LES SOURDS-MUETS
La surdi-mutité est l'une des plus terribles infirmités; les malheureux qui en sont atteints ont, au sein de la société , la plus triste situation ; lorsqu'ils restent sans enseignement spécial ils sont les esclaves de leurs instincts auxquels ils obéissent souvent avec dérèglement, avec une impétuosité effrayante , ne connaissant et n'observant aucune des lois , aucun
des devoirs sociaux. Cette infirmité avait toujours été considérée comme incurable, lorsque, vers le milieu du siècle dernier, un philanthrope dévoué, labbé de l'Epée, se consacra tout entier au soulagement des infortunés sourds-muets et fonda à Paris la première institution, où il enseignait à percevoir par les yeux ce que ne pouvait dire la parole. L abbé de TEpée eut pour élève et continuateur labbé Sicard, qui institua d'abord une école de sourdsmuets à Bordeaux, puis devint le successeur de son ancien maître à 1 école de Paris.
L'humanité ne saurait trop honorer ces deux noms justement illustres; à eux est due la preuve que la culture de Tintelligence est possible chez ceux-là mêmes auxquels manquent les principaux organes de perception et de relation. Leur méthode s'est rapidement étendue dans tous les pays, elle a reçu de nombreux et habiles perfectionnements; mais ceux-ci étaient contenus, limités même par lopinion universellement répandue, que la langue et les organes vocaux des sourds-muets étaient originellement mal conformés et tout à fait impuissants à articuler des sons. Une erreur non moins grande attribuait constamment la surdité à une affection congénitale de l'ouïe ; cette erreur a régné jusque dans ces derniers temps. Des études attentives, des
observations suivies, ont fait reconnaître que les cinq sixièmes des sourds -muets netaient pas, en naissant, privés de l'ouïe ; la perte de ce sens résulte généralement d'affections catarrliales de l'appareil auditif, contractées et mal soignées, et particulièrement de celles qui succèdent à la scarlatine ; on a constaté en outre que sur cent sourds-muets il y en avait à peine un dont les organes vocaux fussent incapables de fonctionner. D'autre part, il a été établi que chez plusieurs enfants muets la surdité n'était pas aussi complète qu'on l'avait cru d'abord, et que, par des soins spéciaux et une certaine manière de leur parler près de l'oreille, on parvenait à leur rendre l'ouïe et par suite la parole.
C'est après la constatation de ces différents faits, que la méthode nouvelle d'enseignement des sourdsmuets a été substituée à l'ancienne ; la Suisse possède plusieurs établissements oii elle est mise en pratique, notammient à Genève, à Richen près Bàle, à Zurich : partout les succès répondent au zèle des professeurs.
Là ce n'est plus le langage des signes, c'est la parole même qui est enseignée ; pour cela toute l'attention du sourd-muet est appelée sur les mouvements et la forme des lèvres du professeur pendant que celui-ci parle, mouvements qu'on lui fait repro-
duire; puis, par des exercices d'aspiration et d'expiration pendant lesquels certaines manipulations sont pratiquées sur l'appareil laryngé, l'élève apprend à émettre les sons vocaux qui viennent s'articuler sur ses lèvres et se traduisent en paroles aussi nettes, aussi distinctes, que peut l'être le langage humain.
Tout en enseignant à parler aux élèves, les pro • fesseurs leur donnent la même instruction que dans les autres écoles ; ils les préparent ainsi à prendre leur place indépendante et utile dans la société.
Nous avons pu nous entretenir, en français et en allemand, de sujets très-divers avec les pensionnaires de ces sortes de collèges : nos questions immédiatement comprises recevaient aussitôt une réponse conforme.
Il est à peine besoin de rappeler qu'à tous les points de vue, il importe de commencer l'éducation des sourds-muets dès leur jeune âge ; nous avons vu, à Zurich, des enfants ayant atteint 12 à 13 ans qui, admis depuis quelques mois seulement, dans un état de complète surdi-mutité, usaient déjà intelligemment delaparole. Il est vrai que rien ne peut dépasser l'habileté et le dévouement de l'honorable pasteur Schibel, directeur de cet établissement ; nous répétons que les mêmes qualités se trouvent chez les professeurs des autres écoles du même genre.
Les conséquences de ce mode d'enseignement frappent trop l'esprit, pour qu'il soit nécessaire de les énumérer, elles ont évidemment un caractère social; mais pour l'individu , elles sont un bienfait inexprimable ; l'exercice de la parole favorise l'ampliation de la poitrine, il change toute l'expression de la physionomie, si triste auparavant ; il rend enfin à leur véritable destinée humaine des malheureux qui ne vivaient qu a demi. La parole n'est-elle pas en effet, le plus noble des attributs de l'homme, le plus puissant agent de ses sentiments, de ses facultés: aussi grand est le crime qui impose le mutisme, aussi magnifique est la science qui donne la parole: en Suisse, pays de liberté, cet axiome est bien compris; là on fait parler les muets, pendant que, dans certaines autres contrées, on cherche à paralyser la langue et à fermer la bouche.
Il est consolant de voir les pays libres sans cesse à la poursuite des améliorations physiques et morales des citoyens: il est bon de signaler les succès obtenus par leurs généreux efibrts. Toutes les infirmités humaines ne sont pas également curables, mais toutes au moins sont dignes de pitié, et sont susceptibles d'assistance : c'est encore dans cet esprit et avec cette pensée que fonctionnent en Suisse d'autres établissements dont nous avons à parler.