LE ANNE
Je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi : il paît son troupeau au milieu des lys.
SALOMON, entrant en scène.
Tu es belle, mon amie, comme Tirtsa,
charmante comme Jérusalem (1), (Comme la Sulammite le regarde en face avec sévérité, il ajoute :)
terrible comme des bataillons.
Cesse de fixer tes yeux sur moi,
car ils me troublent.
Ta chevelure ressemble à un troupeau de chèvres qui se sont élancées de Galaad.
Tes dents ressemblent à un troupeau de brebis qui sont remontées du lavoir,
Toutes mères de deux agneaux,
et dont aucune n’a perdu l’un des siens.
Ta joue ressemble à une moitié de grenade, derrière ton voile (2).
Il y a là soixantes reines,
et quatre-vingts concubines,
et des jeunes femmes sans nombre.
Celle-là seule est ma colombe, ma parfaite;
elle est unique pour sa mère,
elle est la préférée de celle qui lui donna le jour.
(1) Quel compliment! Une jeune fille comparée à une ville! — Tirtsa fut, avant Samarie, la capitale du royaume des Dix Tribus. C’était donc une ville importante déjà du temps de Salomon.
(2) Ces quatre distiques sont la reproduction presque textuelle de compliments déjà adressés par Salomon à sa nouvelle épouse, au troisième acte. Par cette répétition, l’auteur a voulu montrer combien est méprisable et ridicule l'amour du polygame, qui prodigue indifféremment les mêmes flatteries à des femmes différentes. Le dernier vers : Derrière ton voile, est particulièrement ridicule, car si l'épouse du troisième acte avait naturellement un voile, la Sulammite, qui vient de s’entretenir avec ses compagnes, n’en avait certainement pas. Il devait rappeler aux plus distraits que ces vers n'étaient qu’une répétition et porter au comble l’hilarité des spectateurs ou des lecteurs.
TT lee
Des jeunes filles l’ont vue et l’ont félicitée ;
des reines et des concubines, — et elles l’ont louée : « Qui est celle-ci qui se lève comme l’aurore,
belle comme la lune,
pure comme le soleil? »
— terrible comme des bataillons (1)!
A SULAMMITE, sèchement.
J'étais descendue au verger des noyers,
pour regarder les bourgeons de la vallée, Pour voir si la vigne avait poussé,
si les grenadiers avaient fleuri.
Je ne savais pas que mon âme m'avait amenée vers les chars d’une famille de prince.
(Elle veut s’en aller.)
LES FEMMES DE SALOMON
Reviens, reviens, la Sulammite !
reviens, reviens, que nous te regardions.
LA SULAMMITE, de même.
Pourquoi regarderiez-vous la Sulammite comme la danse de Makhanaïm (2)?
(1) Ce dernier vers est prononcé par Salomon lui-même, et non par ses femmes, car c’est la répétition du troisième vers de son discours à la Sulammite. C’est comme s’il disait : On aurait pu ajouter : Terrible comme des bataillons! Cela aussi est assez comique.
(2) Ce devait être une locution populaire, répondant à notre locution française : Regarder quelqu'un comme un objet curieux. La danse ou peut-être les danses de Makhanaïm devaient être particulièrement belles et renommées en Israël. Qu’étaient ces danses? nous l’ignorons; mais voici ce qu’on pourrait supposer. Les danses avaient souvent pour but de célébrer une victoire. Cf. Jug. x1, 34; I Sam. xvin, 6, etc. Or il y a une victoire célèbre qui fut remportée dans le voisinage de Makhanaïm, à l’est du Jourdain : c’est celle qui mit fin à la révolte d’Absalom et à l’exil de David (IT Sam. xvut). N'’est-il
SALOMON
Que tes pas sont beaux dans ta chaussure, fille de prince (1)!
Les contours de tes hanches ressemblent à des objets polis, faits de mains d’ouvrier.
Ton giron est une coupe ronde :
que la liqueur n'y manque pas!
Ton ventre est un tas de blé,
entouré de lys.
Tes deux mamelles ressemblent à deux faons, jumeaux de gazelle (2).
Ton cou ressemble à la tour d'ivoire.
Tes yeux sont les réservoirs de Hesbon,
près de la porte de Bath-Rabbîm.
Ton nez ressemble à la tour du Liban,
qui regarde vers Damas.
Ta tête, sur toi, ressemble au Carmel,
et ta chevelure, à la pourpre :
un roi est lié par les boucles de tes cheveux (3). Que tu es belle et que tu es aimable!
c’est l’amour avec les délices.
Ta taille que voilà ressemble à un palmier,
et tes mamelles à des grappes.
pas permis de supposer qu’elle fut suivie de danses, qui devinrent annuelles ? Leur renom s’explique alors tout naturellement par l'importance de l’événement qu’elles avaient pour but de célébrer.
(1) Flatterie destinée à la rapprocher de ce prince vers les chars duquel elle s'était avancée sans le savoir. V. plus haut.
(2) Ces deux vers ont été déjà adressés à la princesse étrangère, au troisième acte. Le suivant aussi, mais avec une différence :./a tour de Dacid au lieu de la tour d'ivoire.
(3) Beaucoup de commentateurs mettent tout ce qui précède dans la bouche des femmes du harem, probablement parce que dans ce vers il est question du roi. Mais Salomon peut dire un roi en parlant de lui-même, aussi bien que les jeunes femmes disent des jeunes femmes (1, 3 et 4). Cette portion du discours ne peut sans arbitraire être séparée de ce qui suit, où c’est évidemment Salomon qui parle.
DIE Pre
J'ai dit : Je monterai au palmier,
je saisirai ses rameaux.
Et que tes mamelles soient comme les grappes de la vigne, et ton haleine comme l’odeur des pommes,
Et tes paroles (1) comme le bon vin.
LA SULAMMITE, linterrompant.
.… qui coule pour mon bien-aimé facilement (2)!
SALOMON, continuant, en même temps.
…. qui fait remuer les lèvres de ceux qui dorment (3).
LA SULAMMITE, continuant.
Je suis à mon bien-aimé,
et son désir est en moi (4).
Viens, mon bien-aimé, nous sortirons aux champs, nous demeurerons dans les villages ;
Nous irons de bon matin aux vignes,
(1) Littéralement : {on palais. Le palais est mentionné ici comme organe de la parole, comme dans v, 16, Job xxxt, 30, vi, 30, etc. Salomon voudrait, non seulement jouir des charmes de la Sulammite, mais aussi entendre sortir de sa bouche, des paroles d’amour, qui seraient aussi agréables pour lui que le meilleur vin. Cf. 1, 2. — Mais la jeune fille réserve ce vin-là pour son bien-aimé.
(2) Le texte analogue Prov. xx, 31 s., où il'est dit du vin : « ZE coule facilement » (dans le gosier), montre que le dernier mot (facilement) se rapporte au verbe, et non au substantif. Ce bon vin, — ces paroles tendres, — que . Salomon voudrait pour lui, ne coule que pour celui qu’elle aime; et il coule facilement, parce qu’elle l’aime aussi profondément qu’elle est aimée de lui. C’est ce dont elle donne immédiatement la preuve en s'adressant à lui, quoiqu’absent, dans les termes de la plus tendre affection, tandis qu’elle n’a répondu aux compliments de Salomon que par quelques mots brefs et secs.
(3) Ce vers rime avec le précédent. Ils devaient être prononcés en même temps.
(4) Le texte porte littéralement : Et vers (?) moi (ou par devers moi) est son désir. Avec la première traduction, généralement adoptée, ce vers signifie näturellement que le berger désire la Sulammite. Mais quand on réfléchit