INTERIEUR DUNE FROMAGERIE
pour aller gagner quelque argent en " faisant la saison n, et toujours dans le but de revenir à leur foyer et d'embellir la demeure de leurs ancêtres.
Le Suisse n'aime pas seulement son pays ; il a aussi I amour très profond de la montagne. Ailleurs, le montagnard se plaint souvent d'être rivé à un sol ingrat, et il apprécie rarement la beauté du paysage au milieu duquel il vit. Les Suisses, au contraire, surtout peut-être les Suisses allemands célèbrent la montagne dans presque tous leurs chants populaires. Ils ont senti les premiers la poésie des Alpes, que leurs écrivains, depuis jean-Jacques Rousseau et Salomon Gessner, ont révélées à l'Europe. Ce ne sont pas des couplets grivois qu'entonnent ces rudes bouviers, mais des chants graves, religieux, voire sentimentaux, où 1 amour est exalté sur le mode lyrique, presque lamartinien, entre I idée de Dieu et l'amour de la nature. 11 faut entendre aussi voudler (jodein) ces pâtres dans la montagne : chant sans parole, succession de roulades simples et mélodieuses, qui s'est popularisé chez nous — déformé par d'inutiles fioritures musicales — sous le nom impropre de tyrolienne — et qui est vraiment impressionnant lorsque les notes soutenues par une jeune voix de ténor se prolongent dans le silence des bois et sont répercutées par les échos de la montagne. La vie des montagnards est rude. Ils suivent les saisons et les mouvements de la végétation. L'hiver, hommes et bestiaux descendent dans la vallée, se replient dans les villages, en profitant toutefois de la neige pour aller chercher en traîneaux, sur les hautes pentes, des charges de bois qu ils descendent avec une rapidité vertigineuse. C'est l'époque des travaux à la maison : on répare les outils, on soigne les fromages. C'est le moment aussi des longues veillées, où on lit la Bible en famille, où jeunes et vieux achèvent leur instruction par des lectures souvent très sérieuses.
Dès le printemps on conduit le bétail dans les prés,
tandis qu'on procède à certaines semailles, qu'on travaille la terre, qu on taille les arbres.
A la Saint-Jean, parfois avant, les troupeaux montent aux alpages — prairies naturelles à herbe courte, situées très haut, et qui servent exclusivement à la pâture. A ce moment les familles se scindent, car les gardiens du bétail sont désormais trop éloignés pour venir coucher au village. Ceux qui sont désignés pour être bergers vivent trois mois dans les misérables cabanes de bois qui s'échelonnent de quinze cents à deux mille mètres d altitude. On leur apporte deux ou trois fois par semaine leur pain bis, leurs pommes de terre et quelques tranches de salaison. Ils couchent sur des lits de fougère dans les étables, font le beurre et le fromage et redescendent à la fin de septembre. Pendant ce temps, ceux qui sont restés au village rentrent les récoltes, coupent les foins au fur et à mesure de leur maturité en remontant peu à peu de la vallée à la montagne, font la moisson du blé et du seigle, ramassent les fruits.
L'automne est une période très courte et particulièrement active. Il faut battre les céréales, les vendre, et faire moudre ce qui sert à la consommation familiale, travailler la terre et procéder à une partie des semailles. C'est le moment aussi où I on vend, dans les grandes foires d octobre, les bestiaux, le beurre d'été, les fromages qui n ont pas besoin de l'hiver pour mûrir. Alors s'établit le bilan de 1 année, qui se solde généralement par quelques billets confiés aux caisses d épargne ou aux banques. Car I élevage, grâce au renchérissement
constant de la viande et au tarif protecteur que la Suisse s'est voté, est aujourd hui très rémunérateur : avec 1 industrie du tourisme alpestre, il est en voie de bouleverser les anciennesconditions économiques, et de rendre les plus riches les pays jadis les plus pauvres, malgré leurs sols tourmentés, impropres aux cultures intensives, leurs pâturages, leurs forêts et leurs pics neigeux.
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