ORDRE DU JOUR
Le lieutenant-général s'empresse de faire connaître aux différents corps de troupes sous ses ordres, que le roi vient de lui confier le commandement supérieur de la division de rassemblement qui s'organise dans les départements frontières de la Suisse. Déjà les bataillons, escadrons et batteries de guerre des 5e, 6« et 7e divisions sont prêts et vont se porter aux postes où rhonneur et le devoir les appellent. D'autres troupes sont en marche pour les remplacer et bientôt nos turhtdents voisins s'apercevront, peut-être trop tard, qu'au lieu de déclarations et d'ii^ures, il eût mieux valu satisfaire aux justes demandes de la France.
Soldats qui marchez les premiers, la cause que vous allez défendre est celle du bon droit et de l'honneur français ; le roi et la patrie ont les yeux fixés sur vous ; soyez dignes d'eux en marchant toi]gours sur les traces de vos aines, et en continuant à maintenir dans vos rangs cette bonne discipline qui est le nerf des armées et qui fait gagner les batailles !
Le lieuienanUgénéraX, pair de France,
commandant de la 7me division militaire,
Baron Aymard.
Aussitôt après, le 6® régiment d'infanterie de ligne partit dans la direction de Gex , le 4© de ligne dans celle de Nantua, le 44© dans celle de Saint-Claude. D'autres détachements considérables s'avançaient vers le Jura dans la direction de Pontarlier.
Le corps expéditionnaire destiné à envahir la Suisse était d'une force totale de vingt-sept à vingt-huit mille hommes.
Ce fut le vendredi 28 septembre que parvint à Genève la nouvelle de la marche des troupes françaises.
Mesures de défense prises par les gouvemements gene- TOis, vandois et fribourgeois. — Réanion de la Diète (l«r octobre). — Mesures prises par les gouvernements de Berne, Argovie, Bâle-Campagne et St-6all.
La Suisse était payée pour savoir ce que pouvait coûter une invasion française ; les souvenii's laissés par Rapinat étaient encore dans toutes les mémoires ; on sait qu'en matière de pillage il ne se bornait pas à enlever des pendules.
La Confédération n'était point hors d'état de soutenir le choc d'une armée de trente mille hommes, elle pouvait aisément en mettre le double sur pied , mais elle était prise à l'improviste. Le cabinet des Tuileries avait sournoisement préparé sa campagne militaire comme jadis F>édéric 11 lorsqu'il envahit la Silésie. 11 voulait apparemment que l'Europe apprit en même temps et le commencement des hostilités et l'occupation d'une partie de la Suisse, afin de prévenir une intervention et les complications qu'elle eût entraînées, et se trouver en présence d'un fait accompli. C'était habile, mais cela correspondait peu avec ces sentiments chevaleresques dont le peuple français prétend avoir le monopole.
Quoique le Grand Conseil de Genève eût décidé de repousser la demande du gouvernement français , les opinions étaient divisées sur cette question; mais en apprenant que les baïonnettes françaises s'approchaient, il n*y eut plus dans la vieille cité de Calvin qu'une manière de voir, il ne fut plus question ni de prétendant impérial, ni de reconnaître ou de contester un droit de combourgeoisie, il fut question d'être ou n'être pas. « Genève en entier », dit M. Leemann, <i ne » manifesta qu'un seul sentiment, celui du patriotisme » le plus pur et de la confraternité fédérale. »
Le Conseil d'Etat prit promptement les mesures nécessaires pour prévenir un coup de main ; il communiqua les nouvelles qu'il venait de recevoir au Directoire fédéral, à Lucerne, ainsi qu'au gouvernement vaudois, et publia la proclamation suivante :
Les syndics et Conseil d'Etat informent leurs concitoyens que des renseignements dignes de foi leur ont fait connaître qu'une division de troupes françaises a reçu rordre de se mettre en marche pour se rapprocher de la frontière ouest de la Suisse.
Quoique ce rassemblement soit représenté comme n'étant point un commencement d'hostilités, le Conseil d'Etat a jugé néanmoins qu'il était de son devoir de prendre sans délai les mesures de prudence que dictent les circonstances.
Comptant sur le patriotisme de la milice et de tous les Genevois, il les invite à concourir avec calme et fermeté à l'exécution de ces mesures, dont la régulière observation peut seule assurer le résultat.
C'est ainsi que le canton de Genève, se confiant dans la Providence divine, et soutenant, sans les compromettre, les graves intérêts de la patrie, doit attendre la décision de la Confédération.
Genève, le 28 septembre 1838. '
Au nom des syndics et Conseil d^Etat:
De Roches, secrétaire d'Etat.
Déjà au commencement de septembre, le Ck)nseil d'Etat, en prévision des éventualités, avait chargé une commission de proposer des mesures pour mettre, le cas échéant, la place en état de défense. Ces préparatifs s'étaient faits discrètement , afin de ne pas émouvoir le peuple et éviter l'apparence d'une initiative hostile.
Comme au temps de la Saint-Barthélémy, le peuple {genevois répondit noblement à l'attente de ses magistrats; il fit preuve de dévouement à la Suisse; il montra une contenance ferme, calme, exempte de crainte, sans orgueil ni fanfaronnade.
Le commandement des troupes appelées en activité fut confié à l'inspecteur des milices, M. Kunkler; le commandement de l'artillerie au lieutenant-colonel Massé; le colonel Dufour fut chargé de la direction des travaux de fortifications; lorsqu'il fut appelé au service fédéral, il fut remplacé par le major Vaucher. Dès le 28, la compagnie de sapeurs genevois et le bataillon d'artillerie commençaient à travailler aux fortifications. Le lendemain, le l«r bataillon du contingent, une compagnie d'artillerie et une demi-compagnie de cavalerie entraient en caserne. Le 2© bataillon d'infanterie était mis de piquet ; les jours suivants , les six bataillons de la réserve furent inspectés. Beaucoup de Genevois absents du pays y revinrent en toute hâte pour prendre rang parmi les défenseurs de la place, d'autres envoyèi^ent de l'étranger des sommes considérables. De tous cotés des hommes dispensés du service par leur âge demandèrent à rentrer dans leurs anciennes compagnies.' Un grand nombre de jeunes gens n'ayant pas encore atteint l'âge pour entrer dans les milices demandèrent et obtinrent des armes; ils
formèrent, sous le nom d'Enfants de Genève, trois compagnies placées sous le commandement du major Mayor-Audéoud. En neuf jours la rive droite fut fortifiée et armée, et six jours après, les travaux étaient terminés sur la rive gauche, ensorte qu'en moins de quinze jours la place fut mise en état de défense aussi bien que le comportaient les circonstances.
Les communes rurales avaient rivalisé de zèle pour arriver à ce résultat : 550 hommes y avaient consacré 7660 journées.
Les milices de Genève formaient une petite brigade d'un effectif de 6664 hommes, composée comme suit : L Une compagnie de sapeurs . . 102 hommes. IL Un bataillon d'artillerie (6 compagnies) 9;î6 d
IIL Huit bataillons d'infanterie . . 5236 » IV. Une compagnie de chasseurs à
cheval 80 d
V. Le corps des Enfants de Genève, composé de jeunes gens de 17 à 20 ans 310 »
6664 hommes.
Tous ces hommes étaient complètement équipés et instruits.
La nouvelle de la proclamation du général Aymard était parvenue à Lausanne le 29 septembre. Le gouvernement vaudois, en apprenant la marche des troupes françaises, prit aussitôt et avec une grande énergie les mesures convenables pour faire face aux événements. Les troupes vaudoises se composaient alors, pour l'élite, de 8 bataillons d'infanterie, 8 compagnies de carabiniers, 4 compagnies de cavalerie, 8 compa-
522 LA SUISSE sons le pacte de 1815 (1838)
jçnies d'artillerie; pour la première réserve, de 8 bataillons d'infanterie ; pour la deuxième réserve, de 16 compagnies de fusiliers, formant un total de vingt mille hommes et de quarante-huit canons. Le Ck>nseil d'Etat mit immédiatement de piquet l'élite et la première réserve, et sur pied deux bataillons d'infanterie, une compagnie d'artillerie, une compagnie de chasseurs à cheval et une compagnie de carabiniers, et chargea le généial Guigner du commandement en chef des troupes vaudoises. On a vu plus haut que lors de la délibération du Grand Conseil relative aux instructions à donner aux députés à la Diète, M. Guigner avait émis des doutes sur la question de stivoir si Louis-Napoléon devait être considéré comme citoyen suisse et ne s'était en définitive pas prononcé pour le refus de la demande du gouvernement français; mais du moment que la patrie réclamait ses services, ce brave officier, faisant abstraction de ses opinions individuelles et quoique ne faisant plus partie de l'armée active, se rendit immédiatement à l'appel de son canton.
Le Conseil d'Etat adressa au peuple vaudois la proclamation suivante :
Très chers concitoyens,
On connaît les graves délibérations qui ont occupé ces derniers temps les Conseils de notre patrie.
Âiyourd'hui, une division de troupes françaises s*est mise en marche pour se rapprocher de la frontière occidentale de la Suisse.
Sans vouloir s'exagérer la portée de cet événement, et sans préjudice des décisions que prendra la Confédération, le Conseil d'Etat a ordonné la mise de piquet de Télite, de la première reserve et des fusiliers, et la mise sur pied de deux bataillons
d'infanterie, d'une compagnie d'artillerie , d'une compagnie de chasseurs & cheval et d'une compagnie de carabiniers.
M. le général Guiguer est chargé du commandement en chef.
Le Conseil d'Etat s*occupe de toutes les mesures que les circonstances peuvent réclamer.
Assuré de l'appui de ses concitoyens et du dévouement des milices, il porte ces faits à leur connaissance et leur rappelle en même temps le devoir de recevoir l'impulsion des autorités civiles et militaires ; d'éviter toute manifestation, tout acte individuel, qui ne servirait qu'à compromettre, sans aucune utilité, la Suisse entière aussi bien que le canton de Vaud.
Le Conseil d'Etat se repose sur la population vaudoise , tout comme il compte pleinement sur son attachement à nos institutions, sur son concours dévoué, sur son patriotisme et sur la protection divine.
Lausanne, le 29 septembre 1838.
Le Vice- Président du Conseil d'Etat,