DISPOSITIONS DES POPULATIONS
Quelle impression les débats de la Diète ont-ils causée aux citoyens des divers cantons? jusqu’à quel point de part et d’autre sont-ils disposés à seconder l’humeur belliqueuse des deux partis de l’assemblée? Voilà ce qu’il faut constater avant tout.
Dès la fin du mois de septembre, les landsgemeinde ou assemblées générales des citoyens des cantons primitifs furent appelées à se prononcer sur la politique suivie par les députations de l’alliance séparée. Celle de Rothenturm, dans le canton de Schwytz, la plus considérable de toutes, fut une manifestation imposante, d’après laquelle il semblait impossible de ne pas reconnaître combien la cause du Sonderbund était populaire dans la Suisse primitive. Les questions posées aux as-
sistants, dont le nombre s’élevait à près de dix mille, pouvaient se résumer dans celle-ci : « Le » peuple de Schwytz veut-il porter le joug de la » servitude religieuse que les protestants veulent d lui imposer? » Un commissaire épiscopal prodama aussi la religion catholique en danger. La réponse ne pouvait être un instant douteuse ; aussi quatre à cinq cents voix au plus votèrent les motions conciliatrices des landammanns Gyr et Benziger, qui conclurent, au milieu des sifflets et des huées, à ce que Schwytz se retirât du Sonderbund. Le colonel Ab-Yberg fut élu général en chef des troupes sclrwytzoises à la presque unanimité. La dernière résolution adoptée fut celle-ci : « Tout d homme qui ne répondra pas à rappel de son » pays, à moins qtiil nen soit empêché par la vod lonté toute puissante de Dieu , ou qui s’oppose - » rait aux résolutions arrêtées aujourd’hui , soit » par ses paroles , soit par ses actions , ou cher - » cher ait à les noircir par des paroles haineuses , » ou qui sympathiserait avec l’ennemi , sera puni » des peines les plus sévères dans son corps et » dans ses biens . «
Les landsgemeinde d’Uri et d’Unterwald furent aussi de grandes manifestations populaires. A celle de Stantz, la votation fut d’un aspect saisissant, écrivaient des Neuchâtelois , témoins oculaires. « Ils étaient là tous debout, serrés autour de l’es-
trade sur une grande profondeur, îa tête nue, agitant leur main droite levée, et pendant environ deux minutes poussant des cris impossibles à dépeindre. A la contre-épreuve, personne ne se leva, l’unanimité était complète.— Vous le voyez , dit le landammann en se tournant vers Fun des Neuchâtelois, ils sont unanimes (I). »
Les cantons de la majorité sentirent qu’il était nécessaire de provoquer aussi des démonstrations du même genre. Les formes constitutionnelles s’opposant, dans les cantons à démocraties représentatives, à ce que le peuple fût consulté directement comme dans les démocraties pures, des revues et des inspections militaires furent organisées. Parmi celles-ci, l’inspection générale des milices du canton de Vaud, le dimanche 3 octobre, fut une des plus remarquables en raison de la position où se trouvaient les opinions dans ce canton. Les conservateurs, organisés en parti trèsnombreux et très-compact depuis la révolution
(') Au Corps législatif de Neuchâtel, le chancelier Favarger fit allusion à ce fait, et il en tira la conclusion que Neuchâtel devait refuser son contingent à la Diète. « Naguère, disait-il, » dans l’une de ces réunions solennelles où le peuple entier » discutait sous la voûte des deux les grands intérêts de la » patrie, deux citoyens Neuchâtelois, voyageurs sans rais- » sion, se présentent au milieu d’eux. Au nom de Neuchâtel, » leurs rangs s’ouvrent et la place d’honneur est offerte à nos » concitoyens. Oserions-nous nous y montrer la tête haute, » si nous pouvions par faiblesse consentir à une lâcheté? »
qui, au mois de février 1845, avait poussé ce canton dans les voies du radicalisme extrême, crurent que le moment était venu de provoquer une démonstration contre la politique du Gouvernement sorti de cette crise. Ils firent en conséquence circuler une pétition contre la guerre fédérale et ses horreurs. Ils demandaient que la question fût ainsi posée au peuple vaudois : « Le peuple veut-il la dissolution de l’alliance des sept cantons même par la guerre? » Aux termes de la Constitution, huit mille signataires réunis pouvaient forcer le pouvoir exécutif à consulter la nation sous cette forme. Tandis que les exemplaires de la pétition des conservateurs circulaient dans le canton et se couvraient de signatures, le Conseil d’Etat vaudois invitait ses fonctionnaires à démentir le bruit (qui du reste ne courait pas) que cette pétition circulait par son ordre, et il organisait une grande inspection dans laquelle tous les miliciens, et notamment les officiers parmi lesquels figuraient beaucoup de conservateurs, devaient prêter serment au drapeau. De cette manière la position des conservateurs, placés entre la pétition pour la paix et le serment pour la guerre, se trouvait peu nette et équivoque. La pétition fut entravée, le nombre de huit mille signataires ne put être atteint ('), et les conservateurs s’étant en général décidés à prê-
(•) On n’en réunit qu’enyiron six mille.
ter le serment militaire, l’inspection eut tout le caractère d’une manifestation imposante (').
Le grand canton de Berne faisait aussi coïncider la mise en vigueur de la nouvelle organisation militaire que son Grand Conseil venait de voter récemment, et qui remplaçait celle dont M. l’avoyer de Tavel avait été le principal auteur quelques années auparavant, avec les préparatifs extraordinaires qu’il poussait avec vigueur. La législature de Zurich se prononçait de même pour le parti le plus énergique, en votant à une très-grande majorité les crédits que le Gouvernement de ce canton
(*) Voici le tableau sommaire des forces militaires appartenant au canton de Vaud qui furent inspectées et assermentées le 3 octobre :
8 bataillons d’infanterie d’élite forts chacun d’environ 900 hommes; 16 bataillons d’infanterie de réserve forts chacun de plus de 500 hommes; 2 compagnies de sapeurs du génie; 11 batteries d’artillerie attelées servant 48 pièces, dont 7 compagnies d’élite; 1 compagnie d’artillerie de position (compagnie d’élite); 1 compagnie d’artillerie de parc; 8 compagnies de carabiniers d’élite fortes chacune de plus de 100 hommes; 4 compagnies de carabiniers de réserve fortes chacune d’environ 90 hommes; 4 compagnies de cavalerie d’élite fortes chacune d’environ 70 hommes; 1 compagnie de cavalerie de réserve forte d’environ 60 hommes. En tout, 19,500 à 20,000 hommes de toutes armes. De plus, l’autorité s’était mise en mesure d’organiser 16 bataillons des hommes du dépôt dès l’âge de 17 à 20 ans, forts de plus de 500 hommes, et 8 bataillons de volontaires, composes des hommes de 45 à 60 ans. Le total des forces militaires dont pouvait disposer le canton de Vaud était ainsi de près de 34,000 hommes, en portant à 6,000 le nombre des volontaires.
lui demandait pour compléter ses armements et parer à une mise sur pied éventuelle de toutes ses milices.
A Genève, une inspection générale des milices eut lieu dans une forme simple et sans grand apparat. Elle fut satisfaisante, et les contingents des communes catholiques s’y présentèrent comme les autres. On remarqua l’absence d’officiers conservateurs, surtout dans l’état-major; dès ce moment les conservateurs genevois tendaient à s’effacer, à s’annihiler.
Deux cantons, St-Galï et les Grisons, donnaient essentiellement de l’inquiétude aux partisans delà réduction du Sonderbund même par la voie des armes, à ceux qu’en d’autres termes on comprenait sous la désignation de parti de la guerre. On se rappelle que les députés de ces deux Etats n’avaient pas voulu voter à la Diète les mesures d’exécution, et avaient demandé le temps d’obtenir de nouvelles instructions de leurs commettants. Ce fut donc sur les Grands Conseils de St-Gall et des Grisons que se porta l’attention anxieuse des partis. A St-Gall, canton mixte, l’agitation fut bientôt portée à son comble.
Tout était mis en usage pour remuer les populations catholiques, les chaires, les assemblées de communes, les réunions secrètes. Une pétition contre les mesures d’exécution se couvrait de plus
de seize mille signatures. La position était d'autant plus critique, que dans le Grand Conseil, depuis plusieurs sessions, la majorité radicale ne tenait qu’à une seule voix. Enfin on savait que l’ancien landammannBaumgartner, la tête du parti opposé à la guerre, faisait des efforts inouis, désespérés, pour déplacer cette majorité. Ces efforts furent inutiles, le Grand Conseil de St-Gall vota les mesures d’exécution si les mesures conciliatrices qu’indiquait son instruction ne pouvaient amener la dissolution de l’alliance séparée. Ces mesures préliminaires devaient être : 1 0 une proclamation dans laquelle, avant tout, la Diète exposerait au peuple suisse l’incompatibilité de cette alliance avec le Pacte fédéral ; 2 1 l’envoi de représentants dans les sept cantons de l’alliance séparée, chargés de confirmer aux autorités et au peuple les déclarations contenues dans la proclamation, et de chercher en toute bonne foi à les tranquilliser en même temps qu’à faire respecter l’autorité du Pacte.
Le Grand Conseil du canton des Grisons adopta une instruction pareille, bien qu’un peu plus dilatoire. Elle admettait la possibilité de fixer un terme aux Etats de l’alliance, mais elle se prononçait ainsi : « Ce sera seulement après que les essais des moyens pacifiques auront échoué, que la députation pourra voter l’emploi des moyens violent s.
et dans ce cas la responsabilité sera rejetée sur les Etats de l’alliance.
Dès que ces votes furent connus, les districts catholiques du canton de St-Gall et l’Oberland Grison, aussi catholique, furent en proie à un redoublement d’effervescence. Le canton de Schwytz fit avancer des troupes du côté de la frontière saint-galloise, et le canton de Lucerne plaça aussi quatre bataillons aux frontières d’Argovie le long des bailliages catholiques. A Uri et dans l’Unterwald les contingents étaient mis sous les armes. En présence de ces manifestations inquiétantes , le Gouvernement de St-Gall dut, aux termes duPacte, requérir la surveillance fédérale du canton de Zurich, et celui d’Argovie demanda aussi celle de ses plus proches voisins, Soleure et Bâle-Campagne. Les Etats ainsi requis mirent des troupes sur pied. Berne en fit de même. La crise, d’un instant à l’autre, devenait de plus en plus imminente.
Cependant les pays étrangers commençaient aussi à s’émouvoir fortement à l’idée d’une prochaine conflagration en Suisse, au centre de l’Europe, dans un moment où la Péninsule Italique était en feu, où l’Allemagne, surtout dans les Etats du Sud, paraissait fortement prédisposée en faveur de la cause des douze cantons, et où la France manifestait aussi pour cette même cause des sympathies presque générales. Le peuple français, peu au fait
de l’organisation politique de la Suisse, ne comprenant guère les subtilités de droit fédéral, ne voyait guère dans la querelle des Etats confédérés qu’une question de majorité et de minorité; allant droit au fond des choses, sans se préoccuper des formes, il se prononçait en faveur de celle-ci contre celle-là, d’autant plus que le nom des Jésuites, qu’il voyait accolé à la cause de la minorité, lui était particulièrement antipathique. Dans les hautes régions du pouvoir on ne pensait pas de même. Depuis longtemps le roi des Français était vivement sollicité par des conservateurs suisses qui ont le privilège de l’approcher de très-près, d’étudier à fond la situation de la Confédération. On avait même voulu l’engager à lire un de ces pamphlets dans lesquels les partis s’injuriaient réciproquement. Mais Sa Majesté ne paraissait pas très-facile à circonvenir. La reine était toute dévouée à la cause ultra-catholique, et on disait même que, par-devers elle, avec l’aide d’un de ses fils, elle cherchait des moyens particuliers de la servir. Dans la sphère ministérielle, les tristes scandales des procès de corruption avaient un peu détourné de ce pays l’attention des grands fonctionnaires. Pendant tout l’été on n’avait cessé de raisonner et de déraisonner à Paris sur les affaires suisses, et en fin de compte un seul homme s’était trouvé qui parut les comprendre dans leur ensemble, qui en prévit
l’issue et qui recommanda la plus grande prudence. Cet homme d’état était le duc de Broglie, nommé depuis peu à l’ambassade de Londres. M. de Bois-le-Comte envoyait de Berne dépêches sur dépêches, mais ses préventions en faveur du Sonderbund, s’accordant avec les sympathies du ministère, ne faisaient que renforcer celui-ci dans sa ligne politique hostile aux radicaux suisses. M. de Pontois, prédécesseur de M. de Bois-le- Comte en Suisse, qui n’était pas cependant un grand radical, avait vu plus sainement les choses et prédit la solution du conflit.
Le ministre des affaires étrangères, pour être d’autant mieux informé, avait envoyé en Suisse plusieurs de ses attachés, avec des missions spéciales d’observation. Mais leurs rapports n’étaient pas concordants. Bs voyaient trop, comme c’est l’ordinaire, à travers leurs préventions particulières. Les remarques des observateurs de cette catégorie allaient le plus souvent aboutir au Journal des Débats ou à quelque Revue ministérielle , comme celle des Deux-Mondes . Un article de'Ae recueil, écrit dans une forme dogmatique et tranchante , devait surtout contribuer à donner au monde aristocratique une haute idée du Sonderbund. A l’entendre, «il représentait l’autorité, » l’ancien droit; Lucerne, Uri, Unterwald et » Schwytz formaient la vraie Suisse, et les cantons
» libéraux n’étaient qu’une Suisse d’orgie, de clubs » et de tavernes; l’état moral des Valaisans était » bien supérieur à celui des Yaudois : M. deMail- » lardoz était un cœur antique, M. Fournier un » homme hors de ligne. » Sans doute que tout alors n’était pas beau à voir dans les cantons radicaux, les moyens employés y étaient trop souvent ignobles ; mais cette exaltation de la Suisse ultramontaine n’était-elle pas hors de saison, et les moyens des Jésuites valaient-ils mieux? Le rapport d’un autre secrétaire de M. Guizot, qui arrivait à des conclusions différentes et soutenait que la cause des douze était la vraie cause nationale, celle qui avait les sympathies des masses, fut, dit-on, mis de côté parce qu’il déplaisait. En Angleterre, les choses se passaient un peu différemment : Tandis qu’en France l’opinion publique était pour les radicaux et le pouvoir pour la ligue des sept, chez les torys et même chez les wighs, qui fournissent la presque totalité des touristes britanniques, les sympathies étaient en faveur du Sonderbund, à cause des traditions historiques, et parce qu’on le savait le plus faible ; mais le cabinet britannique n’en suivait pas moins en silence une ligne de conduite qui devait aboutir à l’abandon complet de la ligue séparée. Sir Robert Peel répétait encore aux députés de la majorité, qui commençaient à revenir à Berne pour la reprise des séances de la
Diète , que l’Angleterre n’empêcherait point la dissolution du Sonderbund, et qu’elle ne mettrait son veto qu’au cas où l’on voudrait faire une Suisse unitaire. « Si la Suisse est sage, avait-on dit au Foreign-Office , elle peut aller de l’avant. »
On était à la fin du terme fixé pour l’ajournement de l’assemblée fédérale, et de nouvelles complications allaient survenir, qui devaient encore précipiter le dénouement. Depuis que la Diète avait prohibé, par un arrêté, le transit des armes et des munitions destinées aux cantons du Sonderbund, les populations radicales, tenues en éveil, exerçaient un contrôle sur tous les transports suspects de marchandises dirigés vers ces Etats. Il en résultait parfois des quiproquos, des réclamations de la part du commerce, mais parfois aussi des découvertes importantes.
Depuis le commencement du mois d’octobre, des journaux français des départements frontières signalaient des chargements d’armes sortant des arsenaux du royaume, et destinés, disait-on, aux cantons de l’alliance, et particulièrement à Fribourg. Les lettres du commerce corroboraient ces indications (*). Le 4 d’octobre, le Conseil d’Etat
(*) Extrait d’une lettre de Besançon, le 30 septembre 1847 :
« Aujourd’hui j’ai yu charger 126 caisses, chacune de 24 fusils, 28 caisses de sabres, 9 caissons de poudre, 3 obusiers,
3 pièces de 8. On croit que ce convoi se dirige sur Bulle. Les
du canton de Yaud rendit le Gouvernement de Neuchâtel attentif à ces bruits, et lui signala même positivement le prochain passage sur le territoire neuchâtelois, d’une quantité considérable de munitions et d’armes destinées au canton de Fribourg. Cet avis était donné pour que le Conseil d’Etat neuchâlelois les arrêtât à leur passage, conformément aux ordres de la Diète. Le Conseil d’Etat de Neuchâtel ne se pressa pas d’agir. Les populations libérales du Yal-de-Travers, territoire neuchâtelois limitrophe de la France , plus attentives que leur Gouvernement aristocratique, et sans doute plus disposées que lui à intercepter l’envoi d’armes au Sonderbund, firent une garde vigilante. Les administrés agirent à défaut des administrants, et, tandis que le Gouvernement neuchâtelois députait le chef de sa police, M. Lardy, déjà connu par une enquête contre les communistes allemands et suisses, auprès du sous-préfet de Pontarlier, puis encore plus loin, auprès du préfet de Besançon, pour obtenir des renseignements, les armes signalées étaient arrêtées en partie à la frontière neuchâteloise, par des citoyens neuchâtelois dévoués à la cause fédérale, et dirigés par eux sur le territoire vaudois.
caisses portent le nom de Fs-Xr Valdieu, Haut- Rhin. C’est un M, Rœrni, de Lucerne ou Fribourg, qui a fait partir ce convoi, etc. On dit que ce convoi, expédié d'abord sur Bâle, a été dirigé postérieurement sur les Verrières. »
En même temps que ces faits se passaient, le président du Conseil d’Etat vaudois, M. Blanchenay, mettait à Yverdon l’ambargo sur le bateau à vapeur neuchâtelois, qui fait le trajet de cette ville à Neuchâtel , et forçait le capitaine à en remettre le commandement à un Yaudois, M. Dor, naguère officier de marine en Angleterre. Des carabiniers et des artilleurs vaudois furent immédiatement placés sur cette embarcation, qui se mit à faire sur le lac de Neuchâtel une croisière de police, pour intercepter les envois d’armes que le Gouvernement de Neuchâtel passait pour favoriser tacitement. Enfin, le Directoire fédéral envoyait à Neuchâtel M. Stockmar, membre du Gouvernement bernois, pour sommer les autorités neuchâteloises d’obtempérer aux ordres de la Diète, et pour agir à leur place, si elles demeuraient inactives. On comprend quelle exaspération ces mesures extraordinaires, prises coup sur coup, durent causer dans le monde officiel neuchâtelois, dont les sympathies pour la cause du Sonderbund avaient été tant de fois proclamées. L’envoi du commissaire fédéral, M. Stockmar, inquiétait surtout le Conseil d’Etat de Neuchâtel. On bâtissait sur sa mission tout un échafaudage révolutionnaire. Il faut savoir que M. Stockmar, l’un des auteurs les plus actifs, les plus capables, les plus énergiques de la révolution bernoise de 1851, mécontent de la politique bâ-
tarde du Gouvernement qu’il avait contribué à installer, s’était autrefois séparé de lui, et avait songé à réunir le Jura bernois à Neuchâtel, dans la pensée que ces deux pays, de langue et de civilisation françaises, s’entendraient mieux que la partie allemande et la partie française du canton de Berne. Ces plans avaient valu à M. Stockmar une proscription et la haine de ses anciens amis, entre autres de l’avoyer Neuhaus. Il avait fallu la révolution bernoise de 1846 pour ramener M. Stockmar dans son canton et à la tête des affaires. On connaissait plus ou moins tout cela à Neuchâtel, et l’on croyait sérieusement que le commissaire du Directoire avait des vues et des instructions secrètes. Les royalistes supposaient que M. Stockmar devait se mettre en rapport avec les nombreux mécontents que la position mixte du canton-principauté de Neuchâtel indispose, et qui voudraient la changer. On allait jusqu’à dire que le commissaire fédéral avait un Gouvernement provisoire tout nommé dans sa poche, et on transformait en conciliabules révolutionnaires quelques entretiens qu’il eut avec deux ou trois Neuchâtelois, mis en suspicion à cause de leurs opinions suisses. Une invitation qu’il accepta chez un député de la minorité du Corps Législatif neuchâtelois, qu’il connaissait depuis longues années, fut traitée de complot tendant à bouleverser l’Etat.
Il y avait bien des suppositions gratuites dans tous ces griefs, mais l'esprit de parti était aveuglé et courroucé. Il croyait fermement que M. Stockmar était venu pour reprendre son projet favori d’un canton du Jura, dont la Chaux-de-F onds aurait été le chef-lieu. C’était aussi une chose poignante pour une partie de la population de Neuchâtel, que le spectacle de ce bateau à vapeur couvert de soldats, venant la braver à une encablure du port. Elle semblait craindre que les Vaudois ne voulussent déverser sur Neuchâtel le tropplein de leur radicalisme. L’arrivée du général de Pfuel, gouverneur prussien de Neuchâtel, au milieu de cette bagarre, présenta un certain degré d’intérêt et de gravité. On connaissait la capacité de ce militaire, la haine qu’il portait aux cantons du mouvement, et l’on savait que sa présence à Neuchâtel, dans ce moment critique , ne pouvait être sans portée. Les radicaux crurent qu’il venait jeter dans la politique de nouveaux ferments étrangers. Ainsi, de part et d’autre les esprits s’envenimaient et se rejetaient les inculpations (’).
(') Voici les faits qui sont restés constants, d’après le rapport des commissaires fédéraux, touchant l’envoi d’armes fait à Fribourg par le Gouvernement français : Ce n’était pas le Conseil d’Etat, mais le Conseil diplomatique qui agissait, M. Antoine Rœmi, de Bertigny , s’était rendu à Paris et à Besançon pour traiter. Le 10 septembre, le général Trézel, ministre de la guerre, lui délivra l’autorisation d’exporter par le
Les cantons de l’alliance séparée étaient de leur côté en proie à une fermentation non moins vive.
A Lucerne, le peuple n’ayant pas été consulté directement sur la question brûlante du moment,
hureau de Fontarlier, pour le canton de Fribourg, 4 obugiers de campagne montés sur affûts, avec avant-trains, coffres et accessoires, 4 caissons avec coffres, 1000 obus de 15, 400 boulets de 24, 250 boîtes à balles remplies,^ harnais complets, 3000 fusils à silex, 3000 tire-balles, 3000 pierres à feu. Le 29 septembre, M. Rœmi versa, entre les mains du colonel directeur de l’artillerie de Besançon, une somme de 20,000 fr. pour compte de M. le ministre de la guerre (porte la quittance), et à compte d’une créance qui sera ultérieurement réglée entre les parties. Le 30 septembre, le même fonctionnaire délivra à M. Rœmi la facture des armes et munitions qui furent mises à sa disposition , et qui s’élevait à 72,411 fr. 50 c. Le prix des 4 obusiers avec les affûts était de 11,290 fr. de France; celui des caissons de 4,760 fr., et celui des 8 harnais complets à 4 chevaux de 4,578 fr. Les fusils à silex sont portés à 15 fr. de France la pièce. Outre les frais ordinaires d’emballage figurant sur la facture, l’arsenal de Besançon s’est fait rembourser 272 fr. 27 c. pour dépenses faites pour V encaissement et autres dispositions propres à faciliter le transport du matériel livré à Vexportation le 30 septembre. Ces dépenses extraordinaires cuit été occasionnées par les précautions prises pour déguiser ©es objets de guerre et les faire passer pour des machines industrielles.
La maison T. Amet de Besançon se chargea du transport Jusqu’à Neuchâtel ; le poids approximatif était de 50,810 kil.; mais, après les mésaventures qu’éprouvèrent les convois, il fallut leur faire prendre une autre direction, et le Gouvernement français leur accorda un asile au fort de Joux. Ces contre-marches occasionnèrent des frais considérables, qui furent remboursés à T. Amet par M. Rœmi.
les meneurs provoquaient une adresse de tous les citoyens actifs au Gouvernement , pour approuver toutes ses mesures, le féliciter de sa ligne de conduite, et l’encourager à persévérer jusqu’à la fin. Plus de seize mille signatures couvraient cette adresse. Le Grand Conseil lucernois, à la majorité de 86 voix contre 8 ('), prenait de son côté une décision par laquelle, « considérant que les douze » Etats et deux demis avaient déjà commencé à j> exécuter leur arrêté illégal , en interdisant aux » cantons de l’alliance de faire des ouvrages de » défense, de recevoir des armes et des munitions, » en rayant de l’état-major les officiers fidèles à j> leur serment , il chargeait le Gouvernement de » Lucerne d’agir comme il l’avait fait jusqu’ici, de j> concert avec ses alliés des autres cantons catholi- » ques. 3> Il votait aussi des crédits illimités pour toutes les dépenses militaires , et demandait à toutes les troupes un serment solennel.
A Schwytz, les populations entières, ayant à leurtêtele landammann et le colonel Ab-Yberg,un chapelet à la main , se rendaient en procession extraordinaire au fameux couvent de Notre-Dame des Hermites, à Einsidlen, si fameux comme lieu de pélérinage, et si puissant jadis dans la contrée.
(•) La minorité du Grand Conseil était essentiellement représentée par MM. Kopp, ancien ayoyer, et Casimir Pfvffer, ancien président dç la Cour suprême.
Les Jésuites de Schwytz, comme pour braver la Suisse radicale, annonçaient l’intention de bâtir une nouvelle aile à leur collège. Dans le Valais, qui paraissait aussi unanime, le commandant général de Kalbermatten mettait toute son armée sous la protection de la reine des Gieux, et allait avec son grand état-major invoquer la protection de saint Maurice, le chef de la légion Thébéenne. Sur les reliques de ce saint, tous les officiers, défilant l’un après l’autre, le général en tête, devant une immense population valaisanne et savoisienne , venaient aiguiser leurs épées , comme autrefois ce grenadier français sur le tombeau de Catinat.
Les pères Jésuites de Lucerne, moins confiants sans doute dans l’intercession des saints et dans 1- efficacité des reliques, vendaient celles de saint François d’ Assise, avec le reliquaire qui les renfermait, à un marchand de curiosités. Ils sentaient qu’ils allaient avoir plus besoin d’argent que de toute autre chose (').
(!) Le supérieur des Jésuites de Loceroe , le père Zimmen, s’apercevant un peu tard qu’il avait agi tout au moins avec légèreté en abandonnant ainsi aux chances du commerce le sang d’un grand saint , écrivit à son acquéreur pour réclamer une petite fiole noire qui était restée dans le reliquaire et à laquelle des personnes de Lucerne tenaient beaucoup. « On nous a dit, ajoutait-il, « que c'était du sang de saint François d’ Assise , et » comme un pareil objet n’est pas clans le commerce, vous nous » feriez plaisir en nous le renvoyant. »
Le reliquaire était déjà parti pour Paris avec tant d’objets
Enfin, dans le canton de Genève, la chaire catholique commençait à retentir de prédications favorables à la ligue séparée. Le curé de Yersoix prononçait un discours pathétique, pour détourner les soldats catholiques genevois de remplir leurs devoirs militaires, et d'obéir à l’appel de leurs chefs et de leur Gouvernement. Mais cet appel à la résistance n’aboutissait qu’à un procès en police correctionnelle, et n’avait d’autre résultat que de faire traquer par la gendarmerie les miliciens récalcitrants (x).
C’est au milieu de tous ces incidents divers que s’ouvrit la nouvelle session de la Diète.
d’arts, de livres, de manuscrits précieux, de tableaux vendus à vil prix dans ces derniers temps par des moines ignorants ou insoucieux. On ferait une bien longue liste de tous les trésors de ce genre dont la Suisse s’est appauvrie au milieu de ses dissensions. Tandis que dans d’autres pays on attache une importance toujours croissante à des richesses pareilles, on dirait qu’elle s’en dépouille à plaisir.
(’) M. le curé Moglia, de Yersoix, fut condamné par le Tribunal correctionnel à cinq jours d’emprisonnement. Il reçut les félicitations de son évêque, Monseigneur Marilley.