LES CURES DE PETIT-LAIT
La Suisse est incontestablement la terre classique des cures de petit-lait: la médication lactée ou séro-lactée se trouve inscrite dans les ouvrages d'Hippocrate, de Galien, de Pline, de Boerhaave, de Frédéric Hoffmann, des plus grands maîtres de tous les temps ; mais la cure dont nous voulons parler est spécialement celle qui, depuis plus d'un siècle, fonctionne en Suisse; d'où elle s'est étendue, il est vrai, en beaucoup d'autres contrées, particulièrement dans le Tyrol et en Styrie.
C'est au canton d'Appenzell, à Gais, qu'on attribue l'honneur d'avoir institué, en 1749, ce mode de traitement ; la réputation de cette station ne s'est pas démentie, mais son voisinage a bientôt pratiqué la même méthode. Ainsi, Heinrichbad, Weissbad,
Gonten situés dans des conditions de climat à peu près semblables, reçoivent, chaque année, un grand nombre de malades: on a évalué à 500 kilogrammes, la quantité de petit-lait consommé, par jour, dans TAppenzell.
D'autres stations sont établies sur les bords du lac de Constance, à Rorschacli et à Horn, elles sont alimentées par le petit-lait dé l'Appenzell.
Interlaken a acquis une célébrité très-grande, et la fréquentation de son établissement s'accroît sans cesse.
Engelbert, Dottenwyl, Weissenstein et un grand nombre d'autres localités, fréquentées pour d'autres cures, offrent également les cures de petit-lait, ainsi que nous avons eu occasion de le mentionner en parlant des diverses stations sanitaires.
Le lait qui sert à la préparation qui nous occupe peut être de provenances diverses; parfois on se sert de lait de vaclie ou de brebis, mais généralement c'est le lait de chèvre qu'on emploie. Ces chèvres, qui broutent dans les montagnes et cherchent de préférence les plantes aromatiques, fournissent le lait qui est apporté, chaque matin, à la station de la cure, à dos d'hommes, dans des boîtes en bois, en forme de hottes.
Tout le lait, réuni dans l'établissement, est soumis
dans les cuisines ou laboratoires aux opérations suivantes :
Le lait est porté d'abord, dans des chaudrons de cuivre étamé, à une température de 40 à 50° cent., on ajoute alors la quantité voulue de présure, dissoute dans une petite quantité d'eau: le lait se caille presque immédiatement; la partie coagulée enlevée, on porte la température presque à l'ébuUition, puis on verse une petite quantité d'eau froide qui fait rassembler en flocons ce qui pouvait rester à coaguler; on filtre le petit-lait ainsi obtenu et il est immédiatement propre à la consommation. C'est ainsi que l'on procède, notamment à Interlaken; nous avons indiqué la méthode suivie là, parce qu'elle nous paraît la meilleure; elle peut partout être avantageusemnt imitée, pour la fabrication du petit-lait. Dans plusieurs localités, la seconde opération de coagulation du lait se fait, non plus avec l'eau froide, mais avec du petit-lait aigre, conservé au chaud pendant plusieurs jours; bien qu'on n'en verse qu'une petite quantité, il y a danger de faire passer à l'état acide le petit-lait qui doit servir a la cure; nous ferons la même observation à l'égard de l'emploi de l'acide tar trique.
Cette cure est très- simple: le petit-lait est habituellement pris à jeun, à la dose de 150 à 200
grammes en une fois. Cette dose est répétée deux, trois et même quatre fois, à quart d'heure d'intervalle, et on prend ainsi de 300 à 800 grammes dans la matinée ; le déjeuner doit avoir lieu une heure après la dernière dose. Inutile de dire que des modifications sont apportées, suivant les cas particuliers, aux doses et aux heures d'administration de cette substance tout à la fois alimentaire et médicamenteuse; on interdit, pendant la cure, les fruits crus, la fraise exceptée, le fromage et le beurre. La durée de la cure de petit-lait est, en moyenne, de cinq à six^ semaines ; quelques personnes la continuent pendant tout l'été. La prudence recommande d'éviter les longues excursions, celles qui exposent à des fatigues, à des transpirations abondantes ou â des refroidissements. Fort souvent on combine la boisson du petit-lait avec celle d'eaux minérales diverses, suivant les indications; les eaux ferrugineuses sont les plus employées. Le petit-lait a été prescrit aussi sous la forme balnéaire, chez des femmes affectées denevropathisme ; on convient généralement aujourd'hui que ses propriétés, sous cette forme, ne diffèrent pas essentiellement de celles qui appartiennent à des bains émollients ; d'ailleurs peu de stations seraient en mesure de fournir la quantité nécessaire pour une balnéothérapie étendue.
Ce qui se pratique le plus généralement c est la combinaison de cette cure avec l'emploi de bains d'eaux minérales, quelquefois de bains aromatiques, ou résineux.
Il faut distinguer les cures de petit-lait, suivant quelles constituent une cure principale, ou seulement auxiliaire : il est rare aussi qu'elle ne soit pas précédée ou suivie d'une cure d'eau minérale : dans les affections rebelles, compliquées, ces cures successives ou simultanées offrent de précieuses ressources.
Ce n'est point ici le lieu d'exposer, ni de discuter les théories sur le mode intime d'action physiologique ou thérapeutique du petit-lait sur l'économie; ■ il suffît de dire qu'on s'accorde à le considérer comme altérant et analeptique ; son usage est bien indiqué contre certaines polysarcies ; indépendamment des nfluences générales qu'elle exerce, son action se fait particulièrement sentir sur les organes de la région sous-diaphragmatique. Les engorgements viscéraux de l'abdomen, les états hémorrhoïdaires, les embarras de la veine-porte, ceux des voies urinaires, sont combattus avec avantage par les cures de petitlait; on voit s'opérer fréquemment pendant le traitement d'abondantes évacuations bilieuses. Sauf des cas particuliers, il importe cependant de modérer l'effet laxatif, et d'éviter la débilitation des malades.
Une propriété spécifique attribuée, par divers auteurs, aux cures de petit-lait, est de combattre la phtMsie pulmonaire; les médecins qui exercent dans les stations que nous avons visitées nous ont dit avoir observé des améliorations notables chez certains sujets affectés de maladies des voies respiratoires; mais la tuberculisation avancée ne leur a pas paru se modifier avantageusement par cette médication. Nous répétons ici ce que nous avons dit, en parlant des cures d eaux minérales : l'influence du climat aide puissamment les cures de petit-lait, et c'est ainsi que les stations de la Suisse offrent des conditions plus favorables que plusieurs autres contrées où l'on suit les mêmes traitements.