CHAPITRE XVIII
Voici un problème bien discuté et bien difficile à résoudre. Dans quelles limites l'émigration a-t-elle pour résultat de favoriser la prospérité générale d'un pays? Doit-elle être encouragée ou découragée? Doit-on la regarder comme une cause de faiblesse, ou comme un moyen d'acquérir une plus grande puissance? La réponse doit différer suivant les conditions du pays d'où part celte émigration. Il est raisonnable de penser qu'une contrée comme la Grande-Bretagne, possédant un énorme empire colonial, doit, en fin de compte, devenir plus puissante par suite d'un grand courant d'émigration, allant de la mère patrie à. ses dépendances. Dans ce cas, chaque émigrant va contribuer à augmenter la demande de marchandises anglaises dans une autre partie du monde, et ses besoins grandissant dans son nouveau domicile, il peut être plus utile à la richesse de la mère patrie que s'il était resté dans son sein. Mais, d'autre part, l'émigration peut avoir un résultat tout différent si elle se dirige vers une contrée étrangère qui s'efforce (comme le font le plus grand nombre de pays étrangers) d'exclure toutes les marchandises anglaises par des tarifs hostiles. Dans ce dernier cas l'émigrant met presque inévitablement ses opinions et ses prédilections en accord avec celles de sa patrie adoptive, à laquelle est lié son avenir, et son intérêt comme son désir le portent désormais à la seconder dans la guerre contre son pays de naissance, car c'est a\ee raison qu'on l'a affirmé, tout tarif hostile est un acte de guerre.
En prenant cette appréciation comme mesure, il est important de déterminer si l'Angleterre a gagné ou perdu par suite du courant d'émigration large et continu qui, pendant le dernier demi-siècle, a coulé de ses ports vers l'extérieur. Depuis 1820, l'Angleterre (en donnant à ce terme sa signification la plus étendue) a vu sa population diminuer de près de 5 1/2 millions d'àmes par l'émigration. On peut dire, vraiment, que ce courant n'a commencé qu'avec le siècle, puis a grandi d'année en année, jusqu'au jour où d'une moyenne annuelle de 7 1/2 mille é migrants entre 1820 et 1830, il est arrivé à former un lleuve majestueux de 1G0,000, en 1873. Où ce grand exode a-t-il trouvé sa nouvelle installation? Nous aimerions à pouvoir dire qu'il s'est, en général, dirigé vers nos colonies australiennes ou vers le Canada : mais la vérité ne nous permet pas, malheureusement, une affirmation aussi agréable et aussi satisfaisante. Un nombre de nos émigrants bien supérieur aux deux tiers du total a quitté nos rivages pendant le dernier demi-siècle, pour se rendre directement aux États-Unis. Bien des milliers encore, qui s'étaient dirigés dès l'abord vers le Canada, ont quitté ce pays après un court séjour, pour s'établir définitivement dans l'Union américaine. Le motif n'en est pas difficile à saisir. Les salaires sont généralement plus élevés aux États-Unis, et les émigrants, qui supportent depuis longtemps déjà la gène des salaires minimes, sont attirés par la plus haute valeur nominale de ceu\ qui leur sont offerts, quoique la puissance d'achat de ces salaires ne soit pas du tout en rapport avec la quotité de la somme reçue. 11 est vrai qu'au Canada le colon entre tout d'abord en jouissance de ses droits politiques et de ses privilèges, tandis qu'aux États-Unis il doit acheter cette possession par une certaine période de domicile ; mais il n'y a aucun motif de penser que cette considération ail beaucoup de poids pour déterminer un émigrant dans le choix de sa destination. Son but principal, pour ne pas «lire son seul but, est, en général, de s'assurer la meilleure rémunération possible de son travail, et en même
temps d'en finir le plus possible avec la misère et « la vie de privations ».
Il résulte de ces faits que l'Angleterre n'a pas gagné autant qu'elle aurait pu le faire à l'émigration de ses fils. Un tiers, tout au plus, de ceux qui ont cherché au delà des mers un foyer plus hospitalier, a fait choix d'une colonie anglaise. L'Angleterre a certainement obtenu quelques avantages par l'émigration de ce tiers. Tout émigrantqni élit domicile dans nos colonies australiennes contribue plus ou moins à augmenter la demande des marchandises fournies par la mère patrie, et continue ainsi, dans un autre hémisphère, à favoriser sa prospérité matérielle. Mais il en est autrement de ceux qui ont cherché un asile aux Etats-Unis, et comme ces derniers forment la grande majorité, nous sommes forcé d'accepter cette conclusion, quelque désagréable qu'elle soit, que l'Angleterre n'a, après tout, réalisé aucun avantage par l'émigration.
Il existe, tout le monde le soit, une certaine école qui maintient et cherche à faire accepter cette opinion que l'émigration est par elle-même un bien sans mélange pour tout pays qui, comme l'Angleterre, possède une population surabondante, tendant incessamment à peser sur les moyens de subsistance. Mais cela est bien loin d'être aussi évident qu'on voudrait le faire croire. En général, ce ne sont pas les déclassés et les rebuts de la population qui cherchent à améliorer leur sort dans un autre pays. Le courage et ïendurance (ténacité), l'ambition, la volonté absolue de réussir, conditions nécessaires pour l'émigration, sont parmi les plus hautes qualités «pie puisse posséder un peuple. Ce sont ceux qui possèdent ces qualités qui nous quittent ; ce sonl ceux a qui elles manquent qui restent pour augmenter QOtre hideuse population de mendiants et «le criminels. Et ce n'est pas uni' réflexion bien consolante de penser que ccu\ qui possèdent «-es qualités si désirables les transportent eu si grand nombre, non pas dans la Grande-Bretagne
d'au de la «les unis, où, dans uniniliiMi (dus \asle et mieui
approprié, elles serviraient quand même au bien de I An-
ÉMIGRATION. 33a
gleterre, mais chez une nation qui ne nourrit aucun sentiment amical, du moins en matière de commerce, pour le peuple qui lui a donné naissance.
L'émigration dans de grandes proportions a été regardée par quelques écrivains comme la preuve de la pauvreté d'un pays. D'autres affirment qu'elle doit être acceptée plutôt comme un signe de vigueur nationale et de puissauce. Il n'y a rien dans l'histoire de l'émigration anglaise qui puisse établir d'une manière concluante l'une ou l'autre de ces appréciations. La plus grande émigration sortant des ports britanniques a eu lieu en l'année 1882. qui a été une année de prospérité générale suffisante ; la plus grande après celle-là a été celle de 1873, l'année la plus prospère qu'aient jamais connue l'industrie et le commerce anglais. En 1878, année qui fut caractérisée par une dépression exceptionnelle de toutes les branches du commerce, le nombre total des emigrants sortis des ports anglais n'a pas été le tiers de celui qui les a quittés en 1873 et 1882. On pourrait presque supposer que ces faits prouvent une tendance à l'accroissement de l'émigration quand nos industries nationales sont florissantes. Mais si nous étudions la question de plus près, nous trouvons que, relativement à sa population, l'Irlande fournit un plus grand contingent d'émigrants que l'Angleterre ou l'Ecosse ; ce qui prouverait, jusqu'à un certain point, que ce sont les pays les plus pauvres, et placés dans les plus mauvaises conditions commerciales, qui alimentent le plus rémigration. Cette manière de \oir peut encore se prévaloir de l'histoire de l'émigration en Allemagne et en France. Cette dernière contrée, qui a toujours été de beaucoup la plus riche des deux, a 1res peu contribué au peuplement de nouveaux pays. Le nombre total des emigrants français pendant les soixante années qui finissent avec 1880 n'a été que d'environ 330,000. L'Allemagne, d'autre part, a vu émigrer plus de 3 millions et demi du surplus de sa population pendant la même période. Ces chiffres semblent justifier la croyance queles Allemands émigrentà cause deleur
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pauvreté et que les Français n'émigrent pas parce qu'ils sont dans l'aisance. Mais avant de porter ce jugement, il y aurait à tenir compte de bien des considérations de nature aie modifier. La plus importante est peut-être la différence entre les caractères des deux nations. L'une d'elles est plus aventureuse et moins enracinée au sol que l'autre. Le Français est convaincu que le plus haut degré de la félicité terrestre ne peut être trouvé qu'en France. Qu'il ait seulement la plus étroite possibilité de faire en dehors de l'absolu nécessaire quelques économies, il les fera et s'estimera heureux. Le caractère du Teuton est différent, il n'est ni aussi facile à satisfaire ni aussi limité dans ses aspirations. Ces considérations, jointes à beaucoup d'autres, expliquent pourquoi l' Allemagne, dont la population n'est guère plus dense que celle de la France (1), a tellement dépassé cette dernière parle nombre de ses émigrants.
Un autre aspect de la question doit nous arrêter encore. Quel qu'en soit le motif, la tendance récente de l'émigration du Royaume-Uni n'a pas été de s'accroître. Le nombre total des émigrants du Royaume-Uni pendant les dix années se terminant en 1880, a été de 313,000, soit environ 30 p. 100 de moins que celui de la décade immédiatement précédente ; et 545,000 de moins que dans les div années 1851-60, où l'émigration atteignit son maximum de développement. La même tendance se fait remarquer en Allemagne, quoique à un moindre degré (2). Voilà un fait social et économique digne d'étude. Comment peut-on L'expliquer? Ce n'est certainement pas en prétendant qu'il n'y a pas eu récemment autant de motifs d'émigration qu'auparavant. Les colonies anglaises n'ont jamais été pins disposées à recevoir à bras ouverts des émigrants honnêtes et
(l | La France a une population de 181 Ames par mille carré ; l'Ailemagne en a 200; la population de l'Angleterre <'i du paya de dalles s'élève a il;; habitants au mille carré.
(2) 612,086 émigrants oui quitté l'Allemagne pendant les dix années finissant en issu; 184,000 dans la précédente décade, <■( 907,000 pendant la décade is.'i 1-60.
disposés au travail. Les Etats-Unis offrent autant d'attraitsque jamais à ceux qui veulent lier leur sort à celui de la grandeRépublique. Le Canada, qui n'a encore qu'un habitant par mille carré, est encore plus avide d'émigration que ces deux contrées. Donc, c'est évidemment ailleurs que nous devons chercher l'explication de ce phénomène social. La solution unique qui se présente est à la fois raisonnable et satisfaisante. La voici : c'est que le travail a trouvé dans le vieux monde une demande plus régulière et une rémunération plus élevée qu'autrefois. Cette conclusion est en outre tout à fait d'accord avec ce fait remarquable,, mis en lumière ailleurs déjà, que l'accroissement du taux des salaires en Europe pendant les dernières années, combiné avec la diminution considérable du prix général de l'existence, a grandement réduit les différences qui existaient naguère entre les prix du travail dans le nouveau monde et dans l'ancien, si bien qu'il y a moins à gagner qu'autrefois par l'émigration, pour ceux dont les services sont principalement demandés.