LA STATION
le roc. une des cimes les plus hautes et les plus maccessibles des Alpes. Commencée il y a une vingtaine d'années sous la direction de l'ingénieur Adolphe Guyer-Zeller, mort en 1899, et dont on peut voir le médaillon à la station d Eismeer, la ligne s'est poursuivie lentement mais sûrement, avec la remarquable ténacité dont fait preuve en toute chose le peuple suisse. L attaque du tunnel ne pouvait se faire que d'un côté, et 1 emploi de perforatrices à grand travail était impossible. Mais la roche, composée en majeure partie de schistes compacts, était bonne, et on n'a pas eu à craindre des venues d eau comme au Simplon ; progressivement acclimatés à I altitude, les ouvriers n ont pas souffert du mal des montagnes. La voie qui part de la Petite Scheidegg (2 064 mètres) est à ciel ouvert sur une longueur d'une demi-lieue, puis elle s'engage dans un tunnel en pente rapide, qui aura plus de dix kilomètres, et qui s élève en contournant à 1 ouest et au sud le pourtour rocheux de 1 Eiger et du Moench pour aboutir sous la cime de la Jungfrau à 4 093 mètres d altitude : point culminant de la ligne, d'où un ascenseur conduira au sommet du pic, 68 mètres plus haut. Malgré les difficultés, chaque tronçon à été ouvert à son heure: Eigergletscher presque au début, !a première station souterraine en 1899, Eismeer en 1906, Jungfraujoch — lavant-dernière du projet — en 1912.
A Eigergletscher la voie longe le grandiose fleuve de glace qui dévale entre lEiger et le Moench en une somptueuse et éblouissante cascade de glace. Près d une grotte artificielle, des montagnards amènent, par les beaux jours, des luges surmontées de petits bancs verts à dossiers, et on peut, en plein mois de juillet et d'août, se donner I amusante émotion des glissades rapides et cahotées sur la piste de neige tracée à même le glacier. Mais parfois aussi, au cours de l'été, le brouillard givré s abat sur le paysage auquel il donne une note poignante. Il faut voir encore les orages de grêle qui surgissent rapidement d un ciel serein, quand l'éclair fait jaillir de la pénombre les cimes neigeuses et que le tonnerre rebondit en fracas de roc en roc.
La première station souterraine, Eigerwand, n'est, à proprement parler, qu'une ouverture pratiquée dans l'immense muraille rocheuse de l'Eiger qui tombe droite, de trois mille mètres, sur la vallée de la Liitschine noire. Les rares plaques de neige qui ont pu s accrocher aux parois suintent, le jour, aux rayons du soleil ; en face, se dresse le massif oblong du Faulhorn ; et tout en bas, dans 1 effrayante profondeur de la vallée, de minuscules points rouges criblent le vert atténué des prairies : ce sont les toits de Grindelwald. De la vallée, par les nuits claires d'été, on aperçoit la lumière de la gare comme une toute petite étoile piquée bien haut au front de la montagne.
A Eismeer la vue est plus grandiose et plus saisissante encore. Là on est jeté brusquement, dès qu'on se penche aux fenêtres du roc, en plein chaos du monde glaciaire, au milieu
OBERLAND BERNOIS
LE REKUCE DU BERGLl (3299 M.) ET LE SCHRECKHORN (4080 M.).
du paysage de neiges éternelles le plus sauvage et le plus convulsé qu on puisse rêver. A quelques mètres en contre-bas commence le glacier, où I on descend par des échelles, et qui se fend presque aussitôt en immenses crevasses aux profondeurs inconnues. En face, c est un prodigieux éboulis de séracs gigantesques qui chevauchent les uns sur les autres jusqu à des hauteurs démesurées, se disloquent, se craquellent, s'ouvrent et bâillent en grottes ouvertes comme des gueules monstrueuses auxquelles il ne manque même pas les fanons des stalactites de glace. A peu de distance, on voit de temps à autre une caravane d alpinistes encordés descendre prudemment en taillant les marches au piolet, ou monter vers la cabane du Bergli, dont le toit aigu et sombre fait tache sur la blancheur de la glace, et près de laquelle, en juillet 1910, sept alpinistes et guides trouvèrent la mort dans une effroyable catastrophe. A gauche les glaciers conjugués en un fleuve immense fuient en tournant derrière un éperon rocheux, dominés au lointain par le groupe sévère du Schreckhorn aigu, au manteau zébré de gris et de blanc.
L impression est plus tragique par une de ces tempêtes de neige qui sévissent parfois en plein été. Par les ouvertures béantes des rochers s'engouffrent sans fin de furieuses rafales de poussière glacée, tandis qu on entend sur sa tête se succéder, à mtervalles rapprochés, les avalanches qui sautent comme des coups de mine. Par les éclaircies de la bourrasque, à travers un brouillard ténu, apparaissent les crevasses et les séracs tout proches, ouatés et rembourrés de neige fraîche, tandis qu'au lointain un pic déchire un pan de nuage de son bec rocheux. Pour les fervents des Alpes, la montagne est peut-être plus belle, plus passionnante encore dans ses colères que dans ses sourires.
La dernière station, à I heure actuelle, Jungfraujoch, s'ouvre à 3 457 mètres d'altitude. C'est la gare la plus élevée d'Europe, en attendant l'achèvement complet de la ligne, qui a été arrêté du fait de la guerre. Le pano-
rama est immense. De la galerie souterraine, on accède à un vaste plateau de glace, sur le col qui sépare le Mœnch de la Jungfrau. D un côté, s approlondissent. sous l'écroulement du glacier de Guggi, de vertigineux précipices vers les vallées vertes de I Oberland et les lointains bleuâtres de la plaine suisse; de l'autre s'ouvre l'énorme cirque glaciaire, ourlé d'arêtes et de pics rocheux, qui dévale vers le Valais par le géant des fleuves gelés, l'Aletsch ; la descente de Jungfraujoch à la vallée du Rhône, avec la halte à mi-chemin, au refuge Concordia, va devenir une traversée classique de glaciers. Par les beaux ciels, 1 atmosphère est d'une limpidité merveilleuse et il semble qu'on va toucher du doigt les sommets du Mœnch et de la Jungfrau, distants encore de plusieurs heures de marche très dure. C'est un spectacle inoubliable.