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CHAPITRE IV

« Je pense que l'Angleterre sera un jour vaincue industriellement dans la Nouvelle-Angleterre ou au Bengale. »

Horace Walpole.

La situation de l'agriculture anglaise a donné lieu depuis longtemps et non sans raison à de grandes appréhensions, et peut-être même à un profond découragement. Depuis bien des années les agriculteurs se sont trouvés environnés de périls et de difficultés aussi insurmontables que ceux auxquels est exposé, d'après tludibras, « l'homme qui veut toucher au fer rouge ». Les mauvaises récultes ont été plus souvent la règle que l'exception, les taxes locales se sont accrues sans cesse, le travail est devenu de plus en plus cher et moins productif, la concurrence étrangère a lait tomber les prix presque au degré le plus bas qui ait été signalé pendant toute une génération, et en outre les prévisions de l'avenir sont peu favorables à nos intérêts comme communauté agricole.

M. Coleman, dans un Rapport sur l'agriculture du Cheshire, destiné à la Commission royale d'agriculture, a classé comme suit d'après leur importance les causes de la crise agricole en Angleterre pendant les dernières années, dansle tableau suivant:

Mauvaises saisons 31 1/4 p. ioo

Concurrence étrangère :si 1/4 n, 100

Manque de sécurité du capital en-

Injuste répartition des taxes locales. 12 1/2 p. 100 Accroissemenl du prix du travail et

des dépenses en général 12 1/2 p. uni

Total 100 p. 100

Les différences entre 1845 et 1881, dans une ferme de 141 acres du Cheshire, sont ainsi évaluées ■

kCCITOUQRT p. 100.

Valeur imposable

Il .13, 6 6 .10 , 0

Taxe des pauvres

Salaire avec nourriture (homme)

Salaire d'une femme avec nourriture

Ces différences suffisent peut-être a elles seules pour expliquer la peine plus grande qu'éprouve aujourd'hui le fermier anglais pour joindre les deux bouts. Mais ce ne sont pas les seules difficultés avec lesquelles il s'est trouvé aux prises. Peut-être même ne sont-cepas les plus sérieuses.

D'après M. Shaw-Lelevre, l'étendue de la dépression est représentée par une perte de 200 millions de livres sterling (5 milliards) dont les quatre cinquièmes ont clé supportés parles fermiers et un cinquième par les propriétaires. Les causes de perte pour les fermiers ont déjà été signalées; ce sont principalement la diminution dans le rendement des céréales, résultat des mauvaises .celles; [e bas prix des produits agricoles, et les ëpizoolies. Les propriétaires, eux, ont été atteints par la réduction ou la remise des fermages. Si la perte des fermiers esl distribuée sur toute la Grande-Bretagne, elle représente une moyenne d'environ 300 livres pour chacun des 560,000 fermiers que l'on estime être engagés dans l'agriculture. Si les pertes

des propriétaires sont réparties sur les 60,000 possesseurs de plus de 100 acres de terre dans le Royaume-Uni, la perte moyenne est d'environ 600 livres sterling pour chacun d'eux. Voilà des résultats qui semblent suffisamment désastreux. Mais il ne faut pas oublier que, jusqu'en 1875, la situation de l'agriculture dans notre pays était extrêmement prospère, tellement prospère que de 1857 à 1875 le gain des propriétaires, d'après l'accroissement des cotes appréciatives de la valeur du terrain, a été de plus de 11 millions sterling par an, laquelle somme capitalisée au taux annuel du 3,33 p. 100 donne un accroissement de capital de 331 ,650,000 livres sterling (plus de 8 milliards). De même l'accroissement du capital des fermiers pendant cette même période, par suite de l'élévation de la valeur du bétail, a été de 114 millions sterling (2,850 millions) (1). Le prix du blé pendant les neuf années finissant en 1874 a atteinl55sh. 3d. par imperialquarter (environ 3 hectolitres). Pendantles neuf années suivantes la moyenne n'a été que de 46 shillings par quarter. Le rendement moyen de blé pendant la première période était de 28 bushels par acre, tandis que pendant la seconde période il n'a été que de 20 bushels; il est donc évident que c'est la diminution de 9 shillings sur le prix de vente, plutôt que la réduction de deux quarters sur le rendement, qui a été la cause des pertes du cultivateur. 11 n'est pas facile de donner une évaluation précise de ces pertes, mais si l'on peut s'en rapporter aux estimations officielles du rendement de nos récoltes pendant les neuf années se terminant en 1884, elles doivent s'élever à près de 50 millions sterling (1,280 millions) rien que pour le blé. Cette grande diminution de la valeur des récoltes en céréales a coïncidé avec une perte de bétail dont on peut apprécier la gravité et l'étendue par le fait suivant. Tandis que la superficie des pâturages permanents passait de 23 millions 1/2 d'acres en 1874 à 25 millions I 2 en 1883, le nombre de bestiaux tombait de

I M m' nuich de la réforme financière pour Vannée !8S'i, p. 07.

10,281,036 dans la première de ces anuées à 10,097,000 dans la dernière; el celui des montons de 34,873,000 à 28,347,000(1).

L'effet le pins immédiat des souffrances de notre agriculture a été de détourner du pays une grande quantité du capital oécessaire pour une culture convenable. Les autorités agricoles ne sont pas absolument d'accord sur le montant du capital nécessaire pour une bonne culture ; ce capital, il est à peine nécessaire de le dire, varie suivant la nature du sol et celle des moissons que l'on veut produire. Sir, lames Caird affirme qu'une ferme valant 50 livres à l'acre pour le propriétaire exige 10 livres de plus par acre pour fournir au fermier un capital de culture suffisant (2). Si nous acceptons cette évaluation comme une moyenne, il s'ensuivrait que les fermiers du Royaume-Uni auraient besoin pour leur exploitation d'un capital de 500 millions sterling (12,500 millions de francs). Mais il est extrêmement douteux que les intérêts agricoles puissent réunir ce! énorme capital; et le professeur Tborold Rogers, qui a étudié minutieusement ce sujet, affirme que dans deux, au moins, des plus fertiles comtés de l'Angleterre « le capital moyen des fermiers, sur une terre louée environ 30 shilling l'acre, était beaucoup au-dessous de 0 livres par acre (3). » En agriculture, comme dans tant d'autres industries, et plus encore peut-être que dans la plupart, le vieil axiome reste vrai : « C'est l'argent qui produit l'argent. » Par une dépense judicieuse en améliorations, M. Lawes a réussi à tripler la récolte habituelle d'un herbage. Sir Thomas Brassey mentionne un cas où, parle même procédé, un autre agriculteur bien connu » a obtenu un rendement de plus de 10 livres par acre en regard d'un produit moyen dans le Royaume-Uni, estimé seule-

(l)I,i' Rapport annuel de la section de l'agriculture du conseil privé admot que la maladie des pieds et de la bouche a attaqué 800,000 tètes de bétail pendant l'épizoolie qui a éclaté avant 1883

■j L dresse présidentielle à la Société de statistique, issi.

:t Quelques chapitres sur le travail etles salaires, p. 109.

ment à 6 1. 10 sh. », à l'aide d'une dépense de 16 livres par acre en améliorations, sur lesquelles il réalisa néanmoins un beau déboursé (1).

On ne saurait mettre en doute que le commerce international en blés et farines n'ait favorisé le développement de l'agriculture en Amérique et au Canada aux dépens de celui de l'Europe. L'Angleterre n'est pas seule à souffrir. La crise existe dans toute l'Europe, à part la Russie, et précisément pour les mêmes causes. Le blé, le fromage, le porc américains (2) se vendent partout. Les hauts tarifs ne parviennent pas à les exclure. La protection à l'agriculture nationale ne suffit pas pour la protéger. Lady Yerney raconte que. dans un récent voyage à travers la France, elle a entendu les agriculteurs français se plaindre amèrement « des déplacements d'industrie et de commerce » produits par cet envahissement. Les Américains vendent meilleur marché les céréales et certains produits des fromageries. Les laines fines de la Saxe sont « ruinées par les laines des moutons australiens, de qualité bien inférieure, mais préférées par les manufacturiers, pour les marchandises à bas prix ; » ce qui cause de grandes souffrances en Allemagne (3). Aux difficultés signalées plus haut, se sont ajoutés, en France, le phylloxéra et la maladie des vers à soie, qui ont causé des pertes sérieuses aux industries vinicoles et séricicoles.

Parmi les causes diverses qu'on assigne à l'état actuel de l'agriculture anglaise, les unes sont susceptibles de remède, et les autres ne le sont point. On peut espérer que le mal provenant des mauvaises saisons, du manque de sécurité pour le capital engagé, et de la répartition inégale des taxes, passera plus ou moins vite : dans le premier cas par suite d'influences climatériques et météorologiques favo-

(1) Travail étranger et salaires anglais, |>. 400.

•-' Revue contemporaine, janvier 1082.

(■i L'importation des conserves américaines de porc sait'-, qui devenait un article important de la nourriture journalière îles classes ourrières, est maintenant interdite en France.

rables; dans les deux autres, par l'intervention do l'opinion publique et du législateur. Mais quant à la concurrence des pays étrangers, à laquelle on attribue M p. 100 delà dépression totale, il esta craindre qu'elle soit sans remède. Il n'est pas probable que l'Angleterre impose de nouveau un droit sur l'importation du blé, plus que jamais nécessaire à l'alimentation de la communauté, afin de rendre artificiellement à une exploitation particulière, toute souffrante et menacée qu'elle soit, une prospérité qui serait préjudiciable au bien-être de la nation en général. Ce ne serait pas non plus tenir compte de l'expérience du passe que de faire disparaître la légère part d'influence attribuée au coût plus élevé du travail, en diminuant ce coût; quoiqu'il soit très probablement nécessaire, comme il est parfaitement possible de réduire grandement la dépense de ce cbef par un usage plus général des machines.

11 y a tant de différence dans les affirmations, et en apparence dans les renseignements, sur l'influence qu'aura la concurrence étrangère sur Ut culture des céréales en Angleterre, qu'il est presque impossible de tirer de la masse des témoignages apportés de part et d'autre, des données qui puissent conduire à une conclusion positive et digne de confiance. Que les Etats-Unis et le Canada puissent produire le blé à meilleur marché que l'Europe occidentale, cela va sans dire. Les raisons en sont assez évidentes. Le fermage moyen de la terre aux Etats-Unis est d'environ 8 sh. par acre, tandis qu'il va jusqu'à 20 et 30 sh. dans le Royaume- Uni. Les impôts sont presque tous plus légers là-bas qu'ici, et les machines sont employées bien plus généralement. L'importance de cette dernière économie n'est peutêtre pas, à beaucoup près, appréciée aus<i généralement qu'elle devrait l'être. La plus grande étendue moyenne des fermes en Amérique permet L'application des machines agricoles en bien plus grand nombre que dans des pa\s comme l'Angleterre, la France ou l'Allemagne, où les fermes sont habituellement beaucoup plus petites, Les moissonneuses, qui accomplissent le travail de vingt hommes

se servant de la faux, sont universellement adoptées en Amérique, mais leur usage est beaucoup moins répandu en Angleterre. Aussi a-t-on calculé que si l'employé qui manie la moissonneuse en Amérique reçoit un salaire trois fois plus grand que l'ouvrier d'une ferme anglaise (nous exagérons volontairement la différence entre les deux rémunérations), il est évidemment possible d'épargner le tiers de 201ivres sterling, autrement dit 6 ou 7 livres surchaque payement de 20 livres que le fermier anglais, qui n'emploie pas de moissonneuse, fait pour la moisson. Dans le Royaume- Uni, la superficie moyenne des trois quarts des fermes est de 50 acres, et au-dessous. On peut admettre que dans plus de la moitié de ces fermes on n'emploie pas de moissonneuses, d'abord parce que le fermier anglais ne se rend pas entièrement compte de l'économie qu'elles assurent, et en second lieu parce que, quand même il s'en rendrait compte, il est rarement en position de faire la dépense que nécessiterait un tel achat. Ce serait un grand gain pour l'agriculture non seulement de l'Angleterre, mais de toute l'Europe, qu'un usage généralisé plus largement des machines agricoles; cependant le gain serait évidemment moindre que dans les contrées telles que les Etats-Unis, où la maind'œuvre atteint des prix bien supérieurs à ceux de nos pays. Mais si le fermier américain possède un avantage considérable sur son confrère anglais sous le rapport du fermage, des taxes, des machines qui épargnent le travail, sa supériorité sur d'autres points n'est pas à beaucoup près aussi évidente. Son rendement moyen, pour une superficie donnée, est considérablement moindre que celui du fermier anglais, qui jouit du sol le plus fécond du monde pour la production du blé; et si le fermier américain veut emprunter de l'argent, comme il en a généralement besoin, pour ses outils, ses instruments, son bétail, il ne peut le faire qu'à des conditions beaucoup plus dures que celles qu'obtient facilement l'agriculteur anglais. De là vient cette situation que sir James Gaird a décrite récemment comme générale dans le Dakota : « les fermiers en sont

presque réduits à la banqueroute, obligés qu'ils sout de vendre leurs blés dans cette région lointaine à I si). 0 cl. ou 2 shellings par bushel ; les pauvres diables sont tout à fait mal dans leurs affaires » (1). De là aussi des changements continuels dans la condition des travailleurs, qui abandonnent la ferme pour l'atelier, abandon prouvé par ce fait que, de 1870 à 1880, le nombre des ouvriers ne s'est accru «Mie de 29,5 p. 100 dans l'agriculture, tandis qu'il croissait de M, 7 p. 100 dans l'industrie. Aussi a-t-on fait remarquer récemment (2) que si, dans les circonstances normales, l'agriculture américaine devrait employer 2,300,000 personnes, [tendant la dernière période décennale le fermage était devenu si peu lucratif, que le nombre des ouvriers s'y consacrant ne dépassait probablement pas la moitié de ce chiffre, soit 1,150,000. Le grand secret pour cultiver économiquement, comme pour fabriquer économiquement, c'est d'agir sur une base très étendue. Dans une entreprise comme la grande ferme Bell du Canada, embrassant 100 milles carrés, le blé produit se vend avec bénéfice à 11 sli. 2 d. le quarter, et ce blé peut être livré à Liverpool, avec le taux de transport courant en 1884, de manière à payer 8 p. 100 du capital engagé dans sa production, tant que le prix de vente ne tombe pas au-dessous de 23 shellings par quarter (3). Mais ce serait une grave erreur de croire que telle est la moyenne du coût de la production du blé soit au Canada, soit aux États-Unis; et le prix du blé, comme celui de toute autre marchandise, se détermine non par les plus hauts, mais parles plus bas prix auxquels il peut être produit avec une marge suffisante de bénéfice.

Peut-être la tendance de l'agriculture américaine l'at-elle entraînée trop loin pendant ces dernières années du coté de la production des céréales. 11 est probable que,

i l'iiiK s, février 1883.

: Bulletin <h îfew-1 m/7,, février 1885.

(3) Leltre du docteur Edmond an Times, Burla culture du blé .tu Canada.

LA DEPRESSION DE L'AGIUCULTUHG.

si les prix ne s'élèvent pas, la culture du blé sera abandonnée sur une grande étendue de terre ; mais, même dans ce cas, l'agriculteur anglais n'aurait que peu de sujets d'espoir, puisque d'autres contrées ont suivi la même direction que l'Amérique et produisent beaucoup plus de lilé qu'elles n'en peuvent consommer (1).

La concurrence dont souffre tellement l'agriculture anglaise ne lui est pas faite seulement par l'Amérique ou l'Inde, et il est probable qu'elle ne cesserait pas, même si ces deux centres d'approvisionnement disparaissaient entièrement. Les Principautés Danubiennes ont, pendant ces dernières années, grandement élargi leur commerce de produits agricoles, et il en est de même de la Hongrie et de la Russie. En 1883 le prix moyen du blé f. o. b. à Galatz, sur le Danube, était de 30 sb. 9 d. par quarter, et les chargements étaient amenés en Angleterre à 2 sh. 9 d. par quarter. C'est une baisse de 3 sh. 3 d. par quarter sur les prix les plus bas de 1879. De même la farine coûtait, en 1883, 12 sh. b' d. par quintal à Galatz, et l'avoine seulement 13 sh. 10 d. par quarter.

11 semble que ce soit la destinée manifeste de l'Angleterre de diminuer graduellement sa production de blé; il ne faut qu'un examen très rapide de la statistique de son

(1, Production et consommation du blé par tète dans différents pays.

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