‹ La Suisse illustreeChapitre 39 sur 296 · LE GLACIER DE GORNER · texte numérisé non relu

LE GLACIER DE GORNER

tion étrange sur quiconque a la montagne dans le sang — comme disent ses fanatiques, — par sa silhouette robuste et hardie, pyramide tordue, massive et audacieuse, aux crêtes puissantes, dressée en un geste de défi, et dont le bec d aigle semble déchirer l'azur du ciel ; le Cervin monstrueux, étrange, d une séduction fantomatique, soit qu il découpe à I emporte-pièce, toute blanche dans la crudité d'un ciel bleu, sa silhouette neigeuse sur un fond de saphir, — soit qu il se dore de touches cuivrées et roses, ombrées de violet, au soleil couchant, — ou qu il estompe ses rocs durs en nuances opalines à demi fondues sur la grisaille du crépuscule. Tantôt il se drape dans une écharpe flottante de nuages qui s'accrochent à son ossature et cachent tour à tour sa tête et ses flancs: tantôt saillant à vif, blanc ou doré, sur un fond de nuées gris perle, il apparaît comme un fantastique diamant douillettement posé sur la soie molle d'un écrin fabuleux (I).

Et pourtant, que de victimes a faites le colosse ! Leur martyrologe est écrit en mentions poignantes dans leur simplicité, dans le musée alpin de Zermatt et sur les tombes des deux petits cimetières dont tous les alpinistes ont fait le pèlerinage.

Là sont les portraits des guides et des touristes morts au champ d'honneur : un nom, une date, une montagne, — c'est tout. Dans les vitrines, les reliques funèbres : morceaux de vêtements déchirés, ensanglantés; souliers, chapeaux , les lunettes d'un docteur allemand, le bréviaire d un abbé, le petit sac d'une Américaine, des piolets, des cordes, — et surtout la

(I) Le nom Cervin est un dérivé de « cerf » . et doit être originaire de l'italien .

qui possède l'adjectif ccrvino. Les Suisses allemands appellent horn (corne) toute LA CHAPELLE ANG

cime pointue. ET LES TOMBES DES

corde tragique dont la rupture provoqua la quadruple catastrophe de 1865.

Et voici autour del église anglaise, et dans le modeste cimetière sans clôture qui garnit la petite place sous la protection des habitants, les épitaphes laconiques des vaincus de 1 Alpe, de tous ceux qui, avant leur suprême épopée, avaient demandé, en cas d accident, à être enterrés auprès de leurs compagnons d armes, face aux montagnes qu'ils ont escaladées et domptées, et qu'ils aiment jusque dans le trépas. Voici la tombe de Michel Croz, qui (( mourut en homme de coeur et en guide fidèle 11 ; voici, à côté de ses compagnons, le cénotaphe de lord Douglas qui, depuis près d un demi-siècle, attend que le glacier homicide se décide un jour à rendre sa proie...

De jour en jour, les chances de danger diminuent, et une cinquantaine de caravanes peuvent, chaque été, tenter I ascension du Cervin ; cinq ou six partent parfois le même matin : il arriva un jour que trente-cinq personnes se rencontrèrent au sommet et purent à grand'peine trouver place sur son étroite arête, debout et serrées les unes contre les autres. Les Clubs alpins, italien et suisse, ont construit sur ses flancs trois cabanes-refuges en attendant une quatrième imminente ; des cordes, des chaînes, des crampons, des échelles ont été installés aux passages les plus périlleux : le monstre est muselé. Un prêtre de Valtournanche, en 1902, put exécuter I audacieuse entreprise, avec plusieurs guides, de hisser et de fixer au sommet une immense croix de fer. Dernièrement on proposa même de construire un funiculaire pour accéder à la cime; mais ce ne fut dans toute la Suisse qu un cri de protestation : le Club alpin prit la tête du mouvement contre « un tel meurtre h, une pétition se couvrit de trente mille signatures, et on

peut être assuré aujourd'hui que le ruban d'acier ne violera pas les flancs du mont tragique et sublime...

. . .Zermatt a un jardin alpin qui étage ses massifs pittoresques d'aconits outremer, d'ancolies pourpres et de gentianes turquoise, et plus haut, le parc des bouquetins où s'ébattent ces animaux si curieux, gris, robustes, aux longs poils et aux longues cornes, presque disparus aujourd hui des Alpes; à côté deux, des écureuils s ébrouent, tandis que des marmottes en famille, près d un terrier improvisé, tendent aux passants leurs jolis museaux intel- LAisE DE ZERMATT ligents en quête d'une

VICTIMES DU CERVIN. gourmandise.

VALAIS

Deux gorges sauvages sont à proximité de Zermatt : celle de Trift, toute proche, celle de Gorner, à un quart d'heure. L'été, les rhododendrons musqués, aux dures folioles de buis, auxquels les Allemands ont donné le joli nom d'/l /penrosen (roses des Alpes), ruissellent en cascades sanguinolentes sur les pentes humides et moussues des vieilles forêts d'aroUes; on va cueillir l'edelweiss pelucheux sur les alpages de Z'mutt.

aux ressauts si brusques qu on est souvent obligé de s'accrocher avec le piolet pour éviter de glisser dans l'abîme.

Combien de jolies misses anglaises, attirées par la fleur traîtresse, sont mortes happées par le précipice, — mortes en cueillant des fleurs!

Les bons marcheurs qui n'ont pas la prétention de faire de grand alpinisme, ne manquent pas de monter au lac Noir, — encore un lac, minuscule cette fois, juché sur une montagne, à 2 589 mètres de hauteur. De là la vue s'étend au loin, du Cervin massif et déjà plus proche, au cirque neigeux qui entoure la combe de Zermatt, profonde comme un entonnoir.

Dans cette solitude

aride, sans arbre et sans buisson, où en plein été les plaques de neige écaillent le gazon maigre, un hôtel de cure d'air voisine avec une vieille chapelle devant laquelle chaque été, le 15 août, le prêtre, environné d'une foule recueillie, vient dire en plein air la messe de Notre-Dame-des-Neiges. C'est la première étape sur le chemin du Cervin. Plus haut on monte aisément au belvédère rocheux du Hœrnli rougeâtre.et on arrive, à 3 300 mètres, à la première cabane du Cervin, où la commune de Zermatt a fait construiie un hôtel . Là s arrête le sentier muletier, après avoir longé et dominé le glacier de Furgg qui à sa base ouvre sur un rocher formidable sa gueule énorme, lèvres retroussée:!, aux coins bavant de glace, comme s'il voulait broyer la pierre grise avec les dents vertes de ses séracs. De la première cabane la vision est sauvage et splendide : la pyramide du Cervin, toute proche, apparaît

Page 1