ACTE V. — RETOUR A SULEM
Personnages : La Sulammite, le Berger, habitants de la ville de Sulem; puis les frères de‘la Sulammite.
Convaincu enfin de l’inutilité de ses efforts, Salomon a rendu la jeune fille à son fiancé. Celui-ci la ramène aussitôt dans sa famille. i
Les habitants de la petite ville se demandent qui est celle-ci qui s’avance appuyée sur son bieën-aimé (vin, 5 a). « Sous ce pommier Je t'éveillai », lui dit son fiancé en lui montrant le pommier qui ombrage la maison de la Sulammite et en faisant allusion au premier récit du second acte. « C’est là que ta mère t’a donné le jour », ajoute-t-il en montrant la maison elle-même (v. 5 b, en mettant les ‘pronoms au féminin).
Mets-moi comme un sceau sur ton cœur..…., lui répond la jeune fille,
Car l’amour est fort comme la mort...
Quand un homme donnerait tout son bien pour l’amour, On se moquerait de lui (v. 6 et 7).
Allusions manifestes aux offres de Salomon et à la fermeté inébranlable de la Sulammite. |
En s’entretenant ainsi, la Sulammite et son fiancé s’approchent de la maison. Ses frères, engagés dans une conversation relative à une sœur plus jeune que l'héroïne du
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poème, ne s’aperçoivent pas d’abord de leur présence. L’un d’entre eux dit :
Nous avons une petite sœur.
Que ferons-nous pour notre sœur Au jour où l’on parlera d’elle?
c'est-à-dire où on la demandera en mariage (v. 8). — Un autre répond :
S1 elle est un rempart, Nous y construirons un créneau d’argent.
Mais si elle est une porte,
. Nous y clouerons une planche de cèdre (v. 9).
La Sulammite, à ces mots, se présentant devant eux :
Je suis un rempart, — leur dit-elle, — Alors j'ai été à ses yeux (de Salomon) Comme une (femme) qui trouve la paix,
c’est-à-dire qui sait se faire respecter. Puis elle ajoute : Salomon avait une vigne à Baal-hamon,
localité qui ne devait pas être très éloignée de Sulem, comme le montre un passage du livre de Judith (1).
Il a donné la vigne aux gardiens,
c'est-à-dire aux frères de la Sulammite, qui en étaient les gardiens; il la leur a donnée en échange de leur sœur.
On retirerait de son fruit mille sicles d’argent.
Maintenant qu'ils en sont les possesseurs, au lieu de n’en être que les gardiens, elle leur rapporterait bien mille sicles par an.
(0) Judith vin, 8.
Mais cette vigne a été acquise en échange d’une autre qui la vaut bien sans doute et dont le possesseur avait Fous le droit de disposer :
Ma ne à moi est devant moi,
c'est-à-dire mon cœur, ma personne (cf. 1, 6), est à ma disposition : j'ai seule le droit d’en disposer. De quel droit m'avez-vous cédée en échange de cette vigne? En conséquence, je romps le marché conclu par vous sans mon consentement :
Que les mille (sicles) soient pour toi, Salomon! Et deux cents pour ceux qui surveillent son fruit (v. 10- 12).
Que Salomon continue à recevoir les mille sicles que rapporte la vigne de Baal-hamon ; et que les gardiens reçoivent, comme par le passé, deux cents sicles pour leur peine.
Que pourraient répondre les frères de la Sulammite? Ils se taisent donc. Alors son fiancé la prie de chanter :
O toi qui habites dans ces jardins, Les compagnons sont attentifs à ta voix, Fais-la-moi entendre (v. 13).
À cette demande la jeune fille répond, peut-être en chantant :
Fuis, mon bien-aimé, Et ressemble à un chevreuil ou à un jeune cerf Sur les monts embaumés (v. 14).
On s’est étonné parfois qu'elle lui dise de fuir. Il y aurait plutôt lieu de s'étonner qu'elle lui dît de rester. Il faut réfléchir, en effet, que, suivant toute vraisemblance, cette scène se passe le soir. Sans cela, les frères de la Sulam-
mite auraient été sans doute occupés à leurs travaux et non à causer tranquillement ensemble près de leur maison. L'arrivée des deux amants ne peut guère aussi avoir eu lieu que vers le soir, après une journée de marche qui avait fatigué la jeune fille et la forçait à s'appuyer sur le bras de son fiancé. Dans une telle situation, le mot fuis n’a rien que de naturel et de conforme au caractère chaste et pur, en même temps que tendre, de la Sulammite. Ce mot ne doit éveiller dans l'esprit aucune idée de crainte, mais uniquement celles de légèreté physique et de rapidité. D'autre part, comme elle l’appelle « mon bien-aimé » et qu’elle vient de lui dire : « Mets-moi comme un sceau sur ton cœur », etc., 1l est bien clair qu’elle ne veut pas qu’il s’enfuie pour ne plus revenir, mais simplement qu'il s’en aille jusqu’au lendemain. Et c’est ce que montre jusqu’à l'évidence le rapport qui existe entre ces derniers vers et ceux du deuxième acte, où la Sulammite lui disait :
Jusqu'à ce que le jour se lève
Et que les ombres s’enfuient,
Retourne, ressemble, mon bien-aimé, à un chevreuil Ou à un jeune cerf sur les monts escarpés.
. Si dans cette circonstance, quand leur amour mutuel était encore contrarié par ses frères, la jeune fille lui disait de s’en aller jusqu’au lendemain matin, par conséquent l’engageait clairement à revenir bientôt, il n’a pas fallu beaucoup de perspicacité au jeune berger pour comprendre qu'ici, en lui répétant à peu près les mêmes paroles, elle veut lui dire la même chose. Qu'il se retire donc, car il est déjà tard; qu'il s'envole sur les ailes de l’amour et du bonheur; qu’il aille, léger et joyeux, passer la nuit avec les autres bergers, sur ces collines embaumées, — moins embaumées que son cœur! — On peut être sûr que la séparation ne sera pas de longue durée.
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Remarquez à la lois la ressemblance et la différence qui existent entre cette réponse de la Sulammite au berger et celle du second acte (n, 17). Le jour où il était venu l’inviter à une promenade matinale et où 1l avait été si rudement accueilli par ses frères, elle lui disait :
Retourne et ressemble, mon bien-aimé, à un chevreuil Ou à un jeune cerf sur les monts escarpés.
Mais maintenant elle lui dit, presque dans les mêmes termes, de s’enfuir sur les monts embaumés. Les monts escarpés, les monts embaumés, — ces deux expressions résument admirablement les deux situations opposées et révèlent un grand poète. La nature, en effet, semble sombre et triste à un cœur triste; elle paraît belle et joyeuse à un cœur Joyeux. L’un ne voit que les rocs, les précipices affreux des montagnes; l’autre ne sent que les parlums aromatiques des prés et des bois.
Ce poème est donc la glorification de l’amour vrai, pur, désintéressé, fidèle, par conséquent de la monogamie. Qui oserait dire qu’un tel livre soit indigne de figurer au nombre des écrits sacrés? « II manquerait quelque chose à la Bible, dit Niebubhr, s’il ne s’y trouvait une expression pour le plus profond et le plus fort des sentiments de l'humanité » (1).
Les expressions inconvenantes ou obscènes qui s’y trouvent incontestablement sont placées dans la bouche du roi polygame ou des almées; elles ont donc pour but de montrer tel qu'il est, dans toute sa bassesse, l'amour sensuel, et ne prouvent rien contre la moralité de l’ouvrage, qui est élevée maintenant, grâce à l’exégèse moderne protestante, au-dessus de tout soupçon.
(1) Parole citée par M. Renan, p. 147.
Dire
-« Le Cantique des Cantiques, dit fort bien M. Renan, est un livre proïane, mais ce n’est pas un livre frivole. Les traits de détail qui peuvent paraître choquants à notre légèreté, trop portée à sourire, sont de ceux qu’on trouve dans toutes les poésies antiques. Voltaire a eu tort de s’en égayer, et les croyants ont tort d’en être scandalisés. Les deux seuls passages vraiment sensuels de l’ouvrage (1, 2-4; vi, 2-10) [on peut ÿ ajouter le chapitre 1v] ont pour but de présenter le harem et les mœurs de la cour de Salomon sous un Jour odieux, et servent à produire une sorte de contraste. La pensée du livre, comme celle de tous les livres hébreux, est saine. Il montre dans l'esprit hébreu des qualités que sans cela on n’eût pas soupçonnées... On pourrait être tenté de croire qu'il n’y eut place dans le cœur d’un tel peuple pour aucun sentiment de tendresse. Le Cantique des Cantiques prouve que la partie purement humaine du caractère hébreu avait en son temps produit sa fleur » (1).
Chef-d’œuvre de grâce, d'élégance, de fraîcheur poétique, — ce qui n’a Jamais été contesté, — ce livre est aussi, il est surtout une œuvre d’une haute portée morale, et à ce titre il a sa place légitime dans la Bible, d’où l’on a si souvent voulu l’exclure et qu'il est certes bien loin de déparer. Il serait à désirer que les jeunes gens, que les parents aussi, qui ne considèrent, dans un projet de mariage, que la question de fortune et de position sociale, qui préfèrent souvent l'argent sans vertu à la vertu sans argent, qui ne rêvent enfin pour eux-mêmes ou pour leurs enfants qu’une brillante alliance, sans se préoccuper autant qu'il le faudrait des questions de caractère, d'honnêteté, de moralité, — fussent attentifs à l'exemple de simplicité, de droiture, de fidélité que leur donne la Sulammite. Elle
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aurait pu vivre dans l’abondance, le luxe et l’oisiveté au milieu du palais royal. Que fallait-il pour cela? Peu de chose, en apparence : feindre de temps en temps pour le roi un amour qu'elle n’éprouvait pas, oublier le Jeune homme qu'elle aimait et qui élait digne en tout de son amour. Commettre de telles lächetés!... jamais ! Qu'on lui rende sa chaumière ! elle la préfère au palais de Salomon. Elle ira de nouveau garder les vignes, s’il le faut! elle irait casser des pierres sur le bord du chemin, plutôt que de s’avilir ainsi à ses propres yeux.
Jeunes gens, souvenez-vous de la Sulammite : imitez sa simplicité, sa fidélité, sa droiture, sa pureté, son courage.