BOISOT
Le Chancelier,
Gay.
Le général Guiguer, en prenant possession de son commandement, publiait l'ordre du jour suivant :
Soldats !
Le Conseil d'Etat me fait l'honneur de me placer à votre tète ; je tâcherai de le mériter.
Pour le moment du moins, ma mission est toute paciflque, et l'ordre et la discipline sont les seules qualités que nous puissions développer.
Et si les circonstances viennent à changer, sûr que je suis de votre courage et de votre dévouement, je ne vous demanderai encore que de l'ordre et de la discipline, sans lesquels demeureront vains et le courage et le dévouement.
Soldats ! Je commandais déjà à vos pères il y a plus de trente ans. Ils avaient conflance en moi , parce qu'ils savaient que je regardais chacun d'eux comme mon ami.
Les années n'ont pas changé mon cœur. Fiez-vous à moi
comme l'ont fait vos pères, et, s'il plaft à Dieu, je ne tromperai
pas votre attente.
Le général commandant la division,
GUIOUER.
Si l'on compare cet ordre du jour à celui du général Aymard, on est frappé de la sobriété de son langage ; on y chercherait vainement les fanfaronnades dans lesquelles se complaisent les généraux français.
Le 2 et le 3 octobre , les troupes vaudoises prirent leurs cantonnements à Lausanne, Orbe et Morges. Le parc d'artillerie et de munitions établi à Morges fut évacué sur Moudon et Chillon. Des ambulances furent étal)lies à Morges , Rolle, Orbe et Yverdon ; des hôpitaux militaires à Lausanne, Vevey et Payerne. I^ D*" Matthey fut chargé de cette organisation.
Sur ces entrefaites , les journaux des dépai*tements français voisins annoncèrent l'arrivée très prochaine des troupes royales dans le pays de Gex. Sur la demande du général Guiguer, le Conseil d'Etat décida, le 2 octobre, de mettre sous les armes toutes les troupes du canton. Au moment où cette mesure venait d'être ordonnée, le Journal des Débats apporta la nouvelle que le différend entre la France et la Suisse pouvait êtie considéré comme terminé. Le gouvernement vaudois renonça alors à une levée en masse; mais ne se tenant pas pour complètement rassuré tant que la division Aymard n'avait pas opéré sa retraite sur Lyon, il estima nécessaire néanmoins de renforcer le corps d'observation et mit encore sur pied :
(3 bataillons d'infanterie; 4 compagnies de carabiniers ; 2 » de cavalerie ;
6 » d'artillerie.
(1838) CONFLITS DIPLOMATiQtTES 525
L'attitude du peuple vaudois dans ces graves conjectures fut pleine de dignité, comme celle de Genève. Les Français répandus dans les diverses localités du canton furent pai'tout respectés. Quoique Ton fût aux approches des vendanges, les soldats répondirent à l'appel de leurs chefs avec le plus noble empressement; beaucoup de miHciens demeurant à l'étranger vinrent rejoindre leur corps sans attendre Tordre ; des citoyens dont le séjour était inconnu depuis plusieurs années accoururent pour remplir leurs devoirs militaires. Il y avait des bataillons entiers où l'on ne comptait pas une demande d'exemption ; dans d'autres, elles étaient en nombre insignifiant et toutes motivées par des infirmités bien constatées. Dans l'arrondissement d'Aigle , un tiers des hommes étaient absents pour gagner leur vie lors de la mobilisation , le bataillon ne s'en trouva pas moins au complet; sur 700 hommes, il n'y eut que quatre demandes d'exemption. Beaucoup d'anciens sous - officiers remplacés dans leur compagnie demandèrent à y rentrer comme simples soldats. Le landsturm s'organisait déjà spontanément. Il n'y eut que cinq hommes qui furent condamnés par les tribunaux pour n'avoir pas rejoint leurs compagnies. Ce résultat remarquable était dû à l'excellente organisation de la milice vaudoise. L'inspecteur des milices, le colonel Gély, les commandants d'arrondissement, les commis et jusqu'aux simples courriers s'acquittèrent chacun de la tâche qui leur incombait avec une absolue ponctualité. Des comités s'étaient formés et réunissaient de l'argent pour venir en aide aux familles indigentes dont les soutiens étaient sous les drapeaux.
Le général Guigner avait pour chef d'état-major gé-
néral le lieut.-colonel Bontems; pour aides-de-camp Je lieut.-colonel Bégos, le capitaine Monod et les lieutenants Muller de la Mothe et de Constant. Le corps du génie était commandé par le capitaine Fraisse. Le major Bolle, assisté du lieutenant Duboux, remplissait les fonctions de commissaire des guerres. Le D«* Matthey, assisté du chirurgien Secretan, celles de chirurgien en chef.
Le quartier-général de la division était à Lausanne. Le lieutenant Guisan était adjudant de place.
Le petit état-major était composé d'un secrétaire, de trois fourriers d'état-major, d'un maréchal-des-logis et de 9 courriers à cheval.
Le général Guigner avait formé, avec les troupes mises à sa disposition par le gouvernement, deux brigades :
La l^^ brigade , sous le commandement du colonel Constançon, avec le major Bourgeois pour aide-decamp, avait son quartier-général à Orbe. Elle était composée et disloquée comme suit :
Le 3e bataillon d'infanterie d'élite, lieut.-colonel Pellis, fort de 735 hommes, à Yverdon et Grandson.
Le 4e bataillon d'infanterie d'élite, lieut.-colonel Berney, 686 hommes, à Cossonay, Senarclens, etc.
Le 8c bataillon d'infanterie d'élite, lieut.-colonel Bel , 725 hommes , à Orbe, Ogens, Valleyres, etc.
Les compagnies de carabiniers n^* 4 et 7, capitaines Cusin et Veillard, 195 hommes, à Rances et Romainmôtier.
La II® brigade , sous le commandement du colonel Muret, avec le capitaine Monod pour aide-de-camp, avait son quartier-général à Aubonne. Elle était composée et disloquée comme suit :
l«f bataillon d'infanterie d'élite, lieut.-colonel Blanchenay, 719 hommes, à RoUe, Nyon, etc.
2» bataillon d'infanterie d'élite, major Veillon, 732 hommes, à Lausanne.
7® bataillon d'infanterie d'élite, lieut.-colonel Caillât, 743 hommes, à Aubonne et Morges.
Les compagnies de carabiniers n^* 3 et 8, capitaines Grot et Perrin, 203 hommes, à Gimel.
L'artillerie, placée en réserve, avait son quartiergénéral à Morges, puis à Lausanne. Son commandant, le colonel Foltz, avait pour chef d'état-major le major Frossard de Saugy ; pour adjudant le lieutenant Favre. Le capitaine de Loriol dirigeait le parc.
La batterie n® 1 (6 livres) , capitaine Briatte , 104 hommes, était à Moudon.
La batterie n® 2 (6 livres) , capitaine Dusserre , 104 hommes, était à Moudon.
La batterie n© 5 (6 livres), capitaine Rochat, 105 hommes, était à Morges.
La batterie no 6 (4 livres) , capitaine de Cérenville, 105 hommes, était à Lonay.
La batterie n9 7 (6 livres), capitaine Delarageaz, 104 hommes, était à Moudon.
La compagnie de parc n» 8, capitaine de Saussure, était à Moudon.
La cavalerie, composée seulement de deux compapagnies (128 hommes), capitaines Michaud et de Crousaz, était cantonnée à Lausanne.
La force totale de cette petite division était de 5531 hommes et de 500 chevaux et 20 canons.
Les troupes de piquet prêtes à marcher étaient, pour l'élite et la réserve, de 12,575 hommes, auxquels auraient encore pu s'ajouter 8000 hommes, tant en re-
crues ou volontaires qu'en landsturm, ce qui portait à 31,660 hommes les troupes vaudoises.
Dans l'éventualité où l'appel de ces réserves aurait été nécessaire, il avait été décidé que les brigades en activité auraient été renforcées et portées chacune à six bataillons, le quartier-général de la II© brigade transféré à Rolle, et une troisième brigade, de huit bataillons, concentrée entre Aubonne et Cossonay,
I^s troupes appelées en activité étaient toutes parfaitement pourvues d'armes, de munitions et de matériel, conformément aux règlements fédéraux'. Chaque fantassin portait trente cartouches dans sa giberne, et les bataillons étaient suivis d'un caisson et d'un demicaisson de munitions. Une réserve de 27 bouches à feu et obusiers de différents calibres étaient à disposition.
Le 9 octobre , il y eut plusieurs changements dans la répartition des troupes. Deux bataillons de la brigade Muret occupèrent Gland et Begnins, avec leurs avant-postes à Eysins et Trélex; son troisième bataillon, resté à Aclens, avait ses avant-postes à Gimel. Une compagnie de carabiniers fut envoyée à Saint- Cergues. Le général Guiguer jugea que la vallée du lac de Joux était trop en dehors des lignes suisses pour pouvoir être défendue et il se contenta de faire observer les défilés du Marchairuz et de Pétrafélix.
La mission du général Guiguer, comme Vaudois, était extraordinairement délicate. En militaire expérimenté, il savait bien que toute tentative d'arrêter l'ar-
1 Un officier bernois , M. H. Leemann , se plaît à rendre ce témoignage dans sa brochure intitulée Souvenirs des événements de 1838, publiée à Berne en 1840, brochure à laquelle nous avons emprunté le plan de mobilisation que l*on vient de lire.
mée française à la frontière serait une entreprise hasardée qui ferait verser inutilement bien du sang ; qu'il devait se borner à retarder la marche des envahisseurs ; que la ligne de TAubonne n'était guère défendable; que celle de la Venoge offrait bien des points faibles ; qu'il serait finalement forcé de se replier en arrière d'Yverdon et autour de Lausanne pour attendre les renforts de l'armée fédérale ; que Genève ne pourrait être secourue à temps, et qu'une grande partie du canton de Vaud serait sacrifiée. Ces perspectives, que devaient prévoir les officiers vaudois, n'abattaient point leur moral, et la meilleure discipline n'en régnait pas moins dans leurs braves bataillons.
L'exemple donné par les cantons de Genève et de Vaud amena Fribourg à prendre aussi des mesures militaires. On a vu que le Grand Conseil de ce canton avait décidé de déférer sans condition à la demande de la France. Après la proclamation insolente du général Aymard, le Conseil d'Etat, que présidait l'avoyer Schaller, informé de la marche des troupes françaises, décida de mettre de piquet le contingent et la réserve des milices fribourgeoises.
Le 1®' octobre, il adressa la proclamation suivante au peuple fribourgeois :
Ghers concitoyens,
Au moment môme où la Diète fédérale va s'occuper de la demande du renvoi du prince Louis Bonaparte, et avant que cette haute autorité ait pris une résolution à ce sujet, le gouvernement français vient d'ordonner un mouvement de troupes vers la frontière suisse; après avoir employé la menace à l'appui de sa demande, il parait aujourd'hui vouloir influencer les délibéra*^ tîons des Conseils de la nation par une démonstration milita'u*e.
De pareils procédés changent l'état de la question en s*attaquant à Thonneur et à l'indépendance nationale; il ne s'agit plus ici de Louis Bonaparte, qui a d'ailleurs manifesté l'intention de quitter le territoire helvétique, mais bien de savoir si la Suisse est ou n'est pas une nation libre et indépendante.
En attendant que la Diète ait pu elle-même aviser aux mesures que réclament, dans une aussi grave circonstance^ l'honneur et la sûreté de la patrie, les cantons limitrophes de Genève et de Vaud ont déjà mis sur pied ou de piquet leurs milices cantonales.
Le canton de Fribourg a le môme devoir à remplir, et nous venons en conséquence d'ordonner à notre tour la mise de piquet du contingent et de la réserve de ce canton.
Quelque caractère hostile que prennent les démarches de la France vis-à-vis de la Suisse, nous conservons néanmoins encore l'espoir que la paix entre les deux Etats ne sera pas troublée. Mais la Suisse doit se tenir prête à tout événement; sans vouloir provoquer aucun conflit, elle doit se préparer à ce qu'exige d'elle une juste et légitime défense du pays; c'est en prenant celle altitude ferme et honorable qu'elle saura se respecter elle-même et se faire respecter de ses voisins.
Nous comptons, au moment du danger, sur le patriotisme du soldat fribourgeois, et nous nous conûons en la divine Providence, qui depuis des siècles veille d'une manière si visible sur les destinées de noire patrie.
Donné à Fribourg le 17 octobre 4838.
L'Avoyer-Président, Gh. SGHALLER.
Le Chancelier, R. Werro.
Ce double continrent fribourgeois se composait de deux campagnies d'artillerie, une de cavalerie, deux de carabiniers, huit de chasseurs et huit de fusiliers. Il fut immédiatement complété et prêt à partir.
Le lor octobre , la Diète se réunit. Le président an- Honça qu'ensuite des éclaircissements demandés au prince Louis-Napoléon Bonaparte au sujet de sa décla-
ration, celui-ci avait manifesté l'intention de se rendre en Angleterre. Les députés firent ensuite connaître leurs instructions. Uri , Unterwald, Zoug, Grisons, Tessin et Neiichâtel votèrent pour qu'il fût obtempéré sans condition à la demande de la France. Bâle-Ville se prononça dans le môme sens, en estimant toutefois que la question pourrait être résolue en accélérant Féloigneraent volontaire du prince. Zurich et Schwytz déclarèrent qu'en présence de la résolution prise par Louis -Napoléon, ils considéraient l'incident comme terminé. Les cantons de Berne, Lticerne, Soleure, Sl-Gall, Argovie, Thurgovie, Vaud, Genève, Bdle-^ Campagne et Appenzell R.-E, votèrent sans restriction le refus d'expulsion. Glaris, Schaffhouse et VaU lais étaient d'accord pour refuser la demande de la France, mais en y mettant pour condition que Louis- Napoléon renoncerait à la qualité de citoyen français. Ces votes montraient à quel point la Suisse était divisée et les difficultés qui restaient à surmonter pour établir une majorité au sein de la Diète. Mais nouveaux faits , nouveaux conseils ; avant de poursuivre la délibération sur la demande de la France, la Diète devait s'occuper des conséquences que pouvaient avoir pour la Suisse la lettre du prince Napoléon du 22 septembre et la proclamation du général Aymard du 25 septembre.
Le bourgmestre Hess, de Zurich, proposa de communiquer officiellement à l'ambassadeur de France la déclaration de Louis-Napoléon Bonaparte et ajouta qu'il ne pouvait qu'approuver les mesures prises par les gouvernements de Genève et de Vaud. Un des députés de Berne, le conseiller d'Etat Neuhaus, demanda qu'avant toute chose la Diète s'occupât des mesures à
532 LA StJISSE sots LE PACTE DE 1815 (1838)
prendre pour la sûreté de la Ck>iifédération ; il fit observer que, sans attendre la réponse de la Suisse, sans attendre les délibérations des cantons , le cabinet des Tuileries avait déjà fait des préparatifs militaires et des démonstrations hostiles et menaçantes qui devaient engager la Suisse à se mettre sur ses gardes ; il décrivit avec chaleur les dangers de la patrie.
« Quinze jours, trois semaines », s'écria-t-il, « peu- » vent s'écouler avant que vous ayez- pris une déter- » mination; la France agit, elle échelonne ses bay> taillons de Baie à Genève. Je vous le demande, » Messieurs, si c'est une position tolérable pour la V Suisse ? Et si la France , qui a une armée toute or- » ganisée, se met en mesure aujourd'hui d'envahir T> notre territoire, devons-nous, nous qui sommes les D plus faibles , discuter paisiblement comme si nous i> n'avions pas l'ennemi à nos portes ?
» Quel sera le résultat de la discussion actuelle? j) Ou vous accorderez l'expulsion, ce que je n'espère » pas , ou vous la repousserez , ou vous ne tomberez » d'accord sur rien , comme cela est souvent arrivé. » Dans la seconde des éventualités , la France sera D prête à agir, tandis que nous serons pris au déy> pourvu. Pouvons-nous rester dans une pareille si- » tuation? Sans vouloir être taxée de fanfaronnade, » sans vouloir déployer aucune jactance, la députa- D tion de Berne pense qu'il est urgent, avant tout, de j> prendre des mesures pour faire respecter le terri- » toire suisse et être en mesure de repousser une in- » vasion ; car il ne faudrait pas se dissimuler que, sans » ses précautions, Genève et Baie peuvent être facile- » ment occupés.
» La députation de Berne remercie les cantons de
i> Vaud et de Genève des mesures qu'ils ont prises. "B Elle a demandé à son gouvernement de suivre ce » noble exemple. Elle espère que dans ces moments » de crise, les députés oublieront toute division intes- » tine pour ne s'occuper que du salut de la patrie.
» Je conclus », dit M. Neuhaus, « à ce qu'on ajourne ^ le fond pour s'occuper des mesures que réclame la » situation présente et que la commission d'inspection » militaire fédérale soit convoquée sur-le-champ. i>
L'orateur bernois trouvait d'ailleurs que la Diète et le Vorort devaient procurer à Louis-Napoléon les passeports qu'il avait demandés et lui faciliter les moyens de s'éloigner. La plupart des cantons appuyèrent le langage énergique de Berne ; cependant deux d'entre eux s'y opposèrent de toutes leurs forces. C'étaient l'Etat d'Uri, qui envisageait la proposition de Berne comme une déclaration de guerre à la France, et l'Etat de Netichdtel , qui tenait la mesure proposée par M. Neuhaus pour prématurée, inopportune et dangereuse ; son député estimait que la France n'avait point manqué aux égards qu'elle devait à la Suisse. Fribourg, au contraire, insista pour que les mesures prises, à bon droit, par les gouvernements de Genève et de Vaud fussent sanctionnées par la Diète. « La France », dit à son tour le député de Genève, a fait marcher des trou- » pes, et cela est au mieux suivant certaines opinions, » et quand la Confédération veut prendre des mesures, » on les qualifie d'hostiles, tandis qu'elles n'ont d'autre » but que celui de nous protéger. » Le vote de Neuchàtel n'était point un fait isolé ; dans le précédent conflit avec la France , on l'avait déjà vu se séparer des autres cantons et faire bon marché de l'honneur de la Suisse. Cette attitude explique les événements
dont ce canton devait être quelques années plus tard le théâtre et qui amenèrent, avec la chute du régime conservateur dans ce canton, sa séparation d'avec la Prusse.
Finalement, la Diète décida ;
1® (par 14 voix) De convoquer la commission militaire fédérale, afin qu'elle présentât des propositions touchant les mesures défensives à prendre.
2^ (par 19 7t voix) De nommer une commission chargée, après étude des faits nouveaux et des instructions que les cantons avaient données à leurs députés, de faire de nouvelles propositions.
Cfette commission fut composée de MM. Kopp, Hess, Neuhaus, Burckhardt, Schmid, Monnard et Rigaud.
3o (par 15 7« voix) De charger le Directoire de faire les démarches nécessaires pour procurer au prince Ix)uis-Napoléon des passeports, afin qu'il put quitter la Suisse au plus tôt.
Les débats de la Diète avaient duré 8 */» heures consécutives.
Sans attendre les directions de la commission militaire fédérale , le canton de Berne , suivant l'exemple donné par Vaud, Genève et Fribourg, avait fait des pi'éparatifs pour la formation d'un corps d'armée nombreux et bien équipé. Il pouvait mettre en ligne 32 canons et 16,0(K) hommes d'élite , qui furent mis de piquet, et 20,000 de landwehr. Le gouvernement appela immédiatement un bataillon sous les drapeaux, fit reconnaître par les officiers d'état-major et du génie les positions de Gruningen , d'Aarberg et de Buren et fixa les points de concentration des troupes; la ligne de la Thièle et de l'Aar devait être prise comme base des opérations. Quoique, depuis la révolution de
1830, les esprits fussent très divisés dans le canton de Berne et que la demande de la France y eùl été diversement appréciée , sous les vieux étendards de Laupen, de Morat et de la Neueneck, les citoyens se rapprochèrent ; il n'y eut plus qu'un cœur et qu'une voix, du moment qu'il s'agissait de défendre l'honneur et l'indépendance de la Suisse. Les Bernois se monti'èrent pleins d'enthousiasme ; des corps de volontaires se formèrent en plusieurs endroits. Le 4 octobre, le Conseil d'Etat adressa une proclamation très digne aux populations. Les régiments français s'étant approchés de la frontière du Jura, un bataillon d'infanterie et une compagnie de carabiniers furent chargés de les surveiller. Ces troupes , quoique levées dans les districts réunis à la Suisse par les traités de 1815, firent preuve d'un louable zèle. Le canton d'Argovie avait mis également ses troupes de piquet ; il avait appelé à leur commandement le colonel Frey-Hérosé. Celui de Bàle-Campagne fit inspecter ses milices et les tenait prêtes à marcher. Dans l'Unterwald, le souvenir des effroyables dévastations commises par les Français en 1798 se réveilla, et là, de même qu'en Vallais, les populations étaient résolues à se porter avec élan au devant des envahisseurs. Le gouvernement de Saint- Gall mit de piquet le contingent du canton et envoya aux gouvernements de Genève et de Vaud une adresse pour les féliciter de leur prudence et de leur activité; dans cette missive, il reprochait à la Diète son apathie en termes amers. Le Grand Conseil de Schaffliouse chargeait sa députation à la Diète d'exprimer sa reconnaissance aux Etats de Vaud et de Genève.
Le prince Louis-Napoléon reçoit de rambassadeiir d'Aagleterre un passeport pour se rendre dans ce pays. — Explications fournies par la « Gazette d'Augsbourg » sur les retards apportés à la solution du conflit franco-suisse. — Réponse de la Diète à la note française du i*' août (6 octobre).
Tandis que la Suisse occidentale, plus directement menacée , faisait des préparatifs de défense , les autorités thurgoviennes n'étaient pas demeurées inactives ; elles avaient envoyé au Directoire un passeport au nom du prince Louis-Napoléon, pour le munir du visa du ministre d'Angleterre. Ce dernier le changea contre un passeport britannique. Il y avait été autorisé par un courrier extraordinaire que lui avait envoyé l'ambassadeur d'Angleterre à Paris , lord Greenwell. Ce passeport fut ensuite visé par les légations de Bade, de Prusse et de Hollande, pays que le prince proscrit devait traverser pour se rendre à sa nouvelle destination, et remis le 6 octobre , par un courrier, au gouvernement thurgovien.
On était arrivé au milieu d'octobre. Le cabinet des Tuileries, qui avait déjà été informé le 26 septembre <le la résolution prise par le prince Louis-Napoléon , n'avait point encore fait savoir officiellement ses intentions et n'avait pas davajitage suspendu la marche de ses troupes. Quoique Paris fût relié par le télégraphe avec Lyon et Besançon, des ti-oupes et du matériel de guerre sortaient encore de ces villes le 2 octobre et se dirigeaient vers la frontière suisse.
Un article pacifique avait paru dans les Débats du 29 septembre; mais les assertions qu'il contenait avaient été démenties par d'autres journaux. Le 6 oc-
tobre , le général Schramm était appelé à prendre le commandement du corps destiné à agir contre la Suisse en lieu et place du général Aymard, qui avait demandé et obtenu sa démission pour cause de santé. Le 41 octobre , le général Schramm arrivait à Lyon pour prendre possession de son commandement. Cette contradiction trouva son explication dans certains désaccords qui avaient surgi entre M. Mole d'une part , le roi et M. de Montalivet de Tautre. \J Estafette de Paris, dans son numéro du 2 octobre, nous renseigne sur les dissentiments du ministère français touchant la question suisse.
Les Débats, disait V Estafette, ont déclaré formellement, au nom du ministère Mole , que le départ volontaire du prince Louis- Napoléon terminait les difficultés d'une manière très satisfaisante.
La Presse (organe de M. de Montalivet) , au contraire , laisse voir, dans quelques lignes, la mauvaise humeur que lui cause le dénouement de cette affaire, qu'elle prétend avoir congu autre- Tnent.
Il est facile de juger, d'après ce désaccord, que le but de la cour était de pousser les choses à Textréme, mais qu'elle en fût empêchée par M. Mole, lequel voulut satisfaire ainsi une petite rancune contre M. de Montalivet , qui d'abord avait conduit l'affaire suisse de la manière qui plaisait à la Cour. II semble que M. Mole, ayant gagné le dessus au moment critique, ait voulu, à son tour, faire sentir son pouvoir au ministre favori.
Il faut, du reste, que la Cour sente bien sa faiblesse pour reculer ainsi devant M. Mole. Il est vrai que celui-ci a pour lui une grande force, celle de l'opposition, pour laquelle s'est prononcée fortement r opinion publique.
On a vu déjà plus haut le rôle ténébreux joué par M. de Montalivet et la cour dans Taffaire de Tespion Conseil.
La raison de santé invoquée par le général Ayrnard pour quitter son commandement semblait suspecte. VAllgememe Zeitung d'Augsbourg, journal généralement bien renseigné et fort circonspect, nous explique, dans une lettre datée de Lyon du 43 octobre , que c'était l'ordre du jour retentissant adressé par ce général à ses troupes le 25 septembre qui motiva son remplacement. Le correspondant de la gazette allemande s'exprimait en ces termes :
D'après le Courrier de Lyon, qui paraît bien informé, cette démission n*a été demandée que par M. Mole et le ministre de la guerre; car, quoique le général Schramm soit arrivé dans notre ville et y ait passé en revue la garnison , néanmoins le général Aymard, par suite de Topposition du roi, sera maintenu dans le commandement de la ville. Cependant la bévue commise par ce général a été certainement très grande , bien qu'elle ait eu sa source dans un zèle exagéré. Ceux qui prétendent connaître les desseins du gouvernement affirment que le manifeste lancé contre la Suisse a renversé un plan très bien conçu. On avait espéré, par la position menaçante de Tarmée française, pouvoir pousser à des mesures extrêmes les radicaux de la Suisse. On espérait aussi que les cerveaux brûlés de tous les pays se réuniraient à la Suisse et seraient avec elle réduits au silence. Le gouvernement de Juillet aurait trouvé dans son armée victorieuse un appui formidable pour réaliser ses projets à l'intérieur. La dynastie actuelle, après des tentatives si heureuses , aurait eu les droits les plus fondés à la reconnaissance de TËurope absolutiste. Sans doute, ajoutent ces personnes, la guerre contre la Suisse aurait provoqué des troubles partiels en France, mais le soldat, qui demande avant tout de la gloriole, des rubans et du butin , n'aurait pas plus refusé obéissance que ceux qui envahirent l'Espagne en 1823. Quant aux bourgeois, on les craint fort peu actuellement. Malheureusement, la proclamation Aymard est venue anéantir ces beaux projets ; car toutes les mesures énergiques prises par la Confédération ont trouvé dès lors une haute approbation dans l'opinion publique. Mais ce
qui est différé n*est pas perdu. Cette supposition acquiert d'autant plus de probabilité que , d'après un article du Jotirnal des Débats, il était question de délivrer la Suisse des anarchistes qui la troublaient.
On ne doit voir sans doute dans ce curieux article que l'opinion d'un journaliste, mais il était un symptôme de l'état des esprits et semble démontrer que la demande d'expulsion du piince Louis-Napoléon n'était, de la part de Louis-Philippe, qu'un prétexte pour placer la Suisse sous sa dépendance, et, en occupant les esprits , les détourner de la politique intérieure , suivant la méthode que Napoléon III suivit plus tard et que M. de Bismarck employa aussi à son tour.
En présence de cette attitude malveillante , la Diète devait être sur ses gardes. Si elle se reportait à quarante ans en arrière, elle pouvait se rappeler de l'astuce déployée en 1798 par le gouvernement français , de la perfidie avec laquelle les agents du Directoii*e avaient, par des promesses illusoires et de fausses assurances de paix, voilé habilement leurs projets d'invasion , jeté la discorde entre les cantons , tandis que les généraux de la république française occupaient les passages du Jura pour ensuite pénétrer subitement par le Pays-de-Gex et par l'évéché de Baie au cœu!' de la Suisse et la mettre à feu et à sang *.
Il y avait dans l'analogie du procédé, sinon de la si-
* Le pillage systématique des cantons, exécuté sous la direction du commissaire Rapinat , fut la suite de l'invasion française ; le souvenir en a été conservé dans ce quatrain bien connu , dû au doyen Bridel :
La Suisse qu'on pille et qu'on ruine ,
Voudrait bien que Pon décidât
Si Rapinat vient de Rapine
Ou rapine de Rapinat. ,
tuation, de quoi engager la Diète à imposer silence aux divisions des cantons. Le 6 octobre, elle entendit un nouveau rapport de M. Monnard et un projet de réponse à la note française du i^^ août , présenté par sa commission. Ce projet ne subit que peu d'amendements et fut adopté par dix-huit cantons, dans la teneur suivante :
Son Excellence M. le duc de Montebello , ambassadeur de Sa Majesté le Roi des Français, ayant, par son office du 1er août, demandé aux autorités fédérales que Louis-Napoléon Bonaparte soit tenu de quitter le territoire helvétique, les Âvoyer et Conseil d'Etat de Lucerne, Directoire fédéral, ont reçu de la Haute Diète Tordre de répondre ce qui suit :
a Lorsque les Grands Conseils des cantons ont été appelés à délibérer sur la demande de Monsieur le duc de Montebello, leurs votes se sont partagés sur la question de sa nationalité, mais non sur le principe que la demande d'expulsion d'un citoyen suisse serait inadmissible , comme contraire à l'indépendance d'un Etat souverain.
j> Depuis que Louis-Napoléon Bonaparte a fait, pour s'éloigner du sol de la Confédération, des démarches publiques, que le Directoire fédéral est occupé & faciliter, une délibération de la Diète sur cette matière devient superflue.
^ Fidèle aux sentiments qui depuis des siècles l'ont unie à la France, la Suisse ne peut toutefois s'empêcher d'exprimer avec franchise le pénible étonnement que lui ont causé les démonstrations hostiles faites contre elle avant môme que la Diète ait été réunie pour délibérer définitivement sur la réclamation qui lui était adressée.
» La Diète désire, autant que peut le désirer le gouvernement français, que des complications de la nature de celles qui ont eu lieu ne se renouvellent plus , et que rien ne trouble à l'avenir la bonne harmonie de deux pays rapprochés par leurs souvenirs comme par leurs intérêts. Elle se livre à Tespérance de voir promptement rétablies et consolidées entre la France et la Suisse les précédentes relations de bon voisinage et la vieille réciprocité d'affection. »
Les Avoyér et Conseil d'Etat du canton de Lucerne, Directoire fédéral, ont l'tionneor de réitérer à Son Excellence Monsieur le duc de Montebello l'assurance de leur très haute considération.
Les Âvoyer et Conseil d'Etat du canton de Luceme, Directoire fédéral, et en leur nom :
V Avoyer, J. Kopp.
Le Chancelier de la Confédération, Am Rhyn.
Quatre cantons n'adhérèrent pas à cette note : Bàle- Campagne, parce qu'il la trouvait tardive et inutile ; Thurgovie, Argovie et St-Gall, parce qu'ils la trouvaient trop pâle , qu'elle ne s'expliquait pas assez sur le fond du débat et qu'il semblait que ce n'était pas le moment de parler d'amitié réciproque, puisque ce sentiment venait d'être foulé aux pieds par la France. Neuchâtel déclara qu'il aurait eu plusieurs observations à présenter, mais que pour ne pas empêcher une solution il les laissait de côté, et votait le projet. Plusieurs autres cantons firent de même.
Armement fédéral.
La Diète s'occupa ensuite des mesures de défense que comportait la situation. La commission militaire fit observer qu'à teneur de l'art. 38 du règlement fédéral , pour qu'elle pût agir, il fallait qu'au préalable un armement fût décrété par la Diète. Après une longue délibération, la haute assemblée , sans s'arrêter à l'opposition des députés de Neuchâtel , Uri , Schwytz, Zoug, Untei^ald et Baie- Ville, c'est-à-dire de l'ancien groupe sarnien, décida :
1» De placer les troupes de Genève, Vâud et Berne, déjà sur pied, sous les ordres d'officiers fédéraux.
2o De dennander à la commission militaire un rapport et des propositions pour la régularisation du service fédéral et le choix d'un commandant en chef.
Le 8 octobre, sur le préavis de la commission militaire, la Diète décidait, par 13 7j voix, la mobilisation de deux corps d'observation, dont le premier, qui devait former l'aile droite de l'armée fédérale, était préposé à la garde de la frontière suisse de Baie à Neuchâtel , et le second , qui devait former l'aile gauche , avait pour mission la protection des cantons de Genève et de Vaud.
Le premier de ces corps fut placé sous le commandement du colonel Zimmerli. Son quartier-général était établi à Soleure. Il était composé et cantonné comme suit :
1 batterie d'artillerie bernoise (capitaine Funk), à Bienne ; — 1 batterie d'artillerie bernoise (capitaine Tscharner), à Arwangen ; — 1 compagnie de cavalerie de St-Gall (capit. Brunner), à Arbourg ; — 7t compagnie de cavalerie de Thurgovie (capit. Hippenmeyer)^ à Lenzbourg ; — 1 compagnie de carabiniers bernois (capit. Probst), à Delémont; — 4 compagnie de carabiniers de Thurgovie (capitaine Bœhng)^ à Brugg ; — 1 bataillon d'infanterie bernois (lieut.-col. Favrot)^ à Delémont ; — 4 bataillon d'infanterie de Zurich (lieut.col. Ehrensperger), à Liestal ; — 1 bataillon d'infanterie de Soleure (lieut.-col. Disteli), à Courtelary ; — 4 bataillon d'infanterie d'Argovie (lieut.-col. Frey) , à iEsch.
I^e corps d'observation du Jura bernois était fort de SCiM) hommes. En outre, huit bataillons d'infanterie
(Bal e-Cann pagne , Argovie , Soleiire et Berne) , deux compagnies de carabiniers (Berne et Argovie) et une demi-compagnie de cavalerie (Bàle-Cam pagne) étaient mis de piquet et pouvaient porter à 8440 Teffectif de la division Zimmerli , qui , dans cette éventualité, aurait été répartie en deux brigades placées sous le commandement des colonels Hoffmeycr et Wittmer. Ces diverses troupes n'arrivèrent à leur destination qu'entre le 14 et le 17 octobre.
Baie étant fortifiée et avant dans ses murs une garde soldée de 2(X) hommes et une milice mise de piquet d'une force de 1470 hommes , fut considérée comme à l'abri d'un coup de main et ne fut pas occupée ; le lieutenant-colonel Burckhardt, qui commandait la garde soldée, fut nommé commandant de place par la commission fédérale.
Le second corps d'observation fut composé des troupes vaudoises et genevoises déjà sur pied, qui passèrent ainsi au service fédéral. Le général Guigner fut nommé commandant de cette division, composée, comme on l'a vu plus haut, des brigades Constançon et Muret. La garnison de Genève, sous le commandement du colonel Kunkler , forma une troisième brigade. Le quartier-général fut maintenu à Lausanne. Une compagnie de carabiniers et deux bataillons neuchàtelois [de Meuron et de. Roulet] furent mis de piquet. Du 8 au 15 octobre, le général Guigner fit l'inspection de toutes les troupes placées sous son commandement. Il donna les plus grands éloges à la manière dont les travaux de fortifications de la place de Genève avaient été exécutés.
Le 15 octobre, la commission militaire, qui avait pris le titre de conseil de guerre, soumit à la Diète un
tableau de répartition de Tarmée fédérale en divisions et en brigades, et proposa diverses nominations à l'état-major fédéi^al.
Départ de Louis-Napoléon pour l'Angleterre (14 octobre). — Lettre de M Mole à M. de Montebello le chargeant d'annoncer à la Diète qu'ensuite du départ du prince Louis-Napoléon le corps d'observation placé à la frontière française avait reçu l'ordre de se retirer.
Le conflit ne devait cependant pas tarder à s'arranger. Le dimanche 14 octobre, dans l'après-midi, le prince Louis-Napoléon se mit en route pour l'Angleterre, où un asile lui avait été offert. En quittant le château d'Arenenberg, où il avait passé sa jeunesse et où sa mère avait rendu le dernier soupir, il était fort ému, et la foule qui vint le saluer à son départ partageait son émotion. Un courrier du gouvernement de Thurgovie apporta la nouvelle à Lucerne, au président du Vorort, qui en fit part immédiatement au duc de Montebello. L'ambassadeur de France déclara alors à M. Kopp que les difficultés survenues entre la France et la Suisse se trouvaient aplanies et lui communiqua une note de son cabinet en ce sens , en réponse à celle de la Diète.
Le 16 octobre, M. Kopp informa officiellement la Diète du départ du prince et porta à sa connaissance la dépêche de M. Mole, datée du 12 octobre. Cette pièce, que M. de Montebello avait en réserve, était libellée en ces termes :
Monsieur le duc,
M. le comte Reinhard nous a remis , avec votre dépêche du 6 octobre , la réponse du Directoire fédéral & votre office du ier octobre, et je m'empresse de vous en accuser réception.
Le gouvernement du roi n*a jamais demandé à la Suisse d'éloigner de son sein Tun de ses concitoyens. Autant qu'une autre nation, la France respecte l'indépendance et la dignité de ses voisins, mais elle veille en môme temps au maintien de son honneur et de son repos. La Confédération, nous le croyons, ne laissera plus abuser d'une généreuse hospitalité celui dont les étranges prétentions sur la France prouvent assez que la Suisse ne saurait le compter parmi ses enfants.
C'est avec une véritable satisfaction, Monsieur le duc, que le gouvernement du roi a vu la Diète déclarer qu'elle désire autant que le désire le gouvernement français que des complications de la nature de celles qui ont eu lieu ne se renouvellent plus, La Suisse sentira sûrement, sans qu'il soit besoin de le rappeler ici, tout ce que la France se devrait à elle-même, si jamais, et par impossible, les mêmes conjonctures se reproduisaient.
Quant aux démonstrations que la Diète appelle hostiles, et qui lui auraient causé un- pénible étonnement, le gouvernement du roi n'a pas cessé d'espérer un seul instant que des mesures suggérées par la prudence ne prendraient pas un autre caractère. Pour comprendre ces mesures et le sentiment qui les a dictées, la Diète aurait dû se reporter à l'attitude qu'elle-même avait prise et aux refus dont les délibérations des Grands Conseils menaçaient la France.
Aujourd'hui, Monsieur le duc, les circonstances ont changé. Louis Bonaparte a quitté la Suisse. Il vous reste. à annoncer au Vorort que le corps d'observation formé sur notre frontière de l'Est va se dissoudre.
Ce n'est pas sans émotion que le roi et son gouvernement ont lu les paroles qui terminent la réponse de la Diète. Comme à toutes les époques de son histoire, la France est encore prête à témoigner à la Suisse qu'elle est son alliée la plus fidèle, son amie la plus sincère, le défenseur le plus invariable, de son indépendance.
De son côté, la Suisse veillera, nous n'en doutons pas, à ce qu'aucune cause de mésintelligenco ou do mécontentement ne
546 LA SUISSE SOtJS LE t^ACTE DE 1815 (1638)
vienne troubler désormais la bonne harmonie et les rapports d'nne amitié si ancienne que les deux pays ont tant d'intérêt à perpétuer.
Veuillez, Monsieur le duc, donner lecture de cette dépêche à M. le président du Directoire et lui en laisser copie.
Recevez Tassurance de ma haute considération.
Signé : Mole.
Le ton de cette dépêche contrastait avec celui des notes du '!«'' et du 44 août, avec les menaces qu'elles contenaient, avec les mesures militaires qui en avaient été la suite, avec l'insulte publique adressée par le général Aymard à la nation helvétique. Précédemment, le cabinet des Tuileries exigeait Téloignement du prince Louis-Napoléon sans condition, qu'il fût ou lion suisse. Maintenant M. Mole affirmait gravement n'avoir jamais eu Vintention d'exiger de la Suisse V expulsion d'un de ses concitoyens; il protestait de son respect pour Tindépendance et la dignité de la Confédération et de sa sincère amitié pour cette nation que l'ordre du jour de Lyon qualifiait de turbulente et qu'il s'agissait alors de châtier. Un langage plus sobre eût été mieux d'accord avec les actes de ce gouvernement si hautain quelques semaines auparavant. Une amitié si capricieuse a peu de valeur. « La » Suisse )) , écrivait en 1840 M. Leemann , « n'avait » déjà que trop souvent reçu de ces compliments » vides y de ces protestations amicales que les faits T> venaient presque aussitôt démentir de la manière la )) plus brutale. Que les notes françaises de 4838, que » le manifeste du général Aymard, que les démons- » trations hostiles qui les suivirent soient pour la y> Suisse un guide dans l'avenir ! Qu'elle se défie do- » rénavant de cette amitié trompeuse des forts, tou-
> jours prêts à opprimer le crédule qui s'y abandonne » follement! » Si, en 1838, le gouvernement français avait été réellement animé d'intentions amicales envers la Suisse, il eût pu obtenir les garanties qu'il estimait nécessaires à sa sécurité sans avoir recours à des menaces et en ménageant la dignité du peuple suisse. Les propositions formulées par la majorité de la commission de la Diète, dans son rapport du 3 septembre, qui concluait à ce que le gouvernement thurgovien exigeât de Louis-Napoléon Bonaparte qu'il renonçât sans réserve à la qualité de citoyen français et à toute prétention ultérieure à cette qualité y auraient tout naturellement abouti au résultat désiré par le cabinet des Tuileries. On peut, en effet, être sûr que jamais le neveu de l'empereur Napoléon I^r n'aurait consenti à renoncer à sa qualité de citoyen français. Nous en avons du reste la preuve dans le fait, rapporté par la Gazette de Lausanne du 23 octobre 1838, que avant de faire sa déclaration, remise le 22 septembre au président du gouvernement de Thurgovie, le prince en avait adressé une autre au même magistrat, dans laquelle se trouvaient ces mots : Mon droit de citoyen français est indestriictible, A son retour de Lucerne, M. Kern , ayant reçu communication de cette pièce, en fut très surpris, vu qu'elle était absolument en opposition avec les discours qu'il avait lui-même tenus à la Diète ; il fit entendre au gouvernement thurgovien que si l'on produisait cette déclaration, non-seulement lui-même, mais encore l'Etat de Thurgovie se trouveraient singulièrement compromis. On le comprit, et c'est ainsi que le prince fut conduit à modifier les termes de sa lettre pour lui donner la forme sous laquelle elle fut communiquée à
548 LA StlSSfi sous LE PACTE DE 1815 (1838)
la Diète et à M. de Montebello. Par ses menaces intempestives , par Taigreur de ses procédés , par son intransigeance, le gouvernement français aggrava un conflit déjà compliqué par lui-même et l'amena à un point d'où la guerre devait fatalement résulter, car la Suisse ne pouvait, sans manquer à sa dignité, céder sous Tempire de la contrainte. Le jeune prince devint, grâce à l'attitude de la France , l'arbitre de la situation, et il eut tous les honneurs de son dénouement. Par leur maladresse, les conseillers de Louis-Philippe avaient transformé en une sorte de héros le conspirateur ténébreux qui prétendait rétablir la dynastie de Bonaparte sur le trône de France. En quittant volontairement Arenenberg, Louis-Napoléon s'attira l'estime publique ; on le considéra comme un caractère chevaleresque, ce qui lui fut utile dans la suite de sa carrière. Ajoutons que, lorsqu'il fut devenu empereur, il se montra reconnaissant envers la Suisse ; on sait le service qu'il lui rendit en 4857, lors du conflit qui surgit avec la Prusse, et comment, par sa médiation, il réussit à obtenir des Hohenzollern la renonciation de leurs droits sur la principauté de Neuchâtel. Cette dette ainsi acquittée, il se considéra comme dégagé et l'intérêt qu'il portait à la Confédération alla en diminuant, ainsi que l'on s'en aperçut plus tard, lors des notes qui furent échangées entre la Suisse et la France à propos de l'annexion de la Savoie à la France *.
» Voir notre premier volume, page 244.
Licenciement dee troupes fédérales. — Témoignages de considération donnés de divers côtés à MM. Monnard et Rigaud et aux milices vaudoises et genevoises.
Après avoir reçu communication de la lettre de M. Mole, la Diète ordonna immédiatement le licenciement des troupes fédérales ; elle décida en outre, à l'unanimité, d'adresser des remerciements aux cantons qui avaient pris les premières mesures pour la défense du pays, ainsi qu'un témoignage de satisfaction aux chefs de l'armée pour le patriotisme et la discipline dont elle avait fait preuve.
Le président de la Diète prononça un discours de cUVture dont les passages suivants furent remarqués :
Nos démêlés avec la France sont heureusement terminés, ditil. Les procédés de cet Etat n'ont pas été ce qu'on attendait d'une nation amie. Les démonstrations de la France ont eu cependant un bon résultat, elles ont prouvé qu'on ne pouvait pas nous prendre au dépourvu. Il est tout à fait à désirer que les circonstances par lesquelles nous avons passé ne se reproduisent plus, et que nous ne fassions plus l'acquisition de citoyens comme Louis-Napoléon. Du reste, il nous a sans doute quittés pour toujours ; il a bien décidément opté pour la qualité de Français , puisqu'il a accepté un passeport où il est appelé prince , et que ses gens ont été qualiAés dans leurs passeports de domestiques de San Altesse le prince.
L'affaire qui vient de se dénouer a mis en évidence le côté fort et le côté faible de ralliance helvétique, le premier dans les champs où se réunissent nos milices, le second dans les Conseils où nous avons de la peine à tomber d'accord. Nous avons reconnu de nouveau les vices du Pacte depuis longtemps sentis. Nous reconnaissons ces vices sans pouvoir les corriger.
Le 17 octobre, le général Guiguer prenait congé de ses compagnons d'armes par Tordre du jour suivant ;
Soldats !
Notre mission est terminée et vous aller rentrer dans vos foyers.
Vous y trouverez la plus belle des récompenses, le sentiment d'avoir rempli et bien rempli votre devoir.
Je suis chargé de plus , par le conseil de guerre fédéral, de vous exprimer la satisfaction de la haute Diète pour vos bons services, ainsi que pour le zèle patriotique et Tobéissance que vous avez manifestées.
Et moi, soldats, je vous remercie du fond de mon cœur d'avoir réalisé et même surpassé mon attente, car vous m'avez ainsi procuré une grande jouissance, celle d'estimer encore plus ceux qu'on aime.
Adieu, chers camarades; souvenez-vous quelquefois de votre vieux frère d'armes, qui malgré sa retraite ne vous oubliera jamais.
Lausanne, le 17 octobre 1838.
Le général commandant le corps d'observation,
Signé : Guiouer.
J^a belle ligure du général Guiguer, reproduite par la lithographie, et que Ton retrouve dans tant de maisons suisses, à côté de celle du général Dufour, montie que le souvenir de ce digne oflîcier s'est longtemps consei*vé.
A Soleure , le colonel Zimmerli adressait le même jour ses adieux aux officiers et aux soldats de sa division.
Le lendemain 18 octobre, toutes les troupes fédérales étaient licenciées.
Quoique Ton n'en soit pas venu aux mains, cette Champagne n'avait pas été inutile pour la Suisse ; elle
avait développé chez tous ses miliciens les sentiments d'honneur, de dévouement et de patriotisme , augmenté la confiance de la patrie dans ses défenseurs, celle du soldat dans ses forces, et montré que les troupes suisses possédaient une discipline, un élan et une organisation que Ton ne trouve généralement que dans des armées permanentes. En rentrant dans leui^s foyers, les défenseurs de la patrie , reconnaissants de ce que la Providence avait éloigné le danger qui la menaçait, furent reçus par des manifestations de joie, mais ces réjouissances furent pleines de dignité. A Genève , des services d'actions de grâces furent célébrés dans toutes les églises.
MM. Monnard et Rigaua, dont la parole éloquente avait eu une grande influence sur l'opinion publique de la Suisse, reçurent une adresse des Lucernois, dans laquelle figuraient les noms des citoyens les plus respectables de cette ville , membres des Grand et Petit Conseils, du Tribunal d'appel, ecclésiastiques, instituteurs, etc. I^s Suisses établis à Londres firent don au syndic Rigaud d'une magnifique coupe en argent d'un travail précieux. La Société des carabiniei*s de Hallau (Schaffhouse) donna aux milices genevoises n^i sabre d'honneur. A Zurich, poussé par les mêmes sentiments, un comité, composé de membres du gouvernement, d'officiers et de notabilités, organisa une souscription à laquelle purent prendre part tous les citoyens, dans le but de témoigner dignement la reconnaissance des Zurichois envers les cantons de Vaud et de Genève. Deux médailles d'or, de la valeur intrinsèque de 400 fr. de Suisse, furent frappées et envoyées à MM. Monnard et Rigaud. Sur l'une des faces de ces médailles est représentée, sous les traits d'une femme, l'Helvétie,
qui grave les noms de Vaud et de Genève sur un rocher que surmonte une couronne de laurier. Contre ce rocher sont appuyés le bouclier, le casque et le glaive de THelvétie; dans le fond s'élèvent les Alpes. Autour de la médaille on lit cette légende : Aux gardiens de Vhonneur national. Le revers porte comme exergue : Les Zurichois y animés des mêmes sentiments ^ remercient les braves Suisses C. Monnard et J.-J. Rigaud des paroles dignes de nos ayeux prononcées à Lucerne le Si août.
D'autre part, deux drapeaux d'honneur étaient envoyés aux milices de Vaud et de Genève. Ces étendards étaient divisés en quatre par la croix fédérale. Ces quartiers, suivant un ancien usage suisse, étaient parsemés de flammes rouges et blanches. Le milieu de la croix porte d'un côté l'inscription suivante : Aux milices des cantons de Genève et de Vaud, leurs frères d'armes zurichois. De l'autre, on voit l'Helvétie armée s'appuyant sur un rocher portant les armoiries de Vaud et Genève, pour figurer la confiance que la nation suisse place dans la vaillance de ces deux Etats frontières*.
Au mois de juin 1839, une députation d'officiers et de citoyens zurichois remit à MM. Monnard et Rigaud et aux gouvernements de Genève et Vaud ces précieux témoignages de reconnaissance publique et d'amitié.
Ce fut pour ces cantons l'occasion d'une fête patriotique; la députation zurichoise fut reçue à Lausanne et à Genève pai* les autorités, le corps des officiers et
' Nous avons reproduit , en tête de ce volume , par le moyen de la phototypie , une lithographie représentant ces médailles et ces drapeaux, qui fut publiée à Berne en 1840, dans Pouvrage de M. H. Leemann, intitulé : Souvenirs des événements de 1838.
toute la population, avec beaucoup de solennité et de Jurandes démonstrations de joie.
Si, lors de Taffaire des réfugiés polonais, italiens et allemands , et lors de Taffaire Conseil , la Suisse avait subi de cruels affronts; si après le dénouement des conflits soulevés par M. de Metternich et M. Thiers elle avait pu se croire amoindrie et humiliée, le cabinet des Tuileries lui fournit, en 1838, l'occasion de se relever à ses propres yeux et à ceux de l'Europe. Poussée à bout par les injustes exigences, et surtout par les procédés hostiles du plus puissant dfe ses voisins, elle avait fermement résisté et maintenu ce qu'elle considérait comme son droit; elle avait montré qu'elle ne se laissait point intimider par des menaces.
Quant à la Diète, elle fut en cette occasion, comme toujours, divisée et partant hésitante; l'obligation où étaient ses membres de consulter les cantons retarda beaucoup ses résolutions ; ses délibérations lui ôtèrent de son autorité et donnaient beau jeu à la diplomatie étrangère. Quand on compare la situation de la Suisse en 1838 et 1889 (lors de l'affaire Wohlgemuth), on peut constatei' les immenses avantages qui sont résultés de la centralisation fédérale au point de vue des relations que la Suisse entretient à l'étranger. Le fait de confier la direction des affaires extérieures à un corps nombreux et aussi divisé que la Diète, était un des grands défauts et un des grands dangers du Pacte de 1815.