CHAPITRE IX
Intervention étrangère. — Occupation du Valais. — Séances de la Biète, — Reconstitution des cantons de la ligue séparée.
Depuis qu’elle existe comme nation, la Suisse a toujoursplus ou moins subi l’influence extérieure. Il serait difficile de citer un seul moment de son histoire où cette pression ne se soit pas fait sentir, tantôt avec une extrême crudité, tantôt avec d’habiles ménagements. Sous les régimes précédents, la Suisse ressemblait plutôt à une réunion de municipalités sous la protection des grandes puissances qu’à un Etat libre. Sous le régime actuel, elle tend à s’émanciper et à devenir une nation indépendante. Il lui en a déjà coûté pour atteindre ce but et il lui en coûtera encore. Un pays ne change pas du tout au tout sa manière d’être sans des sacrifices et une grande énergie de volonté. On ne fait pas de la grande politique gratuitement.
Pour ne remonter qu’à 1830, que d’exemples
d'intervention n’aurions-nous pas à citer? L’action de la diplomatie étrangère en Suisse se partage dès lors en deux genres, la politique hostile et la politique expectanle. Quant à une politique bienveillante et amie, il n’y en eut jamais et d’aucune part. La Suisse, il est vrai, ne fit pas des avances pour la faire naître. La politique hostile eut pour organes l’Autriche et d’autres puissances absolutistes ; la politique expectante fut représentée essentiellement par la France et l’Angleterre.
L’Autriche, dès l’origine de la lutte qui s’établit dans la Confédération après 1830, pencha pour les cantons ultramontains; la France resta indécise, aussi longtemps que dans les cantons révolutionnés le parti libéral modéré, correspondant au justemilieu français, eut l’air de tenir en échec le parti radical. Mais quand le parti radical l’eut emporté, quand il eut acquis la majorité dans la Diète, le Gouvernement français fit céder à sa haine du radicalisme les répugnances relatives que lui inspiraient les ultramontains. Dès lors il se rapprocha du Gouvernement autrichien, et l’un et l’autre s’entendirent pour offrir à la Suisse divisée une médiation, ou en d’autres termes une intervention en faveur du Sonderbund. Mais il fallut bien du temps pour arriver à ce résultat et surtout pour amener l’Angleterre à y coopérer. On peut voir à ce sujet, dans les pièces diplomatiques déposées par
M. Guizot à la Chambre des Pairs, quels furent les longs enfantements des cabinets depuis la révolution de Genève au mois d’octobre 1846. Comptant sur les lenteurs de nos formes politiques, la diplomatie crut qu’elle arriverait toujours assez à temps pour prévenir une rupture et des hostilités. Mais les événements paraissant vouloir tromper ses prévisions quand la Diète se réunit l’été dernier, elle commença à s’émouvoir. Alors les courriers se croisèrent, les notes et les contre-notes s’échangèrent avec un redoublement d’activité. Après la reddition de Fribourg, on crut à Paris et à Vienne que Lucerne tiendrait encore assez longtemps pour donner à la médiation le temps d’arriver. Lucerne pris, on compta sur la résistance désespérée des Petits Cantons. Après les capitulations simultanées d’Unterwald, de Schwytz, d’Uri, il ne restait plus que le Valais au Sonderbund; mais à la rigueur cela suffisait comme point d’appui à la diplomatie.
La première annonce officielle d’une intervention fut donnée à la Suisse par le discours de la reine d’Angleterre à l’ouverture du Parlement. Cette souveraine s’était entendue avec ses alliés pour offrir à la Confédération une médiation amicale. Quelques jours après, le 30 novembre, M. de Bois-le-Comte adressa de Bâle au président de la Diète cette offre de médiation sur les bases suivantes :
« D’abord, les sept cantons du Sonderbund devaient s’adresser au St-Siége pour lui demander s’il ne convenait pas, dans l’intérêt de la paix et de la religion, d’interdire à l’ordre des Jésuites tout établissement sur le territoire de la Confédération helvétique, sauf une juste et suffisante indemnité pour toutes les propriétés en terres et maisons qu’ils auraient à abandonner.
i> En second lieu, la Diète, confirmant ses déclarations précédentes, devait prendre l’engagement de ne porter aucune atteinte à l’indépendance ni à la souveraineté des cantons telle qu’elle est garantie par le Pacte fédéral ; — d’accorder à l’avenir une protection efficace aux cantons qui seraient menacés contre une invasion de corps-francs ; — et de n’admettre aucun article nouveau sans l’assentiment de tous les membres de la Confédération.
» Troisièmement, les sept cantons du Sonderbund dissoudraient alors formellement et réellement leur ligue séparée.
» Quatrièmement et enfin, dès que la question des Jésuites serait complètement résolue ainsi qu’il était indiqué, les deux parties licencieraient leurs forces respectives et reprendraient leur attitude ordinaire et pacifique. »
Des notes identiques, avec des conclusions absolument semblables, furent envoyées à Berne par
l’Autriche et la Prusse. Le ministère anglais déclara en plein Parlement que la lutte en Suisse étant finie, la médiatioîi tombait d’ elle-même.
Conformément à la tactique de traiter les deux Suisses, celle des douze cantons et celle du Sonderbund, sur un pied de parfaite égalité, des notes absolument pareilles furent adressées à M. Siegwart-Muller, président du Sonderbund.
Le difficile était de trouver ce personnage après la reddition de Lucerne, la capitulation d’Unterwald, celle deSchwytz et même celle d’Uri. Enfin la diplomatie, à force de se mettre en quête, apprit queM. Siegwart et ses amis, après que le Gouvernement d’Uri eut décliné le périlleux honneur de continuer la lutte armée contre le général Dufour, s’était réfugié dans le Haut-Valais avec l’intention d’établir à Brigue le Conseil de guerre du Sonderbund (l). C’est laque les émissaires de la diplomatie se hâtèrent d’aller chercher M. Siegwart- Muller. Le 27 novembre un agent diplomatique venant de Paris, M. de la Fenestre, arriva en Valais ot demanda au Gouvernement de ce canton de ne pas mettre obstacle à l’établissement de la junte du Sonderbund à Brigue. Le Conseil d’Etat du Valais comptait aussi, comme Lucerne et les Petits
(*) Quelques membres moins entreprenants du Sonderbund avaient renvoyé à Lucerne les sceaux de l’Etat et la caisse fédérale, celle-ci avec un déficit de 230,000 fr., il est vrai.
Cantons, quelques hommes fatigués des prétentions et des tendances des meneurs de F alliance séparée ; il hésitait. Un envoyé du cabinet prussien survint sur ces entrefaites, disant aussi que si leSonderbund pouvait résister quelques jours, les Puissances interviendraient. M. de Bois-le-Comte avait écrit dans le même sens à M. Siegwart. Le chanoine de Rivaz, l’un des plus énergiques soutiens du parti ultramontain, faisait en même temps des efforts inouis pour engager le Grand Conseil du Valais à ne pas se laisser ébranler par les événements désastreux de Lucerne. Il annonçait aussi l’intervention comme certaine.
On voit de quelle importance il était pour la Diète, en présence de ces faits menaçants, de réduire promptement le Valais. On sait que les troupes de ce canton, concentrées dans le Bas-Valais, étaient tenues en échec par un corps considérable de la division du colonel Rilliet stationné depuis longtemps à la frontière vaudoise, de Vevey au pont de Saint-Maurice. Les proscrits valaisans, qui depuis 1844 étaient en assez grand nombre disséminés dans cette contrée, riveraine du Léman, avaient demandé à l’autorité militaire fédérale de se former en corps de volontaires au service de la Confédération, et cela leur avait été accordé. Comme les réfugiés de Fribourg et de Lucerne, ils voulaient reconstituer leur canton dans le sens de leurs vues politiques.
r Le colonel Rilliet, qui, depuis qu’un Gouvernement provisoire fonctionnait à Fribourg, sous la surveillance des commissaires fédéraux, avait porté son quartier-général à Aigle, adressa le 27 novembre une proclamation aux Yalaisans pour leur annoncer la capitulation des cantons du Sonderbund (!). « Dieu, disait-il, a jugé leur cause. Ils » ont succombé et vous succomberez comme eux. y> Prévenez ce malheur. Recevez en amies les trou- » pes fédérales ; leur drapeau est le vôtre, ses cou- » leurs sont les mêmes que celles du Valais. L’é- » tendard rouge et blanc ne doit ombrager que des » frères. »
Ce langage avait d’autant plus de chances d’être entendu que le militaire valaisan était fort mal disposé (-). Les soldats, appartenant en partie à l’opinion libérale, n’avaient pris les armes qu’à regret pour le Sonderbund. Il avait fallu de grands efforts
(’) De son côté le général Dufour avait écrit de Lucerne le 28 novembre, au Gouvernement valaisan pour l’engager à capituler. Le Valais avait voulu prendre l'offensive dans le canton de Vaud au moment de l’attaque de Fribourg.
(*) On a la preuve des mauvaises dispositions de la petite armée valaisanne dans la lettre suivante adressée au Conseil d’Etat du Valais par le général Kaibermatten :
« Quartier-général de Saint-Maurice, le 28 novembre 1847.
» La démoralisation, qui fait des progrès effrayants parmi la troupe, et les désertions de jour en jour plus nombreuses, nous ont décidé à opérer un mouvement de retraite pour
des chefs pour engager quelques corps à prendre par les défilés ardus des hautes Alpes le chemin de Lucerne où ils avaient souvent murmuré. Plus de trois cents soldats valaisans, avec leurs officiers, avaient été faits prisonniers dans cette ville et dirigés sur Bâle par le vainqueur. Ces dispositions de la population militaire du Valais décidèrent le Grand Conseil, dans sa séance du 28, à accepter la capitulation, malgré les efforts du chanoine de Rivaz. Par ce traité, le Valais renonçait à l’alliance séparée, et s’engageait à recevoir un corps d’occupation qui ne pourrait excéder 8,000 hommes. Le colonel Rilliet annonça cette dernière capitulation au président de la Diète, par une lettre du 29 novembre, dont 1 q post-scriptum portait : « J’ai tout sacrifié au désir d’en finir avant l’intervention. » La légion des réfugiés valaisans, après avoir été préalablement licenciée du service fédéral, traversa en armes le Rhône dès le 29, et précéda le corps d’occupation à mesure que les Lucernois fugitifs évacuaient le Valais. Elle se porta rapidement sur Sion, s’empara de cette place restée sans autre
aller prendre position à la Balmaz. Nous opérerons cette retraite la nuit prochaine, et nous nous trouverons demain matin concentrés vers ce point au nombre de 5000 hommes environ. Veuillez donc faire un dernier effort pour ne pas laisser manquer de vivres cette troupe, dont le découragement s’accroîtrait infailliblement si elle ne recevait pas régulièrement ses rations. »
autorité que le Conseil de la ville, ce qui causa d'abord quelque encombrement et quelque embarras , surtout pour les moyens d’alimentation d’une force armée nombreuse dans un pays déjà appauvri. La division fédérale du colonel Rilliet fit son entrée le lendemain. Ce chef, avant de franchir le pont de Saint-Maurice, adressa à ses soldats une proclamation qui se résume ainsi :
« Vous allez occuper le canton du Valais.
» Rappelez-vous deux choses :
» 1 0 C’est que ce peuple est malheureux ;
» 2° Que vous y entrez sans combattre.
» Ces deux pensées vous rendront soumis, disciplinés et compatissants. s>
Le 2 décembre, les réfugiés, ayant fait un appel à ceux qui dans le canton partageaient leurs sympathies politiques, tinrent à Sion une assemblée populaire de 3000 personnes environ (*), où, après quelques paroles échangées entre deux chefs des proscrits, MM. Barman et Joris (2), les résolutions suivantes furent adoptées :
» 1° La dissolution du Grand Conseil et du Conseil d’Etat ;
(') La population delà partie orientale du canton manquait totalement à ce meeting tenu en plein air.
(*) La divergence entre ces deux chefs roulait sur le caractère plus ou moins définitif des actes de l’assemblée.
» 2° La suppression des immunités ou privilèges du clergé ;
» 5° L’incompatibilité des fonctions civiles et - ecclésiastiques;
‘ » 4° Le retrait de la collature des bénéfices paroissiaux à l’abbaye de Saint-Maurice et à celle du Saint-Bernard , qui avaient aidé le Sonderbund ;
« 5° Que les biens du clergé et des corporations religieuses seraient placés sous la surveillance de l’Etat et au besoin régis par lui ;
6° Qu’un nouveau Grand Conseil serait nommé dans le courant du mois de décembre, qu’il serait revêtu de pouvoirs constituants , et que sa durée serait de cinq ans ;
» 7° Qu’une enquête serait faite pour constater la conduite des couvents, et que ceux dont l’existence paraîtrait incompatible avec la tranquillité publique seraient supprimés ;
» 8° Que les lois, les décrets et les jugements ayant pour cause des délits politiques rendus depuis 1844 seraient mis à néant;
» 9° Que les frais de la guerre seraient supportés par les corporations religieuses et par les personnes qui l’avaient votée, conseillée ou prêchée;
» 10° L’expulsion des Jésuites du canton était ordonnée ;
» 1 1° La séparation du canton en deux demicantons, celui du Haut et celui du Bas-Valais, aur
rait lieu, si la Confédération n’y mettait pas d’obstacle (' ;
» 12° Le Gouvernement provisoire fut composé de MM. Maurice Barman , président ; Antoine de Riedmatten , vice-président ; Pignat, de Vouvry ; Zen-Ruffinen, du Haut-Valais; Filliez, avocat, à Bagne; Dufour (Casimir), ancien inspecteur des milices, et Alexandre deïorrenté. »
A mesure que l’émigration valaisanne avançait, soutenue par les fédéraux, les débris du Sonderbund réfugiés à Brigue, voyant qu’ils avaient perdu toute chance de se reconstituer, que le Conseil d’Etat valaisan avait faibli, franchissaient la frontière et se réfugiaient à Domo-d’Ossola, sur le territoire piémontais* Sa retraite était quelque peu difficile à opérer en raison des bagages. M. Siegwart-Muller n’avait pas seulement emporté, en fuyant de Lucerne, les archives de la ligue et la caisse fédérale, dont lui et ses collègues étaient les dépositaires ; il s’était encore chargé d’un capital qui lui était venu de Milan, dont il n’avait employé qu’une partie, et dont il voulait restituer le solde. Cela causa de l’embarras à la frontière, parce que M. Siegwart avait été signalé comme
(*) Cette séparation avait été déjà conseillée en 1840 comme le seul moyen de faire vivre en bonne harmonie deux peuples de races différentes, les Allemands du Haut et les Romans du Bas-Valais. On n’en parle plus actuellement.
ayant détourné les fonds appartenant à la Confédération (*). Hâtons-nous de rappeler que les collègues de M. Siegwart-Muller avaient renvoyé d’Altorf la caisse fédérale avec les sceaux de l’Etat.
L’agent du ministère français, M. delà Fenestre, qui s’était rencontré dans le Haut-Valais avec le secrétaire de l’ambassade venant de Lucerne, parut indigné de cette fin du Sonderbund. Il déclama beaucoup contre la faiblesse du Gouvernement vaîaisan, déclara que s’il avait tenu quatre jours encore, l’intervention étrangère arrivait, et partit en disant que les Suisses étaient dégénérés, et qu’ils ne méritaient pas que l’Europe diplomatique s’occupât d’eux.
C’était la seconde fois, depuis 1840, que les radicaux étaient les maîtres du terrain dans le canton du Valais. Après avoir conquis alors la direction des affaires, ils la perdirent en 1844,
. et furent battus à la sanglante affaire du Trient,
(') 0n assure que l’Autriche a fait à M. Siegwart-Muller un accueil distingué et qu’il est actuellement traité d> Excellence dans le Tyrol. On dit aussi que M. Bernard-Meyer, autre personnage important du Sonderbund, a reçu de la cour de Vienne un emploi civil trés-élevé. Enfin, on affirme que le général de Salis, après avoir réparé ses forces dans une villa sur les bords du lac de Corne, passera au service militaire de 1 empire d Autriche avec le colonel Elgger. D’un autre côté, il ne faut pas oublier que dans une dernière proclamation, en quittant Altorf, les chefs du Sonderbund ont annoncé qu’ils deviendraient dans des temps plus heureux.
par un lieutenant ce même général Kalbermatten qui se retirait aujourd’hui devant les bataillons fédéraux qui avaient ouvert la voie aux proscrits valaisans. Ceux-ci sauront-ils mieux se maintenir aujourd’hui et pour plus longtemps?
Le Sonderbund avait vécu. L’armée fédérale avait accompli sa mission. C’était maintenant à la Diète que revenait la direction politique des événements. Sa tâche était double : elle avait d’abord à répondre aux offres de médiation de l’étranger et aux tentatives d’intervention en général. Elle avait ensuite à présider à la reconstitution des cantons de la ligue séparée, dont tous les Gouvernemen ts se trouvaient déchus de fait ou moralement.
La première partie de son œuvre se trouvait encore compliquée d’un conflit avec le roi de Prusse, qui était venu couvrir de sa lointaine protection sa principauté de Neuchâtel, laquelle avait refusé son contingent cantonal, soit en hommes, soit en argent, à la Confédération. Par une note du 26 novembre, M.deSydow, ministre de Prusse en Suisse, avait déclaré à la Diète et aux Gouvernements cantonaux que le cabinet de Berlin sanctionnait la neutralité que Neuchâtel avait jugé convenable d’arborer, et qu’il regarderait comme fait à la couronne de Prusse tout attentat à cette même neutralité. L’envoyé prussien offrait ensuite, au nom du roi son maître, la ville de Neuchâtel
comme point de réunion des conférences médiatrices que les Puissances se proposaient de tenir. La Diète se contenta de renvoyer la Prusse à mieux agir, en lui rappelant qu’en 1853, lors de la ligue de Sarnen , ce premier Sonderbund , une prétention pareille avait été écartée. Et pour prouver qu’elle n’admettait pas la prétention prussienne, l’assemblée fédérale condamna l’Etat de Neuchâtel à payer une indemnité de 300,000 liv. de Suisse au profit des victimes de l’expédition contre le Sonderbund ('). L’opinion publique se récria contre la douceur de cette peine. Qu’était-ce en effet que ce capital pour un canton si riche en comparaison des sacrifices de toute espèce faits par d’autres cantons? La neutralité d’ailleurs différaitelle de l’hostilité? Que serait-il arrivé si, au moment d’entrer en campagne, sept à huit cantons avaient prétendu rester neutres? La Diète, réduite aux forces militaires de quatre à cinq cantons, aurait évidemment eu le dessous. Le peuple, dans les cantons victorieux, aurait voulu en général une occupation militaire de Neuchâtel ; mais le moment était passé. C’était au début de la lutte, quand Neuchâtel refusait sa coopération, qu’il y aurait eu lieu à cette occupation. Faite après coup, elle n’aurait été qu’une mesure inutile au point de vue
(') Le demi-canton d’Appenzell-Intérieur, qui avait prétendu garder la même neutralité que Neuchâtel, fut condamné à payer 15,000 liv.
militaire, dangereuse au point de vue politique. La Diète avait laissé passer le moment de ramener cet Etat dans le giron fédéral. Elle avait encouragé la prétention exorbitante de l’étranger de faire de ce territoire suisse un point de réunion, un centre diplomatique hostile à l’indépendance nationale. Les Neuchâtelois amis de la Suisse protestèrent contre la conduite de leurs autorités, en adressant au Directoire des dons patriotiques de plus de 20,000 liv. , en faveur des blessés des deux partis. Ces autorités sévirent à leur tour contre les suspects.
Le Gouvernement de Neuchâtel ne réclama pas contre l’amende infligée (‘). Sans doute il se trouva quitte à bon marché. Le Corps Législatif, qui avait été si ardent, si matamore et si provocateur lors du refus du contingent, courba la tête sans dire mot. Les 300,000 fr., et de plus le double contingent en argent, arrivèrent à Berne au jour fixé. Seulement le trésor neuchâtelois tenta de se libérer en offrant des créances liquides sur des communes ou des particuliers de Berne, de Yaud et d’autres cantons radicaux. C’était une épigramme
(*) Le premier député porta si peu de rancune à la majorité de la Diète, dont il avait constamment combattu les discours elles actes, qu’il assista au grand dîner donné parle président Ochsenbein, en l’honneur du général Dufour. Le second député, M. de Meuron, poussa moins loin la longanimité et donna sa démission. Il fut remplacé par M. de Chambrier 1© fils, qui n’eut pas les mêmes scrupules.
financière contre le crédit de ces Etats, où les riches capitalistes neuchâtelois ont tant de peine à se faire payer. L’autorité fédérale entendit mal la plaisanterie, et exigea des écus qui furent comptés.
Après avoir réglé ce qui concernait cette intervention de détail, la Diète s’occupa de la grande intervention des Puissances. Sur la proposition de sa commission des sept, elle répondit longuement par un refus net et catégorique d’accepter la médiation offerte, d’un côté parce que le Sonderbund n’existait plus, et de l’autre parce que le principe même de la médiation était contraire au Pacte fédéral et aux traités sur lesquels repose l’existence de la Suisse. Le ton de cette réponse fut trouvé généralement très-convenable par les organes des cabinets étrangers dans la presse; mais on put facilement juger, à leurs réflexions, que la diplomatie ne se tiendrait pas pour battue, et qu’elle reviendrait à la charge, h’ Observateur autrichien fut surtout très-mécontent du langage de M. Druey, le rédacteur de ce document.
Fidèle à la ligne particulière qu’il avait suivie depuis quelque temps, le cabinet de Londres envoya à Berne sir Strafford-Canning, naguère ambassadeur à Constantinople, pour s’enquérir des faits et donner des conseils à la Diète, s’il y avait lieu. Il devait aussi conseiller et consoler les
vaincus.
En même temps qu’elle répondait à l’étranger, la Diète prenait un arrêté qui mettait à la charge des cantons vaincus tous les frais de la guerre. Cet arrêté était ainsi conçu :
« 1° Les cantons de Lucerne, Uri, Schwytz, Unterwald, Zug, Fribourg et Valais, supporteront tous les frais de la guerre qui ont été imposés à la Confédération par suite de la non-observation des arrêtés de la Diète du 20 juillet et du 11 août de cette année, sous réserve de leurs recours contre ceux qu’ils pourront trouver coupables (*) ;
» 2° Les cantons sont solidaires pour l’acquittement de cette somme à la Confédération ; ils la supporteront entre eux dans le rapport de l’échelle fédérale des fonds qu’ils versent dans la caisse de la Confédération ;
» 5° Ils paieront jusqu’au 20 décembre 1847 un à-compte d’un million de francs ; v
» 4° Pour le restant, dont le montant sera fixé par un compte final approuvé par la Diète, ils le paieront en argent comptant et en fournissant des titres reconnus bastants par la Diète ;
» 5° L’occupation militaire des dits cantons durera jusqu’à ce que les obligations qui leur sont imposées par les articles 3 et 4 ci-dessus soient complètement remplies. »
(*) Ces frais, d’après les calculs de la comptabilité fédérale, s’élevaient à six millions de francs de Suisse le lGr février
Cette question d’argent, si délicate comme toutes celles de ce genre, le devenait encore infiniment plus dans les circonstances où se trouvaient les cantons ainsi frappés. Plusieurs d’entre eux, pauvres en tout temps, l’étaient devenus bien davantage encore par les énormes sacrifices qui leur avaient été imposés depuis quelques années, pour l’organisation militaire de la ligue. Ajoutez à cela les misères résultant de la disette et d’une succession d’années calamiteuses. La rentrée des capitaux exigés par la Diète se liait intimement à celle de la réorganisation des Gouvernements du Sonderbund. Prenant donc pour tous des mesures uniformes, la Diète avait déjà décidé d’envoyer dans ces cantons des commissaires fédéraux, comme elle avait fait pour Fribourg, avec des instructions ostensibles et des instructions particulières. Ces dernières avaient pour but d’aider à l’établissement de Gouvernements libéraux dans les cantons de l’alliance, en ayant toutefois tels égards que de raison pour la souveraineté cantonale (').
La réorganisation des sept cantons s’étant en général opérée d’une manière uniforme, ou n’étant pas même terminée dans plusieurs d’entre eux au
(’) Les principaux commissaires désignés furent, outre MM. Stockmar, ïteinert et Griyaz pour Fribourg, MM. Franscini du Tessin, Belarageaz du canton de Vaud, et Emile Frey de Bâle-Campagne pour le Valais, Kern de Thurgovie, Bollier de Zurich, et La Tour des Grisons pour Lucerne, Trumpy de Glaris etMigy de Porrentruy pour Uri.
moment où nous écrivons, peu de traits suffiront pour en donner une idée. Partout on chercha à obtenir, de gré ou de force, fabdication des an» ciens Gouvernements. Ceux des Petits Gantons firent plus de difficultés que les autres, mais enfin ils s’exécutèrent. Partout ensuite il fut procédé à de nouvelles élections des Grands Conseils ou des Conseils cantonaux, qui à leur tour nommèrent des Conseils d’Etat ou des pouvoirs exécutifs à la place des Gouvernements provisoires proclamés au premier moment de la réaction radicale par les assemblées populaires. Les législatures une fois corn stituées partout dans le sens d’un libéralisme plus ou moins homogène, plus ou moins nuancé suivant le tempérament de chaque canton, elles commencèrent à procéder à la révision des constitutions (')
(*) La nouvelle constitution du Valais a été acceptée par 7600 citoyens. C’est peu pour un si grand canton. En 1839, 11,000 votants s’étaient prononcés pour le maintien de la constitution de 1815. Au reste il y a bien des réflexions àfaire sur ces chiffres de majorité et de minorité. A Lucerne, quinze jours avant la chute du Sonderbund, 18,000 citoyens signaient une adresse de dévouement absolu au Gouvernement de M. Siegwart-Muller. Huit jours après, 20,000 votes sanctionnaient la révolution qui avait renversé le Sonderbund. Cependant ce canton ne compte que 125,000 âmes, et ne peut avoir par conséquent beaucoup plus de 20,000 citoyens actifs. Les conclusions sont faciles à tirer, soit sur la stabilité de l’opinion populaire, soit sur le mode de procéder au dépouillement des voix. A Schwytz, la constitution révisée a été rejetée, dit-on, à la majorité de 600 voix. Elle supprimait les Icmdsgemeinde. Ce qui se passe dans ce canton est loin d’être clair.
et à la confection des lois d'urgence sur la punition à infliger aux instigateurs du Sonderbund ren versé, et surtout sur le paiement des frais de guerre. C’est ici que la situation commença à devenir difficile. La première question soulevée était naturellement celle-ci : « Où puiser les sommes énormes, les six millions de francs de Suisse que la Diète a mis à la charge des cantons de l’alliance dissoute? »
Les petits cantons d’Unterwald, de Schwytz, de Zug et d’Uri, avec l’aide amiable de leurs couvents, eurent bientôt fait leur premier versement dans la caisse fédérale et donné des garanties pour le reste. Au 1er janvier 1848 l’occupation avait déj à cessé pour le premier de ces Etats, et elle avait été sensiblement réduite pour les autres (!).
Les embarras financiers des autres cantons de l’alliance étaient plus majeurs et plus complexes. Le nouveau Gouvernement du Valais voulut d’abord faire contribuer ses couvents et surtout les deux seuls riches, celui du grand St-Bernard et la royale abbaye de St-Maurice. Mais les moines du grand St-Bernard se retranchèrent derrière la destination hospitalière de leur institution, connue de tout le monde civilisé, et que Napoléon luimême, lui qui pourtant ne ménagea pas les riches monastères dans ses campagnes d’Italie, s’était fait
(') Il n’y avait déjà plus au 1er janvier que deux bataillons à Schwytz, un à Zug, et un dans le canton d’Uri.
un devoir de respecter. Ils se mirent en hostilité ouverte avec l’autorité de leur canton, passèrent en Piémont avec tout ce qu’ils purent transporter de leur fortune mobilière, et firent à l’Europe un appel qui fut entendu. Le nom du St-Bernard et celui de Napoléon sont deux puissantes protections (J). L’abbé de St-Maurice, plus prudent, offrit de donner une hypothèque de 50,000 francs sur les vignes que sa communauté possède dans le canton de Vaud, et dont il regardait sans doute la propriété comme compromise (2). Mais cela étant loin de suffire, le Gouvernement fit adopter au nouveau Grand Conseil et ensuite au peuple réuni au nombre de 7,000 votants environ, un plan financier dont le but était de faire décréter en principe la réunion au domaine de l’Etat des biens
(*) Il suffit de lire à ce sujet la discussion du paragraphe de l’adresse concernant la Suisse à la Chambre des Pairs en France. M. Guizot a déclaré qu’il avait supprimé l’allocation que la France faisait à l’hospice, détourné de sa destination. D’un autre côté, le Gouvernement yalaisan a offert de constater, par une enquête, que les moines de ce couvent trèsopulent s’occupaient beaucoup plus d’intrigues politiques que d’autre chose , et faisaient exercer par des serviteurs les devoirs d’humanité envers les voyageurs qui leur ont valu un si grand renom. Une lettre du Gouvernement du Valais au Nonce pour lui demander d’autoriser le Saint-Bernard à hypothéquer ses biens en faveur du Sonderbund, fournit des explications précises sur la position de ce couvent.
(9) L’abbaye de Saint-Maurice a de puissantes affiliations en Autriche et en Piémont.
meubles et immeubles dont jouissaient l’évêque de Sion, le chapitre et les recteurs de la cathédrale, le séminaire, les couvents et corporations religieuses existants dans le canton, à charge par l’Etat, de rétribuer convenablement les membres du clergé et le séminaire, et de pourvoir à l’exercice de l’hospitalité au St-Bernard et sur le Simplon. L’excédant de ces biens sera appliqué à l’amortissement de la dette publique valaisanne ascendant à 1,391,000 francs de Suisse.
Tout ce que put faire Lucerne au premier moment, ce fut d’envoyer 50,000 fr. à Berne; mais cette somme fut affectée à couvrir une partie du déficit de la caisse militaire fédérale dans laquelle le Conseil de la guerre du Sonderbund avait puisé. Les ressources de ce canton étant épuisées aprèsle versement de ce premier à-compte qui le laissait complètement à découvert, le nouveau Gouvernement somma les communautés religieuses de lui verser un million dans quinze jours, les menaçant aussi de la sécularisation si elles protestaient (*).
Le nouveau Grand Conseil de Fribourg se réunit aussi le 3 janvier pour traiter la question financière. La première idée du parti vainqueur avait été, dans ce canton, de mettre tous les frais de
(') Le couvent de Saint-Urbain devait payer 500,000 fr., le chapitre de Munster 400,000, les trois couvents de femmes 100,000.
guerre à la charge des instigateurs du Sonderbund. Mais comment les atteindre, et surtout par qui faire prononcer? Le Conseil d’Etat, pouvoir exécutif, le Grand Conseil, pouvoir législatif, allaient-ils se mettre à prononcer des condamnations judiciaires et des confiscations contre des corporations et des particuliers?
Etablir de tels précédents dans un pays et sous un régime où les revirements politiques sont si fréquents, c’était aller bien loin et s’exposer à de terribles retours. Un des commissaires fédéraux, M. Stockmar, qui dans sa carrière républicaine a vu le haut et le bas de la fortune politique, comprit bien le danger de la voie dans laquelle le Grand Conseil de Fribourg allait se fourvoyer, et lui adressa des conseils pleins de sagesse. « Convientil bien, disait-il, après une révolution qui a remué la société jusque dans ses entrailles, de ne voir que des adversaires à frapper, des ennemis à anéantir, et une justice inexorable à appliquer à des hommes qui iront rappeler sans cesse, sur la terre de l’exil, ces temps de deuil pour la Suisse, que nous devrions nous efforcer maintenant de faire oublier? Nous ne le pensons pas. Les libéraux ont été proscrits et ruinés; il ne faut pas qu’ils ruinent et proscrivent à leur tour. Que restera-t-il, après dix ou vingt ans écoulés, des agitations d’aujourd’hui, si l’on fait peser un million sur un cer-
tain nombre de ces familles? Des pleurs et des malédictions, et le désir delà vengeance dans le cœur des enfants. Quant aux mauvaises institutions qui, seules, ont amené le désastre que la Suisse déplore, elles resteront toujours en mesure de ramener les mêmes événements. »
Le commissaire fédéral aurait donc préféré, au lieu de ces poursuites arbitraires et odieuses contre des fonctionnaires déchus , qui après tout tenaient leurs pouvoirs du peuple, séculariser les communautés religieuses qui ne sont plus guère qu’un embarras dans notre société moderne. Mais son avis ne prévalut pas, et le Grand Conseil fribourgeois adopta un décret très-improprement appelé amnistie , qui frappe à droite et à gauche sur les membres de l’ex-Sonderbund et sur le clergé. Voici quelles sont ses dispositions capitales :
fi 1° Les principaux auteurs et fauteurs de l’alliance séparée et de la résistance armée envers la Confédération, seront tenus solidairement et indivisément d’acquitter à l’Etat une somme de seize cent mille francs à titre d’indemnité pour frais de guerre et d’occupation.
» 2° Le pouvoir exécutif est chargé de désigner les contribuables, en suite des informations qu’il ju géra nécessaire de prendre.
» 5° Toutefois chacune des personnes désignées à l’article 2 aura le choix d’accepter l’amnistie telle
quelle est statuée, ou de demander un jugement devant les tribunaux. Dans ce but, il est accordé à ces personnes une somme de quinze jours.
» 4° Une contribution extraordinaire de huit cent dix mille francs est imposée au clergé séculier et aux corporations religieuses (').
Le plus simple examen suffit pour faire apercevoir dans quel inextricable dédale de difficultés d’exécution, sans prétendre invoquer les considérations d’équité, d’humanité et de générosité, conduiront les poursuites de tout genreque rendra nécessaire l’exécution des décrets valaisans et fribourgeois, pour ne rien dire de l’emprunt forcé de Lucerne. Il n’est donc pas étonnant qu’en présence de ces désastreuses éventualités, une partie de la
(') Les proportions suivantes ont été fixées pour la répartition de cette contribution. Auront à payer :
1) Le clergé séculier du canton . Fr. 60,000
2) Le couvent d’Hauterive . - 500,000
3) Le couvent de la Part-Dieu . - 400,000
4) Le couvent de Montorge. ....... - 20,000
5) Le couvent des Dominicaines . - 12,000
6) Le couvent des Visitandines . - 6,000
7) Le couvent de la Maigrauge . - 4,000
8) Le couvent des Ursulines . - 3,000
9) Le couvent de la Fille-Dieu . - 2,000
10) Le couvent des Àugustins . - 2,000
11) Le couvent des Cordeliers (*) . - 1,000
Total. Fr. 810,000
(*) Ces deux derniers couvents, pour acquitter cet impôt, ont vendu à bas prix à l’étranger des livres précieux et uniques dont ils ignoraient la valeur.
Diète se montre disposée à alléger le fardeau dont elle avait chargé, au premier moment de la victoire, les cantons vaincus. Les nouveaux députés des cantons reconstitués plaident avec énergie et ténacité en faveur d’un allègement sans lequel les Gouvernements nouveaux pourraient bien succomber à la peine. Ces discussions financières sont devenues la grande affaire de l’assemblée fédérale; c’est tout au plus si l’intervention étrangère a le pouvoir d’y faire diversion. Au reste, les deux questions se touchent, comme on verra bientôt.
Hâtons-nous d’ajouter que, pour des condamnations politiques , les partis vainqueurs en ont été très-sobres ('). Les exigences d’argent satisfaites, le radicalisme s’est montré assez bon prince. M. Siegwart-Muller lui-même a été plutôt poursuivi pour détournement de fonds que pour autre chose (2). Le docteur Bussard, nouveau député
(') Il n’y a absolument de poursuivi que les chefs du Sonderbund. Quelle différence avec Neuchâtel, Lucerne, le Valais et Fribourg, qui ont inondé la Suisse de leurs proscrits !
(a) Voici son signalement tel qu’on le trouve dans la feuille officielle (. Kantonsblatt ) de Lucerne du 5 janvier:
« Constantin Siegwart-Muller, natif d’Oberkich, jusqu’ici » domicilié à Lucerne, taille de 5 pieds 6 pouces 6 lignes, » mesure de Suisse, homme d’état de son métier ( Seines Beruf es » Staalsmari), âgé de 47 ans, cheveux blonds, barbe blonde peu » fournie, yeux bleu foncé, menton rond, bouche moyenne, » visage ovale, teint coloré, fugitif depuis le 23 novembre, » prévenu de détournement des fonds de la caisse fédérale » et de haute trahison. »
fribourgeois à la Diète, naguère fugitif, est venu présenter à Berne, comme lieutenant-colonel fédéral, un M. Perrier, qui présidait comme chef du génie à la défense de Fribourg, il y a deux mois. En même temps, les colonels Burckhardt, Donats et Ziegler, Ziegler le brave de Gislikon, adressaient à la Diète leur démission de colonels fédéraux, pour ne pas être exposés à faire une seconde fois une guerre comme celle à laquelle ils viennent de prendre part. La Suisse sera encore longtemps le pays des contradictions ('). Des personnes impartiales et point trop radicales affirment au reste que les motifs sur lesquels se fondent les démissionnaires, qui étaient tous les trois les divisionnaires du général Dufour, sont très-peu fondés ou
(*) Le colonel Ziegler a motivé ainsi sa démission : « H craint, s’il attend jusqu’à la Diète ordinaire de 1849 pour faire cette demande, que les circonstances ne le puissent forcer, fidèle à son devoir, d’entrer une seconde fois en campagne contre ses convictions. La radiation de plusieurs officiers distingués de l’état-major fédéral, la conduite tenue à l’égard de diverses personnes et corporations dans les cantons qui faisaient partie du Sonderbund , enfin les provocations contre l’étranger, émanées des plus hautes autorités, sont en complète opposition avec ses vues et ses sentiments; elles lui paraissent de plus contraires aux vrais intérêts de l’état-major et au bien de la patrie. Il ne pourrait demeurer plus longtemps attaché à l’état-major qu’avec l’espoir certain de voir les choses prendre une tournure plus modérée, l’amnistie pleine et entière proclamée, et la liberté des votes assurée à tous les partis d’une manière loyale. »
du moins très-exagérés. L’étranger exploite naturellement cet incident dont ce chef est très-affecté. Ceci nous ramène à l’intervention.
Nous avons vu le cabinet britannique, depuis le moment où il avait jugé convenable à sa politique de s’isoler dans la question suisse, accréditer à Berne un de ses meilleurs diplomates, M. Strafford- Canning, pour examiner de près l’état réel des choses. Dès son arrivée, cet homme d’état se montra très-bienveillant envers les membres radicaux de la Diète, peu habitués aux honnêtetés des ambassadeurs; il donna des dîners, et reçut les invitations du président de la Diète. M. Strafford- Canning parut extérieurement très-disposé à rectifier le jugement qu’il avait pu se faire dés hommes et des choses, d’après les exagérations des conservateurs du dedans et du dehors. Mais il insista, dès le début, sur la convenance, la nécessité même, d’un allègement en faveur des cantons frappés. Il aurait même voulu les dispenser de verser le premier million. On lui donna des espérances pour les termes plus éloignés, mais on ne put obtempérer à tous ses vœux. Une partie de la Diète se montrait intraitable sur cette question d’argent. M. James Fazy, qui remplaçait dans cette assemblée le député de Genève, M. Rilliet, retenu dans le Valais par ses fonctions militaires, fut même assez mal compris quand il émit le premier un vote
favorable à la remise, sinon totale, au moins partielle, des frais d’occupation et de guerre en faveur des cantons soumis. Ï1 semblait en effet qu’une pareille remise fut non-seulement conforme à une bonne politique, mais encore à l’équité. Tous les torts dans la guerre du Sonderbund ne sont pas venus d’un seul côté : on a vu comment la suppression des couvents d’Argovie avait amené les Jésuites, comment les Jésuites avaient produit les corps-francs, et comment le Sonderbund avait grandi par ceux-ci.
Une démarche plus prononcée que celle du diplomate anglais, fut celle du nonce apostolique Mgr. Marchiotti, archevêque de Colosse, qui vint protester, au nom du Pape Pie IX, contre la violation des droits sacrés de l’Eglise catholique. A Rome, les événements de la Suisse avaient produit un mouvement d’action et de réaction, et il est encore assez difficile de savoir quelle sera l’impression définitive. C’est quelque chose de si nouveau qu’un Pape libéral ! Aux premières nouvelles de l’expulsion des Jésuites, quelques milliers d’habitants de Rome se portèrent à la demeure du consul helvétique, M.Régré, d’Yverdon, pour féliciter le peuple suisse en sa personne. Le Saint-Père fit blâmer sévèrement cette démonstration dans le journal officiel de Rome ('). Quelques jours après,
(') Une démonstration semblable eut lieu à Florence auprès
cependant, on apprit qu’il envoyait en Suisse un prélat libéral, Mgr. Luquet, évêque in partibus d’Hesebon, Champenois d’origine, qui vient en effet d’arriver dans les cantons en manifestant beaucoup d’impatience d’accomplir sa mission de paix et de conciliation (*). Pendant que ces choses se passaient en Italie, la Diète s’occupait de la note de Mgr. Marchiotti, et soulevait la question de savoir s’il n’y avait pas lieu à supprimer la nonciature en Suisse et même à demander le rappel de tous les
du ministre réformé, M. Drouin, de Genève. Celui-ci fut assez embarrassé d’y répondre, parce que le poste qu’il occupe est essentiellement une création de la Prusse, dont on a vu l’attitude vis-à-vis de la Confédération Suisse.
(') On donne comme certains quelques détails assez curieux sur la mission de Mgr. Luquet. Il y a environ deux mois qu’un citoyen français domicilié à Genève, M. P., désireux de faire connaître au Saint-Père les faits religieux de la Suisse sous leur véritable couleur, et en particulier ce qui concerne la conduite de l’Evêque de Lausanne et de Genève, Mgr. Marilley, se rendit à Home, nanti de quelques pièces importantes. Arrivé dans la ville éternelle, il échoua d’abord dans ses tentatives pour arriver jusqu'au Pontife ; mais ayant persévéré, il parvint enfin et obtint une audience de deux heures. Le chef de l’Eglise catholique parut extrêmement étonné de tout ce que lui déroula M. P., et il finit par dire que puisque les choses étaient ainsi il enverrait sur les lieux un négociateur de confiance chargé de remettre enfin dans de bons termes les relations de l’Eglise catholique et du pouvoir civil en Suisse,' de telle sorte que l’une et l’autre puissent se développer librement dans leur sphère spéciale d’activité. Si Mgr. Luquet réussit, il aura bien mérité de la Suisse, qui aurait aussi bien besoin d'un nonce protestant. Mgr. Luquet a été présenté à M. l’avoyer Kopp, à Lucerne, parle nonce Marchiotti.
ambassadeurs étrangers, en raison de leur conduite au milieu des récents événements.
Tandis qu’il était question de les congédier ainsi, les ministres de France, de Prusse et d’Autriche envoyaient de Neuchâtel, où ils ont élu domicile, une note collective dans laquelle, après avoir reproduit tous les griefs précédemment énumérés par la diplomatie contre la Suisse radicale, ils concluent ainsi :
« 1° Que la souveraineté cantonale ne peut plus » être considérée comme subsistant réellement ;
» 2° Que la situation de la Suisse ne pourra » être considérée comme régulière et conforme » aux traités que lorsque les sept cantons de l’al- » liance rendus à leur indépendance auront pu se » constituer librement, et cela par le rétablisse- » ment sur pied de paix des forces militaires de la » Confédération (') ;
» 3° Qu’aucun changement au Pacte ne saurait » être légitime sans l’unanimité des cantons.
(•) La Suisse est la première à désirer le licenciement de ses troupes. Elle le hâte de toutes ses forces sans qu’on l’y invite. Le 15 janvier, il n’y avait plus sur pied : 1° dans les cantons de Lucerne, Schwytz etZug, qu’une division, colonel Gmur, et une compagnie de cavalerie ; 2° à Fribourg qu’une brigade, colonel A’Bundi ; 3° dans le Valais qu’une brigade, colonel Kurz. En tout, 9100 homnlmes d’infanterie, 96 cavaliers; total : 9196. — Dès lors de nouvelles réductions ont eu lieu. Aujourd’hui toute l’armé# est licenciée ou à peu prés.
4° » Les engagements entre la Confédération et » les puissances étant réciproques, si celle-là ne les » respectait pas, ces dernières qui ont garanti à la » Suisse les avantages de la neutralité dont elle » jouit, seraient en droit de ne plus consulter que » leurs devoirs comme membres de la famille euro » péenne et les intérêts de leurs propres pays ('). » Il est difficile de calculer encore toute la portée de cette notification. Le Journal des Débats annonce « que c'est moins uneinj onction aux exagé- » rés qu’un encouragement aux modérés s’il y en
(l) En même temps que cette note menaçante arrivait à Berne, le Journal des Débats recommençait sa tactique de dénigrement contre là Confédération. Ainsi dans son numéro du 25 janvier on lit encore : « La Suisse ri est-elle pas le repaire de tous les factieux? » Le fait est qu’il y a bien longtemps que l’influence des révolutionnaires étrangers n’a été plus inaperçue en Suisse qu’aujourd’hui. On a pu en voir quelques-uns au milieu de la crise helvétique, mais le pays ne s’est pas douté de leur présence.
Quelque chose de plus grave, qui vient corroborer le parti pris par la presse ministérielle française de nuire au bon renom de la Suisse, ce sont les paroles suivantes sorties d’une bouche royale :
« Les événements qui ont eu lieu en Suisse, provoqués par » des partis extrêmes, ont dû exercerune influence pernicieuse » sur les Etats voisins; des Allemands, des criminels, sous la » vindicte de la justice, se sont rassemblés dans ce pays. Ils » ont employé les moyens les plus vils pour propager l'agila- » tion et le mécontentement contre tout ordre établi. »
(Discours du roi de Wurtemberg à Vouverture des Chambres , le 22 janvier LOhO)*
» a en Suisse. » C’est avec de pareils encouragements que l’étranger a compromis d’abord, puis achevé le parti conservateur dans ce pays. S’il n’était pas mort il succomberait sous ce coup.
Au même moment où un secrétaire d’ambassade venait remettre à la chancellerie fédérale, comme un commissionnaire de hasard, l’exemplaire de cette note envoyé de Neuchâtel par M. de Bois-le-Comte, M. Strafford-Canning prenait en très-bons termes congé de M. Ochsenbein, non toutefois sans lui remettre un mémorandum qui diffère de la note collective comme un conseil diffère d’un ordre. Le diplomate anglais qui vient de retourner à Paris, paraît médiocrement édifié de ce qu’il a vu en Suisse, et il prodigue les recommandations, les avis et les conseils. A tout prendre, malgré la différence de la forme, il ne serait point trop surprenant de voir se renouer un jour le concert unanime des Puissances à l’égard de la Suisse. La politique anglaise change avec ses intérêts. Le sort de la Confédération dépend peut-être en ce moment du canon de Palerme, de la discussion de l’adresse à la Chambre des Députés, ou de la vie du roi des Français ('),
(*) La conduite de la diplomatie française vis-à-vis de la Suisse a paru si étrange à quelques politiques, qu'ils se sont imaginés qu’il y avait là-dessus une habileté profonde du roi des Français pour compromettre l’Autriche, la pousser et la mettre à découvert, Si cette supposition n’est pas vraie, au