LES AVEUGLES
La cécité, non-seulement enlève à l'homme les jouissances les plus douces, elle le rend en même temps à charge à la société; chose étrange cependant, les aveugles sont généralement d'humeur facile, parfois joyeuse. Il est infiniment peu d'aveugles qui le soient dès leur naissance: les maladies fréquentes et graves des organes de la vue , chez les nouveaux nés et chez les jeunes enfants , lorsqu'elles ne sont pas convenablement soignées , produisent la cécité ; aussi est-ce dans les familles pauvres que ce malheur se rencontre le plus fréquemment.
Nous ne parlerons pas ici des cécités dont l'art chaque jour plus puissant peut obtenir la guérison ; nous nous bornons à dire, à cet égard, que l'ophthalmologie est cultivée et enseignée d'une manière remarquable dans les universités de Suisse et dans les divers hôpitaux spéciaux.
Les institutions dont nous voulons nous entretenir, sont celles qui sont destinées aux aveugles dits incurables.
L'hospice des Quinze-vingts de Paris, remonte à S^-Louis qui le fonda, au retour des croisades, pour
y recevoir trois cents clievaliers, ayant perdu la vue en Palestine. Malgré l'ancienneté de cette institution, les aveugles restaient généralement abandonnés à eux-mêmes, heureux encore lorsqu'ils ne servaient pas aux délassements aussi odieux que stupides de quelques misérables : nous citerons comme preuve de cette dernière assertion, un fait reproduit autrefois par le Journal de Paris: « au mois d'août 1425, » sous les règnes de Charles VI et de Charles VII, » dans le champ clos formé à l'hôtel d'Armagnac, » on enferma quatre aveugles couverts d'armures et >; armés de bâtons, avec un porc de forte taille qui » devait être le prix de celui qui le tuerait. La lutte » commencée, les pauvres aveugles poursuivant l'a- » nimal et frappant sans voir, se portaient naturel- ~ » lement de si rudes coups, au grand plaisir des » spectateurs, que dépit leur en fût, car quand le mieux )) Guidaient frapper lepourcel, frapimient sur eux, et » s'ils n^ eussent été couverts d^ armures, pour vrai ils » se fussent tués Vun Vautre. » Tel était le noble passe-temps de la gent titrée de l'époque. Dans des temps plus rapprochés de nous, en 1780, des spéculateurs avaient imaginé d'offrir aux distractions du public le spectacle de huit à dix pauvres aveugles, des lunettes sur le nez, placés devant un pupitre qui portait de la musique , et exécutant une symphonie
discordante qui semblait exciter la joie des assistants. Ceci se passait en plein Paris, dans le voisinage d'une des promenades les plus fréquentées.
Valentin Hauij, frappé de l'abandon immérité des aveugles et indigné de la dérision dont ils étaient si souvent l'objet, consacra sa vie et sa fortune à leur soulagement et à leur éducation. Un aveugle célèbre de la Belgique , le représentant Rodenbach, qui fut son élève , a rendu à ses services le plus éclatant hommage dans son livre sur les aveugles et les sourdsmuets.
Plusieurs asiles ou écoles existent en France pour les aveugles , mais cette infirmité est si répandue (la France compte plus de 30,000 aveugles), qu'un petit nombre d'entre eux seulement y est admis.
En Suisse, les établissements consacrés aux aveugles répondent mieux aux besoins et au nombre de ces infirmes, ils se retrouvent dans plusieurs localités, et fonctionnent tous à peu près de la même manière. Celui de Lausanne est l'un des plus remarquables ; l'instruction y est donnée sous toutes les formes ; la lecture se fait à l'aide d'un alphabet facile à suivre par le toucher : il est composé de points et d'une combinaison de points disposés en lignes horizontales, verticales ou obliques, représentant toutes les letti^es de l'alphabet ordinaire; des livres sont
imprimés avec des caractères en relief qui permettent aux élèves de lire couramment.
A l'aide d'un appareil trés-ingénieux, les aveugles écrivent assez rapidement sous la dictée ; la géographie s'apprend sur des cartes en relief; des leçons de calcul, d'histoire soijt données par les professeurs ; elles sont suivies avec beaucoup d'attention parles élèves qui, dans leurs réponses aux questions que les visiteurs leur adressent, font preuve de connaissances variées. La musique a sa place dans l'enseignement.
On exerce les aveugles à différents métiers dans lesquels plusieurs se montrent très-habiles: des chaussures, des vêtements sont confectionnés par ces aveugles ; nous en avons vu faisant de la tapisserie avec de la laine de différentes couleurs dont ils savaient parfaitement distinguer les nuances au toucher; ils exécutent de nombreux ouvrages en osier ; des objets très-élégants sont faits au tour; un aveugle sourd-muet se faisait' remarquer, entre tous, dans ce genre de travail.
Les divers instituts pour les aveugles incurables, dirigés en Suisse, par des médecins secondés par des personnes qui se livrent à l'éducation de ces infirmes, ont réalisé de véritables prodiges : lorsqu'on assiste aux exercices de ces déshérités de la vue, qu'on observe le degré de culture de leur intelligence; lors-
qu'on constate le bien-être moral et matériel, qu'une sollicitude et une patience sans borne sont parvenues à leur créer, on se demande parfois si l'on a devant soi des êtres moins bien partagés que beaucoup de ceux qui jouissent de tous leurs sens. C'est qu'en effet les directeurs de ces instituts ont su admirablement résoudre le problème consistant à suppléer, par les sens restés intacts, celui ou ceux qui font défaut.
Plus la science et la philanthropie s'appliqueront à étudier, a soigner les infirmités humaines . plus sera réduit le nombre des malheureux si longtemps délaissés et comme écrasés par ce lamentable vocable: incurables.