport soit avec le Gouvernement, soit avec l’autorité locale, pour pourvoir au logement des bataillons. Cet adjudant ne tarda pas à revenir faire rapport à son chef qu’il n’avait pu trouver dans Fribourg trace ou vestige d’une autorité quelconque; tout avait disparu. Cependant le temps pressait, les troupes s’amoncelaient dans la ville, et le soir arrivant on pouvait supposer qu’elles ne paraderaient pas longtemps sur la place d'armes sans demander leurs logements. En vain M. le colonel Rilliet essaya-t-il de constituer, à défaut d’autorité ostensible et reconnue, une autorité provisoire pour subvenir aux nécessités du moment. Dans cet état critique, il prit le parti de distribuer les bataillons dans les différents quartiers de la ville, dans un ordre improvisé, afin que si des désordres venaient à éclater on sût au moins à quelles troupes on de-
vait les imputer. La démoralisation dans Fribourg était alors telle, que le général Maillardoz vint demander au colonel Rilliet une sauvegarde pour lui et quelques personnes de son état-major. Le commandant des troupes fédérales s'empressa de déclarer à ces messieurs que tant qu’ils seraient au milieu des troupes suisses il répondait d’eux, mais qu’il ne pourrait répondre de ce qui se passerait de Fribourgeois à Fribourgeois.
Les choses en étaient là quand M. Rilliet apprit que le chancelier du Gouvernement fribourgeois, M. Yon der Weid, était resté à son poste à la chancellerie. R s'empressa de se mettre en communication avec lui en le félicitant de ce que, le Gouvernement s’étant dissous, il avait veillé au dépôt dont il avait la garde. M. Yon der Weid répliqua que le Gouvernement était si peu dissous, qu’il venait de se réunir et d’écrire au chef de l’armée fédérale pour lui demander des explications sur la manière dont il entendait l’art. 6 delà capitulation, stipulant qu’en cas de conflit entre l’autorité fribourgeoise et le commandant des troupes fédérales la Diète prononcerait. M. Rilliet déclara que puisque les choses étaient ainsi il ferait parvenir immédiatement la lettre du Gouvernement fribourgeois au général Dufour, pour qu’il spécifiât ce qu’il entendait par l’autorité fribourgeoise.
Cependant le temps pressait, et avant qu’on pût
recevoir la réponse de M. Dufour on pouvait prévoir bien des désordres. Ce n’était pas précisément de la part de l’armée, du moins dans sa généralité, que ces désordres étaient à craindre ; mais il s’était introduit dans la ville, à la suite des troupes, plusieurs milliers de gens suspects, des agents provocateurs de diverses espèces, les uns poussant à une réaction, les autres tendant à opérer immédiatement l’installation d’un Gouvernement radical. Des êtres avides de désordre parce qu’il favorise le pillage, s’étaient glissés aussi dans ce pêle-mêle. Il est de fait que plusieurs habitations et des églises furent mises au pillage, que des colis et des expéditions en grand nombre furent remis à la poste et aux messageries pour faire disparaître au plus tôt les traces de ces dévastations. Le commandant de la division dut immédiatement faire séquestrer ces envois et nommer une Commission d’enquête pour arrêter les preuves de ces soustractions déguisées parfois par de fausses indications. Grâce à de pareils moyens, une partie du mal fut empêchée, mais bien des objets précieux, des ornements d’église disparurent aussi malgré cette sollicitude de l’autorité militaire. Le grand pensionnat des Jésuites avait naturellement été en butte aux premières déprédations. La coquetterie, le luxe et la pompe un peu théâtrale que ces religieux avaient introduits dans l’intérieur de cet établissement, prê«
taient à des dégâts et les provoquaient en quelque sorte. Les bataillons bernois et autres se firent un jeu de mettre le désordre au milieu de cet apprêt, de cet ordre de bon goût poussé jusqu’à la minutie. L’on a beaucoup écrit à propos de cet épisode. Les uns ont voulu nier toute espèce de violence ; les autres ont crié au sacrilège, à la barbarie, au vol. Il ne faut ni absoudre complètement avec les uns, les militaires auteurs de ces dégâts, ni les charger d’anathèmes avec les autres. Le mal est toujours assez grand pour qu’on puisse le déplorer sans l’amplifier.
Le commandant de la division attendait avec une impatience et une anxiété faciles à comprendre, la réponse du général Dufour, qui sans entrer dans Fribourg, après la capitulation de cette place, était reparti immédiatement pour Berne où le rappelaient des événements militaires très-graves qui s’accomplissaient en ce moment même dans la Suisse centrale. On apprenait que le général en chef du Sonderbund, M. de Salis-Soglio, était sorti de ses lignes et avait envahi l’Argovie. Cette réponse arriva. M. Dufour expliquait à M. Rilliet que par l’autorité fribourgeoise il avait entendu le Gouvernement existant au moment de la capitulation, avec lequel il avait traité et auquel il conseillait de réunir le Grand Conseil pour déposer ses pouvoirs entre les mains de ce corps.
Cette interprétation de la capitulation n’était plus guère admissible, puisque la Diète d’un côté donnait un autre sens au traité, et que de l’autre les proscrits fribourgeois, joints aux libéraux de la ville qui avaient aidé à faire une diversion intérieure en faveur des troupes assiégeantes, se préparaient à installer un Gouvernement provisoire.
C’est le cas de rappeler qu’au moment où la rupture éclata entre la majorité de la Diète et le Sonderbund, trois cantons importants, Lucerne, le Valais et Fribourg, comptaient des proscrits en grand nombre qui avaient dû fuir, sur le territoire des cantons voisins, les condamnations politiques. Les réfugiés fribourgeois, retirés sur le sol des cantons de Berne et de Vaud, étaient rentrés dans leur patrie à la suite de l’armée fédérale, avec une bannière portant, entre autres insignes, l’effigiedu Pape Pie IX, et ils avaient manifesté l’intention de diriger le mouvement politique qui devait nécessairement se déclarer à la suite de la reddition de la ville. Ils s’adressèrent, en effet, au colonel Rilliet pour lui demander l’autorisation de tenir une assemblée populaire en plein air. M. le colonel Rilliet leur représenta que dans une ville où la population militaire dépassait de beaucoup en nombre la population civile, il y aurait de graves inconvénients à la tenue d’une pareille assemblée. Les réfugiés le comprirent, et la séance se tint au théâtre, où
cinq cents patriotes environ, imitation maigre et à huis clos de rassemblée vaudoise de Montbenon, proclamèrent le renvoi perpétuel des Jésuites, nommèrent un Gouvernement provisoire et prirent quelques autres mesures d’urgence. Mais on comprend qu’une autorité ainsi intronisée ne pouvait trouver sur-le-champ en elle-même les moyens de se faire obéir et de faire rétablir l’ordre. L’autorité militaire dut continuer à agir. Ce fut alors que le colonel Rilliet, voyant que les désordres dans l’intérieur de la ville ne cessaient point, que la popula* tion suspecte s’augmentait, que les plaintes s’accumulaient, prit le parti énergique mais salutaire de mettre Fribourg en état de siège. Il fit sortir la troupe armée, la rangea en bataille, fit même braquer de l’artillerie par son adjudant, M. De la Rageaz, contre la ville, et menaça des peines les plus sévères les fauteurs de troubles. L’ordre se rétablit bientôt et l’on en sentait grandement le besoin, car certains soldats entendaient si singulièrement la liberté, qu’ils voulurent mettre en liberté les forçats que l’autorité militaire avait fait employer au rétablissement des routes et des communications qui avaient été interceptées comme moyen de défense, surtout dans le district allemand. Les galériens, plus sages que leurs libérateurs improvisés, ne voulurent pas profiter de la licence qu’on leur donnait.
La mise en état de siège de Fribourg fut de trèscourte durée. Cette mesure, qui a été jugée diversement, était, à ce qu’il paraît, devenue nécessaire. Elle valut au général divisionnaire une lettre d’approbation du général en chef. M. Dufour donnait à entendre que si les désordres eussent continué, « cela aurait été pire qu’une bataille perdue. »
Les commissaires fédéraux arrivés, tout se régularisa, et le commandant militaire put se décharger sur eux de ce qui tenait plus particulièrement à la politique. L’ancien Gouvernement, cédant devant la force des choses, dut renoncer à toute idée de se continuer comme pouvoir constitué, et ses membres se dispersèrent çà et là, emportant les archives secrètes du Conseil diplomatique et celui de la guerre. Les plus compromis gagnèrent Neuchâtel ; d’autres se réfugièrent en Savoie. De là, ils firent un moment de la polémique avec M.' de Maillardoz, à la grande mortification des partisans que le Sonderbund comptait à l’étranger. Il est de fait que la nouvelle de la reddition de Fribourg frappa tout ce parti de stupeur. Personne dans ce monde-là ne voulut y croire au premier moment, tant on avait une haute, une immense idée de la forte constitution du parti de la ligue catholique ('). Le bruit s’accrédita, durant plu-
(') On trouve dans le Courrier de Lyon une correspondance curieuse de Lausanne, du 14 novembre : « Il nous arrive à
sieurs jours, que le général fribourgeois, usant d’une ruse de guerre, était sorti de ses lignes pendant la nuit, et avait gagné Lucerne à travers le canton de Berne, par Thoune et l’Oberland , avec tous ses bataillons, ses canons et son matériel, ne laissant dans Fribourg que quelques landsturms pour amuser l’armée fédérale. La nouvelle de cette prétendue diversion parvint jusqu’à Paris, où elle circula aussi pendant plus de vingt-quatre heures. Il fallut, pour désabuser ces étranges tacticiens, les lettres deM. deMaillardoz, datées de Neuchâtel et de Besançon. On a dit que le commandant général des troupes fribourgeoises était , depuis un certain temps, en correspondance avec le générai Voirol, commandant la division militaire de Besançon , et que cet officier général français, d’origine suisse, avait des ordres pour agir dans un moment donné, et lorsque la résistance de Fribourg, qui devait tenir en échec l’armée fédérale, aurait donné de la chance à certains projets d’intervention. On assura encore bien d’autres choses que nous ne tenons pas à mentionner, parce que les faits sont loin d’être éclaircis. Ce qui est certain, c’est qu’en Suisse et ailleurs, l’idée que Fribourg tiendrait un certain temps était tellement accréditée, surtout chez les amis du Sonder- \
» l’instant, est-il dit, une nouvelle incroyable, inouie, imposée sible. Fribourg se serait rendu . »
bund, qu’on ne voulut pas croire à sa chute. L’on avait en quelque sorte anticipé sur les événements qui devaient se passer, au dire de certaines personnes. C’est ainsi que , tandis que les troupes fédérales entraient dans la ville, on faisait courir à vingt-cinq lieues de là la nouvelle alarmante que tels et tels bataillons , placés de telle et telle manière, avaient été abîmés par les boulets fribourgeois. Bien des gens avaient fait un plan de campagne à leur manière, et voilà pourquoi il y eut tant d’incrédules quand arriva le bulletin du général Dufour. Il paraît aussi que ces rumeurs avaient pénétré dans l’armée fédérale , et que des officiers radicaux, à la première nouvelle d’une suspension d’armes entre les assiégeants et les assiégés, craignirent que des intrigues diplomatiques ne vinssent compromettre le succès franc et entier de la croisade contre le Sonderbund. Il faudrait alors chercher dans ces rumeurs la cause de l’attaque si brusque d’une redoute fribourgeoise au moment de l’armistice ('). On aurait voulu forcer les événements à suivre leur développement mi-
(*) Le général en chef de l’armée fédérale donna l’ordre du jour suivant , daté de son quartier-général d’Arau, le 17 novembre 1847 :
ce Un armistice conclu par le général oblige tous les indi- » vidus qui composent l’armée; quiconque ose ordonner une » attaque pendant sa durée, non-seulement commet un acte » de la plus coupable insubordination, mais il manque à la
nz
litaire absolu et entier, et rendre impossibles des négociations compromettantes. Enfin , on a prétendu que si cette attaque inattendue de la redoute Saint-Jacques, par quelques corps vaudois agissant isolément, n’avait pas eu lieu, les troupes fribourgeoises auraient fait une sortie dans la nuit, et massacré les bataillons fédéraux , comme cela avait été annoncé à l’avance. Ce qui est certain, c’est qu’il aurait pu y avoir beaucoup de mal dans les rangs fédéraux, d’après la manière dont quelques corps avaient été placés au moment où la place fut investie. On a rapporté, entre autres, qu’un bataillon genevois, au moment où le fort St-Jacques commença son feu, était disposé de telle manière, qu’il aurait été infailliblement abîmé, si le colonel À’Bundi n’était venu comme à point nommé pour le mettre à l’abri par une prompte manoeuvre.
» foi promise qui doit être sacrée pour des militaires ; il porte » une atteinte grave à l’honneur de l’armée tout entière.
» C’est pourquoi le commandant en chef a ordonné une » enquête pour connaître l’auteur de l’attaque qui a eu lieu » devant Fribourg le 13 courant. »
Un autre ordre du jour renvoie dans leurs cantons les bataillons qui 6e sont mal conduits à Fribourg.