‹ La Suisse en 1847Chapitre 8 sur 18 · ARRÊTE · texte numérisé non relu

ARRÊTE

» L’affaire des Jésuites appartient à la compé- » tence fédérale.

»En conséquence, Lucerne, Schwytz, Fribourg » et Valais, sont invités à éloigner les Jésuites de » leur territoire.

d Ï1 est interdit d’admettre , à l’avenir, l’ordre » des Jésuites dans aucun des cantons de la Con- » fédération. »

Zurich ouvrit la discussion en rappelant dans son vote les procédés des Jésuites à l’égard de la Suisse, qu’ils ne craignaient pas de déchirer pour satisfaire leur envie de s’établir à Lucerne.

Dans la discussion pendant laquelle on resassa tout ce qu’on a dit depuis des siècles pour et contre la fameuse compagnie, on remarqua que plusieurs premiers députés avaient cédé la place aux seconds députés. C’est ainsi que M. Bernard Meyer, de Lucerne, qui s’était prononcé dans son canton contre l’admission des Jésuites, laissa parler M. Fischer. M. Bruey, premier député du canton de Vaud, qui peu auparavant avait proclamé les Jésuites inchassables , et parlé et écrit avec force contre la proposition d’Argovie tendante à les renvoyer, laissa le fauteuil àM. Eytel, qui n’était pas gêné par de tels antécédents (').

(*) Voici, d’après un journal de la Suisse allemande, le

Durant ce débat, à la fin duquel les propositions de Zurich furent adoptées par la majorité ordinaire des douze et deux demi, les députations du Sonderbund 11e se montrèrent pas à leur avantage. On aurait dit que leurs organes avaient reçu pour tâche de réciter des apologies de l’ordre, élaborées par les pères Jésuites eux-mêmes. C’est qu’en effet, plusieurs des députés parlant, tels que MM. Muller, d’Uri , et de Courten , du Valais , étaient leurs élèves. Le Sonderbund identifiait complètement sa cause à celle des Jésuites, ce qui devait nécessairement faire un mauvais effet auprès de maints conservateurs disposés à appuyer politiquement l’alliance séparée, mais éloignés du jésuitisme par principes religieux. C’était entre autres le cas de bien des conservateurs protestants. Enfin, jamais plaidoyer ne fut plus maladroit que celui que prononça le député de Fribourg, M. Fournier, en faveur des Jésuites de Fribourg. On voyait déci dément que lui, chef du Gouvernement de ceean-

temps pendant lequel parlèrent les orateurs dans la question des Jésuites: Zurich, 20 minutes; Lucerne, 60; Uri, 25; Schwytz, 25; Unterwald, 14; Glaris, 16; Zug, 7; Fribourg, 43; Soleure, 21; Bâle-Ville, 31; Bâle-Campagne, 4; Schaffhouse, 19; Appenzell-Intérieur, 2; Àppenzell-Extérieur, 25; Saint-Gall, .30; Grisons, 6; Argovie, 25; Thurgovie , 44; Tessin, 12; Vaud, 71; Valais, 4; Neuchâtel, 10; Genève, U; Berne, 50. Total, 10 heures et 8 minutes. Les répliques ayant duré une heure et demie, la discussion prit en tout 11 heures et 38 minutes.

ton , était complètement sous rinflueftce et la dépendance de l’ordre.

Enfin, le 6 septembre, la Commission des sept fit son nouveau rapport, si impatiemment attendu. On va voir, par son contenu, comment elle avait élargi son mandat :

« Depuis que nous avons eu l’honneur, disait la Commission, de vous présenter, sous la date du 7 août dernier, relativement aux affaires intérieures de la Suisse , un rapport et préavis sur quelques mesures dont nous vous avons proposé l’adoption , nous avons reçu de vous deux pièces se rapportant à cet objet, avec la mission de les examiner soigneusement et de les prendre en considération dans les délibérations auxquelles nous devions encore procéder.

» L’une de ces pièces est une lettre datée du 25 août dernier, adressée par le Gouvernement de Lucerne au Directoire. Après avoir accusé réception des arrêtés de la Diète relatifs à l’alliance séparée, le Gouvernement de Lucerne déclare qu’il ne reconnaît en aucune façon ces arrêtés comme obligatoires, mais que, d’accord avec les protestations déposées à la Diète par la députation de Lucerne, il doit réserver ses droits et ses convenances . La seconde pièce est une lettre datée du 50 août, du Gouvernement d’Argovie, qui informe le Direc-

toire que l’Etat de Lucerne élève de nouveaux retranchements au pont de Gyslikon.

j> Gomme ces deux actes ne permettent pas un instant de douter que les cantons de la ligue séparée, et en première ligne celui de Lucerne, loin de se montrer disposés à se soumettre aux arrêtés susmentionnés de la Diète, les rejettent positivement et continuent d’agir dans un sens qui leur est diamétralement contraire, ce que montrent leurs incessants préparatifs militaires, il surgit une nouvelle et importante question : C’est celle de savoir quelles mesures il y a à prendre ultérieurement,

» Dans l’examen de cette question, la Commission a dû naturellement partir du point de vue suivant : qu’il est impossible que la Diète ait voulu que des arrêtés de la plus haute portée, qui ont été rendus par cette autorité sur la base des instructions de la majorité des cantons et d’après les délibérations les plus mûres et les plus sérieuses, demeurent sans effet devant la résistance qu’on leur oppose. Non, la Diète ne peut vouloir se désister de toute autorité quelconque en matière fédérale ; elle ne peut vouloir offrir à la nation ainsi qu’à l’étranger l’image de la plus complète impuissance dans laquelle tomberait l’autorité fédérale. Telle a été la conviction de la Commission. Elle a dû croire aussi que la Confédération ne voulait pas jeter des questions aussi graves dans le sein de la

Diète, sans être résolue à les mener à bonne fin. C’est ce qu’il est difficile de ne pas admettre. Toutefois on a pu s’assurer, par l’examen du contenu des instructions, que plusieurs Etats se sont provisoirement bornés à donner des instructions pour les arrêtés que la Diète a déjà pris, mais que ces Etats veulent attendre d’ultérieures informations sur les effets de ces arrêtés, et, en général, sur la situation actuelle des choses.

j> Dans ces circonstances, la commission estime que le moment ne serait pas opportun, actuellement aussi que toutes les autres affaires sont terminées, pour proposer des mesures en vue de l’exécution ultérieure des arrêtés pris dans la question de l’alliance séparée ; en revanche, elle est fermement de l’avis que dans la situation présente, la Diète ne peut absolument pas se dissoudre , mais qu’elle doit s ajourner, afin que dans l’intervalle les Etats puissent prendre connaissance des arrêtés qui ont été rendus et de leurs effets, peser sérieusement la situation de la patrie, et donner de nouvelles instructions, de nature à procurer nécessairement l’exécution des arrêtés qui ont été pris. Quant à la question de savoir si dans les circonstances données, ce but sera mieux atteint par un ajournement à époque indéterminée ou par un ajournement à époque fixe, on y peut répondre de diverses manières ; toutefois, comme qu’on envi-

sage la question , les deux voies conduisent au même but, attendu que, même avec rajournement indéfini, il existe d’autres moyens prévus par le Pacte, pour réunir la Diète à temps utile. Si cependant la Commission peut émettre aussi son avis à ce sujet, il lui semble plus convenable de proposer un terme fixe pour l’ajournement, jusqu’à l’expiration duquel les délibérations nécessaires pourront avoir lieu sans que les autorités cantonales chargées de discuter les instructions aient besoin de se hâter trop. Comme motif prédominant en faveur de cette alternative on peut avancer : que la Diète doit fermement garder entre ses mains la direction et la conduite d’une affaire qui est d’une si haute importance pour la patrie, qu’elle doit reconnaître dans toute sa portée la signification de ce qui est arrivé, et se garder de donner seulement à entendre que la Diète compte sur de nouveaux événements, avant de reprendre le fil interrompu de l’affaire.

d En conséquence, la Commission a l’honneur de proposer : que la Diète ordinaire de l’an 1847 s’ajourne au 18 octobre prochain, pour délibérer alors sur les mesures ultérieures que rendra nécessaires l’exécution des arrêtés concernant l’alliance séparée, et dans l’attente que les Etats dont les instructions n’étaient pas suffisantes pour concourir à l’exécution , les compléteront d’une manière convenable dans ce but. »

Les sept cantons du Sonderbund, avec Appenzell-Intérieur, votèrent , contre ces propositions , la dissolution de la Diète. Neuchâtel et Bâle-Ville, prenant un moyen terme, demandèrent un ajournement indéfini. Les conclusions de la Commission des sept furent votées par les douze Etats et les deux demi-Etats delà majorité. Le député de Berne, en concluant dans ce sens, s’exprima ainsi :

« L’Europe est à la veille de grands événements; l’Italie, l’Allemagne, la France même en deviendront le théâtre. Tôt ou tard la Suisse en ressentira le contre-coup. Quelle position prendra-t-elle dans cette crise, si elle n’a pas procuré l’union dans son intérieur? C’est donc dans l’intérêt de la Confédération au dehors comme au dedans qu’il faut ramener l’ordre, et, pour cela, procurer l’exécution des arrêtés de la Diète. Si la Diète les abandonnait, elle jouerait le crédit de la Confédération, qui aurait cessé d’avoir un organe. Le Grand Conseil et le peuple de Berne marcheront d’accord avec leurs députés. »

Ce furent les dernières paroles prononcées dans cette mémorable session. Les députations reprirent immédiatement après la séance du 9 septembre, le chemin de leurs cantons respectifs. C’est là maintenant que l’intérêt allait se porter.

La première partie était jouée et le Sonderbund l'avait évidemment perdue. D’abord il avait com-

mencé à compromettre sa position en se posant à la Diète en agresseur, dans la discussion sur l’alliance séparée, au lieu de garder la défensive comme avec les corps-francs. En se montrant les adversaires nés et irréconciliables d’une révolution fédérale, les cantons de la minorité ultra-catholique prenaient évidemment un rôle au-dessus de leurs forces. De quel droit ces messieurs de Lucerne, d’Uri, de Schwytz, d’Unterwald, du Valais, de Fribourg, venaient-ils ainsi combattre, dans le champ clos de la Diète, un mouvement qui n’est pas particulier à la Suisse, mais qui se manifeste dans le monde entier? Evidemment ce rôle leur était soufflé par le parti à moitié occulte et à moitié ostensible, qui dans toute l’Europe a pris à tâche de faire rétrograder la civilisation, dans la crainte que devenant trop avancée, elle ne retourne vers la barbarie. Il peut y avoir du vrai dans la crainte des hommes de ce grand parti, mais ils mourront à la peine. Ensuite les titres de l’alliance catholique à se poser en Némésis, en divinité vengeresse de la religion, de la morale, de la bonne foi, de l’honnêteté publique outragées par le parti révolutionnaire ou radical, étaient-ils bien clairs, bien inattaquables, bien solides et bien authentiques? Sans doute il y a eu bien du mauvais, de l’exagéré, de l’inutile, du risqué dans tout ce qui s’est fait, ces derniers temps, dans les cantons de la Suisse ra-

dicale, tout est loin de pouvoir s'y justifier ; mais les cantons de la Suisse ultramontaine n’ont-ils pas à cet égard de trop peu ce que la Suisse radicale a de trop? Y a-t-il parmi ces Etats de la Confédération primitive un seul pays que l’on puisse offrir comme modèle d’une administration seulement médiocre et tant soit peu raisonnable? Si dans quelques cantons radicaux les révolutions démocratiques ont parfois mis en évidence et poussé aux premiers rangs des hommes d’une intelligence médiocre ou d’une valeur douteuse, les chefs de la Suisse séparatiste et ultramontaine sont-ils donc tous des génies, des anges, des saints irréprochables? Les esprits désintéressés, en présence de leurs grands airs, de leur ton hautain et de dénigrement, auxquels applaudissaient les aristocrates protestants les plus prononcés (*), ne devaient-ils pas se demander avec inquiétude si de l’extrême radicalisme ou de l’ultramontanisme crasse, le premier n’était pas encore le plus tolérable? Après tout, le peuple suisse est un peuple de bon sens, qui saura faire justice des excentricités radicales si elles lui portent préjudice. Les illusions ne durent pas toujours. Le peuple suisse est un peuple qui

(') « Non, la Suisse n’est plus un club de l’Ours, s’écriait le Constitutionnel Neuchdtelois du 27 juillet; pour le moment, elle se retire de plus en plus vers son berceau, ou, si l’on veut, elle remonte à sa source pour porter de là autour d’elle, non le ravage, mais le secours,... »

sait compter, M. Thiers l’appelle même un peuple avare, et si décidément le radicalisme le ruine et ne lui présente en fin de compte qu’une série de budgets négatifs, il saura bien lui-même remettre de l’ordre chez lui. Avec l’ultramontanisme, au contraire, qui refuse tout, nie tout, ne concède rien, il n’y a nul moyen d’avancer, de faire même ces simples progrès élémentaires qui sont aussi nécessaires à l’homme que le manger et le marcher. Ensuite le Sonderbund pouvait-il bien se donner comme le représentant du catholicisme suisse, quand des cantons entièrement catholiques, comme le Tessin et Soleure, et plusieurs cantons mixtes, demandaient sa dissolution? L’apparence du moins était contre lui.

Ce qui a nui aussi beaucoup au Sonderbund, c’est l’appui de l’étranger. Evidemment les grandes Puissances de l’Europe étaient pour lui; elles1 avaient parlé en sa faveur par l’organe de M. Guizot, l’intervention avait commencé dès ce moment-là. M. Siegwart-Muller le savait bien, et il était persuadé que les cabinets ne laisseraient pas faire les douze, quand il disait dans son journal, le Moniteur de l’alliance : « Les douze et deux demi-can- » tons s’imaginent canonner la Suisse catholique sans qu’on l’entende en France et en Autriche ! » Cette conviction morale que l’on avait alors que l’étranger aidait, encourageait le Sonderbund, lui

envoyait des munitions, des armes et des conseils, en froissant le sentiment national, contribua singulièrement à le perdre.

Enfin, quant à la forme, le Sonderbund ne s’était pas montré moins inférieur. Tantôt, restant sous sa tente, il avait refusé toute discussion, dans d’importantes questions de fond, et laissé dire ses adversaires comme s’il ne se fût pas agi de lui et de sa cause ; tantôt, au contraire, il avait disputé pied à pied, avec aigreur et ténacité, sur de simples questions de forme. Cette disparate avait imprimé à ses allures quelque chose de vacillant et de peu arrêté; ses partisans mêmes en étaient frappés. On voyait qu’il n’était pas encore sûr de son fait et qu’il attendait quelque chose d’extraordinaire, d’étrange, d’imprévu, l’appui du dehors selon les uns, un miracle selon les autres (').

(*) Voir aux Pièces justificatives les prédispositions des chefs du Sonderbund à attendre une intervention miraculeuse.

Page 1