CHAPITRE XX
Comment évaluer le plus promptement et le plus exactement la prospérité comparative des divers pays? Tel est le problème qui a souvent attiré l'attention d'habiles hommes d'État et d'éminents économistes. Mais il arrive rarement que deux écrivains soient parfaitement d'accord sur ce sujet. Il en est qui regardent l'accroissement de la population comme le témoignage le plus sûr de la prospérité nationale; pour d'autres c'est l'étendue du commerce; pour ceux-ci, c'est la puissance des manufactures; et pour ceux-là enfin, ce sont les progrès réalisés dans les arts et dans les sciences. D'après M. Culloch, « il est impossible de tirer des conclusions certaines relativement à la prospérité d'une nation, du chiffre de son commerce, de son revenu, ou de l'état de son agriculture et de ses manufactures » ; et il s'efforce de démontrer que « la proportion moyenne du profil est la mesure réelle, le critérium véritable et infaillible de la prospérité nationale, » parce que « l'élévation des prolits vient de ce que 1 industrie est devenue plus productive; et montre que la société a augmenté sa puissance d'à masser du capital et des richesses, ainsi que d'accroître sa population, et que, enfin, sa marche progressive --est accélérée. »
On peut remarquer que cet étalon de prospérité u'esl pas tout à l'ait d'accord avec une bonne partie de ce (pie nous a dit l'auteur dans son premier chapitre, où il
constate que « les citoyens de la Grèce et de Rome considéraient comme dégradantes les occupations qui font l'affaire principale des habitants de l'Europe moderne. Dans quelques-uns des Etats de la Grèce, il était interdit aux citoyens de s'engager dans aucune industrie commerciale ou manufacturière; à Athènes et à Rome, où cette prohibition n'existait pas, ces occupations étaient universellement considérées comme indignes d'hommes libres. » Pourtant M. Culloch lui-même ne nie pas que la Grèce et Rome ont atteint, chacune à leur tour, une grande prospérité, quoiqu'elles « dénonçassent la passion d'accumuler comme grosse des conséquences les plus funestes et les plus destructives », il est donc difficile de comprendre comment leur prospérité pouvait dépendre d'une manière quelconque du taux moyen des profits.
On ne saurait cependant douter que, en tant que la prospérité nationale dépend simplement de l'accroissement de la richesse, il n'est pas d'étalon plus certain de la situation financière d'un pays que le taux moyen des gains produits par les échanges. A ce point de vue, le désavantage d'un taux des profits excessivement bas est évident, et une nation dont les produits en sont atteints ne peut se maintenir en face d'autres mieux partagées, que par la pratique de la plus stricte économie. C'est donc une question d'une importance nationale que celle d'étudier et de préciser, autant que les données utilisables le permettent, les conditions comparatives de notre pays et des autres nations à cet endroit.
Dans quelques pays, par exemple les Etats-Unis, le taux moyen des profits pour chaque industrie, et pour la nation en général, peut être évalué avec une approximation suffisante, d'après les comptes rendus du Ceîisus. En France et en Belgique, on peut calculer les profits moyens de chaque industrie, en prenant le prix total moyen réalisé par la vente de la marchandise produite (par exemple le charbon) et en en soustrayant les sommes payées comme salaires. Mais en Angleterre il n'existe réellement aucunes
356 SUPRÉMATIE DE L'ANGLliTEKRE.
données suffisantes pour établir un résultai précis sur une matière aussi importante et il Tant se résoudre à tirer des déductions plus ou moins plausibles, en tous cas approximatives des comptes rendus de l'impôt sur le revenu.
On pourrait essayer d'établir une évaluation du taux des profils dans les différents pays soumis à l'impôt sur le revenu, eu prenant pour base le montant du revenu taxé, année par année, pendant un certain laps de temps. Mais cette méthode d'évaluation serait sujette à des objections sous divers points de vue. D'abord personne ne croit sérieusement que le chiffre tout entier du revenu soit déclaré aux commissaires de la taxe. Il y a en effet des causes d'erreur de deux sources contraires. La première est évidemment la non-déclaration par ceux des particuliers qui peuvent être soumis à la taxe, du montant complet de leur revenu. Mais de plus, il est des commerçants qui payent pour un revenu plus grand que celui qu'ils gagnent actuellement, parce qu'il ne leur convient pas de faire savoir à d'autres que leur revenu n'est pas aussi considérable qu'on le suppose.
Sous ces réserves nous pouvons maintenant procéder à l'étude de ce qu'est la valeur annuelle de la propriété et des profits soumis à l'income-taxe, ou en d'autres termes, de ce qu'est le profit moyen annuel daus les principales industries qui sont les sources du revenu dans le Royaume- Uni. L'impôt sur le revenu est, comme on sait, perçu sous quatre cédules différentes, la première cédule A, se rapporte aux terres et aux maisons; la seconde B, aux profits de l'agriculture; la troisième C, aux fonds publics, saut les fonds réservés; et la quatrième D, aux métiers et professions. C'est évidemment cette cédule l> que uous devons considérer comme le principal moyen d'apprécier la croissance de notre revenu national, et les variations dans le taux moyen des prolits. Mu examinant le rendement des revenus classés sous celte cédule, on ne peut (prêtre frappé du l'ait qu'ils montrent un taux d'accroissc nient qui D'est atteint par aucun autre, ni même par toui
les autres réunis. La valeur totale de la propriété et des profits recensés sous cette cédule en 1804 n'était que de 35 millions sterling (875 millions); en 1840 il était de 70 millions sterling (1,750 millions), en 1850, 65 millions sterling (1,625 millions), en 1860, 95 millions sterling (2,375 millions), en 1870, 178 millions (1) (4,450 millions), et en 1880, 215 millions sterling (5,375 millions) (2). D'où il suit que le montant de l'accroissement dans les vingt années de 1860 à 1880, n'a pas été moindre de 120 millions sterling (3 milliards), autrement dit, que le rendement de la taxe du revenu a bien plus que doublé dans cette période.
Mais le progrès n'a pas été le moins du monde uniforme. Pendant quelques années, les profits paraissent avoir été extraordinaires, et dans quelques autres, nuls ; et entre les deux extrêmes on peut constater tous les degrés.
En comparant les quantités de minerai extraites dans les mines de houille, de fer, de sel, de cuivre et de plomb du Royaume-Uni pendant les dix-neuf années finissant en 1880, avec le montant total des profits sur les mines, soumis à l'impôt du revenu pendant cette période, on trouve que le chiffre moyen du profit réalisé, par tonne de minéral extrait, était d'environ 1 sh. 3 d. (1 fr. 42). Le profit moyen a varié considérablement d'une année à l'autre, le maximum parait avoir été atteint en 1875, où ce profit a dépassé 2 shellings (2 fr. 24) par tonne (3).
Arrivés à cette moyenne générale, nous sommes bien loin encore d'avoir résolu le problème que nous nous sommes proposé. Car il est évident que certaines caté-
(1) Cet accroissement subit est du en grande partie à ce que les taxes sur les mines ont été transférées en 1866, de la cédule A à la cédule D.
(2) Cependant le maximum a été de 267 millions sterling (6,675 millions) en i HT.'i.
(3) Ce résultat ne correspond point à l'impression générale qui désigne l'année 1873 comme la plus prospère, comme elle a été certainement l'année des prix nominaux les plus élevés.
3o8 SUPRÉMATIE DE L'ANGLETERRE.
gories de mines doivent avoir donné un produit plus grand, d'autres un produit moindre; ainsi un bénéfice qui paraîtrait ample et môme princier dans une mine de houille ou de fer, conduirait certainement le propriétaire d'une mine de plomb ou de cuivre à la porte du tribunal des banqueroutes.
S'il était permis d'affirmer que 1 sh. 3 d. était le profit moyen par tonne réalisé pendant la période dont nous parlons, dans notre principale industrie minérale (1), il est probable que personne ne s'en plaindrait; mais il est bien connu que le profit moyen réel a été considérablement au-dessous de cette somme, et si on le porte à 9 ou 10 deniers par tonne, on approchera probablement bien davantage de la réalité.
Maintenant, quelle est la valeur du capital employé actuellement dans l'industrie de la houille? Bien des appréciations et des évaluations ont été mises en avant à cet égard, mais toutes sont plus ou moins hypothétiques. Aux États-Unis, ce chiffre n'est pas laissé tout à fait à l'hypothèse. Le rapport sur le recensement de 1880 constate, comme résultant d'une étude (ascertainement) complète de la matière, que dans ce pays, le capital engagé dans les mines de houille est d'environ 3G5 millions de dollars, ou, en admettant la valeur du dollar à 4 sh. 2 d., d'environ 76 millions de livres sterling (2,500 millions), ce qui fait un peu plus d'une livre sterling (25 francs) par tonne de charbon extraite annuellement. Si la même proportion du capital aux résultats est acceptée pour le Royaume-Uni, il s'ensuivrait que le capital engagé dans l'industrie de la houille de notre pays dépasserait 160 millions sterling (4 milliards); mais comme les machines de toute espèce et le travail sont à bien meilleur marché ici qu'en Amérique, ce capital est probablement beaucoup au-dessous de ce chiffre. En admettant, par exemple,
(1) Les quantités de minéraux produites pendant cette période se sont élevées à un total de 2,326 millions de tonnes, sur lesquels 2,039 millions étaient de la houille, el 2S0du minerai de fer,
20 p. 100 pour cette différence, le capital placé dans notre industrie houillère ressortira à 128 millions sterling; (3,200 millions).
Aux États-Unis, la quantité totale de charbon extraite en 1880 dépassait quelque peu 70 millions de tonnes. Si nous déduisons de la valeur réalisée du produit celle de tous les matériaux consommés pour fournir cette quantité de charbon et le total des sommes payées comme gages et salaires, le reste net est de 8,950,000 livres sterling, ce qui donne environ 2 sh. 6 d. par tonne sur le déboursé entier, ou, en d'autres termes, presque 12 p. 100 sur toutle capital engagé. Il semblerait donc qu'aux États-Unis, les profits de l'industrie qui est, sans aucune comparaison, la plus importante de toutes dans les deux pays, s'élèvent bien plus haut que chez nous, et cela malgré l'absence de tout impôt sur les importations de houille.
Mais si le Royaume-Uni n'a pas l'avantage à ce point de vue, sur les États-Unis, on verra qu'il supporte favorablement la comparaison avec les pays continentaux.
En Belgique, d'après les statistiques officielles (1), les 17 millions 1/2 de tonnes de charbon exploitées en 1882 ont coûté, pour salaires et autres charges, 171 millions de francs, et comme la valeur totale réalisée a été d'environ 176 millions, le bénéfice net n'a monté qu'à environ 5 millions. Dans l'année précédente, le résultat net de l'exploitation des charbonnages de Belgique présentait un déficit, ou excès de dépense, montant à 1 million 1/2 de francs. En France et en Allemagne les résultats de l'exploitation des mêmes industries ont été meilleurs qu'en Belgique, mais toujours au-dessous de ceux du Royaume-Uni.
L'espace ne nous permet pas d'étudier les résultats comparatifs des autres industries avec détail, comme nous venons de le faire pour l'industrie de la houille, il est vrai que celle-ci est la plus importante de toutes. Mais quelques faits ressortent avec évidence. Ce n'est pas sans étonnement
(1) Statistique des mines, minières, carrières, usines métallurgiques et appareils à vapeur pour l'année 1882.
qu'on le constate, tandis que le chiffre de la propriété et des bénéfices soumis à la taxe du revenu dans le Royaume-; Uni est arrivé, de 1862 à 1876, à la somme de 221 millions sterling (5,525 millions), avec un accroissement d'environ 63 p. 100, la valeur de la propriété terrienne ne s'est accrue que de 6 millions 1/2 sterling (162 millions 1/2), c'est à-dire de moins de 12 p. 100. Ainsi la valeur de la terre n'a pas, d'après toutes les apparences, suivi la proportion d'accroissement des autres propriétés. S'il est possible de tirer de ce fait une conséquence, c'est évidemment que, dans cet intervalle, les fermiers, en général, n'ont pas subi de rehaussements considérables de fermage. La superficie totale des terres cultivées dans le Royaume-Uni est de 50 millions d'acres, en sorte que le chiffre d'impôt fixé par la taxe sur le revenu ne représente, par acre, qu'un accroissement de valeur sans grande importance. En ce qui concerne les maisons, l'augmentation a été bien plus considérable. Le montant de la valeur imposable a passé de 62 millions sterling (1 milliard 550 millions) en 1862, à 115 millions sterling (2 milliards 875 millions) en 1880, soit un accroissement de 52 millions sterling (1 milliard 325 millions) ou 84 p. 100. Ce n'est pas plus qu'on ne devait espérer du grand accroissement tant du nombre des maisons construites que du loyer croissant qu'on en a tiré dans cet intervalle, quoiqu'il soit utile de faire observer que le nombre seul ne fournit aucune donnée pour l'évaluation des profits réalisés dans cette nature de placement, et qu'il faudrait tenir compte aussi de particularités telles que le luxe de l'architecture, le coût de construction, etc. On ne sera pas surpris que le revenu annuel des chemins <lo for ait passé, dans la période que nous étudions, d'environ 15 millions sterling (375 millions) à plus de 2!» millions sterling (727 millions), si l'on considère que, parallèlement à cet accroissement, la longueur des lignes exploitées a passé de I 1,551 à 17,93.3 milles, et le cajolai immobilisé de 383 millions sterling 8,625 millions i 728 millions sterling 08.200 millions).
Après l'industrie minière, l'une des plus importantes, sinon la plus importante du pays, est celle du fer et de l'acier, et jusqu'aux toutes dernières années, aucune autre industrie n'a fait preuve, d'après les comptes rendus de l'impôt sur le revenu, d'une aussi grande rapidité de développement. Mais, quoique le commerce du fer jouisse de la distinction d'une catégorie spéciale dans les comptes du département des revenus intérieurs, ce n'est pas, pour ce motif, une affaire aussi aisée qu'on pourrait le croire à première vue, de calculer le taux moyen du bénéfice d'après la valeur totale annuelle imposable. Le calcul peut être compliqué par bien des circonstances perturbatrices. Pour commencer, personne, sauf les initiés, ne peut connaître ce qui est compris dans les comptes de rincometaxe sous l'en-tète « Usines de fer » qui peut comprendre ou exclure les fonderies et les ateliers de machines, les creusets, le Bessemer, la fabrication de l'acier à ciel ouvert, les usines pour la galvanisation et pour la fabrication des clous, des ancres, des chaînes, et une douzaine d'autres fabriques.
Aux Etats-Unis, les comptes rendus des a énumérateurs » du recensement donnent la possibilité d'évaluer approximativement les bénéfices moyens. La production totale du fer en gueuses en 1880 était de 3,781,021 tonnes, et les bénéfices nets réalisés auxquels on arrive après avoir déduit la valeur totale de la matière première employée, ainsi que le total des sommes payées comme gages et salaires, étaient de 3,750,000 livres (93,750,000 fr.) ce qui donne, à peu de chose près, un bénéfice d'un peu moins d'une livre sterling pour chaque tonne de fer produite; ou, en d'autres termes, 17,1 p. 100 du capital total engagé.
Dans les usines de fer travaillé nous trouverons un résultat très rapproché; la production totale de fer roulé, en 1880, a été de 2,353,000 tonnes, et le bénéfice réalisé, calculé comme nous l'avons indiqué plus haut, a été de 3,020,000 livres sterling (75,500,000 fr.), soit une moyenne <1 Cnviron 26 shellings par tonne produite (29 fr. 12) ou un
362 SI PRÉMATJE DE I.ANdLliTERRE.
peu plus de 16 p. 100 sur un capital de 80 millions de dollars (445 millions de francs).
Mais c'est dans le commerce de l'acier Bessemer, et à ciel ouvert, que les États-Unis ont, d'après noire calcul, réalisé les bénéfices les plus considérables. Dans cette branche de l'industrie métallurgique, le bénéfice net en 1880, après déduction de toutes les dépenses pour salaires et matériaux, a été de 2,915,000 livres sterling (72 millions 875,000 francs), ce qui, sur une production de 983,000 tonnes, donne plus de 3 livres sterling par tonne, et sur un capilal total engagé de 21 millions de dollars (105 millions de francs), aussi près que possible de 70 p. 100.
C'est évidemment un taux bien plus élevé de bénéfices qu'on ne l'obtient ordinairement; c'est même probablement bien au-dessus de la moyenne des profits, même dans cette industrie. La suite des rapports du recensement, jusqu'au dernier, indique une diminution dans le taux de ces bénéfices, ce qui est parfaitement d'accord soit avec l'état connu et la tendance des affaires industrielles, soit avec leurs lois naturelles,
Les profits faits en Angleterre dans le commerce du coton sont loin d'être uniformes, et, quels qu'ils soient, il est difficile de les évaluer. Que ces profits aient été considérables pendant les années passées, c'est ce qu'on peut déduire avec sûreté du fait que de si grands capitaux ont été attirés dans de commerce. Nous avons sous les yeux une liste d'envi ion trente sociétés à responsabilité limitée, du Lancashire, pour la filature du coton et de la laine, et le chiffre de leurs dividendes en 1873. Le dividende le plus bas de cette liste est 10 p. 100, le plus élevé est 42 p. 100, et la moyenne est au-dessous de 20 p. 100. Mais il serait absurde de regarder 1873 comme une année moyenne dans un sens quelconque. Le prix moyen du lil de coton exporté pendant cette année fut de 17,70 deniers par 11»., tandis que pendant les sept années finissant en 1883, il ne s'est élevé qu'une seule fois au-dessus de 13 deniers par ll>. Le coton en pièce, uni, atteignait en 1873 le prix de 3,43 deniers par
yard, contre une moyenne de seulement 2,7 deniers par yard pendant les sept dernières années. Avec des avantages aussi énormes en sa faveur, l'année 1873 ne pouvait guère manquer d'être prospère en tous points. Mais en 1883, qui peut être regardé comme une année plus normale, les circonstances ont été bien différentes. M. Montgomery affirme que, dans cette année, 49 filatures de coton dans le district d'Oldham ont fait un profit moyen de 7 3/4 p. 100 (1). Ce bénéfice s'est fait quoique le prix moyen du fil de coton pour toute l'année ait été plus bas que dans toute autre année antérieure, dans l'histoire du commerce. Il ne faut pas, néanmoins, affirmer témérairement, pour ce motif, que dans toutes les années précédentes les bénéfices ont été proportionnels aux différences dans le prix du fil. L'industrie de la filature du coton, comme toutes les autres, s'est vue modifiée par l'introduction de nouveaux procédés et de nouvelles machines. Partout où cela a été possible, des économies ont été réalisées. De plus petits profits se sont répartis sur une production plus considérable ; le prix de la force motrice a été largement réduit par l'amélioration des chaudières et des machines locomobiles, et la puissance moyenne de production des ouvriers a été énormément augmentée. 11 ne faut pas non plus se hâter de prétendre que, puisque beaucoup de sociétés sont capables de faire un profit rémunérateur, toutes se trouvent dans le même cas. Les sociétés précitées sont, d'après M. Montgomery dans une meilleure situation que les particuliers propriétaires d'usines.
« Elles ont de grands capitaux, empruntent à de bonnes conditions, et ne sont pas tenues par leurs banquiers. L'organisation est pratique et économique; les filatures sont vastes, neuves, et bien adaptées pour faire la besogne à peu de frais et en grande quantité. Si elles trouvent des difficultés à procurer au capital un intérêt convenable, il est impossible au filateur isolé de faire un profit suffisant
(I) Notices lues devant la Société de statistique de Manchester, novembre 1884.
dans Les circonstances ordinaires ». Après cet expos»'-, l'affirmation que Ton a enregistrée, pendant les dix années de 1873 à 1883, 305 nouvelles sociétés pour la filature et le tissage du coton dans le Lancashire et la frontière du Yonkshire, avec un capital nominal de près de 20 millions sterling (500 millions), que leur nombre continue à s'accroître, celte assertion ne laisse pas d'étonner quelque peu. Dans la ville d'Oldham, il est à peine un cabaretier, porteur du chemin de fer, police m an ou boutiquier, qui ne soit actionnaire de l'une d'elles. Ces gens-là, nous pouvons en être surs, ne mettraient pas leurs œufs dans une corbeille trouée: et le grand accroissement du nombre des filatures de coton est la meilleure preuve que ce placement n'a pas été, en général, sans rémunération dans le passé. Aussi sûrement que l'aiguille magnétique se dirige vers le pôle, le capital cesse d'être attiré par un placement notoirement sans rémunération; et nous pouvons par conséquent tirer cette conclusion que, tant que le filé de coton ne tombe pas au-dessous de 12 d. 25 par livre, ni la pièce de marchandise unie au-dessous de 2 d. 61 par yard (ce sont les prix moyens de 1883), il est extrêmement probable que les usines à filer le coton se tireront suffisamment d'affaire, tandis que au-dessus de ces prix, on peut espérer d'assez beaux bénéfices, en admettant bien entendu que le prix du travail et des matières premières ne subisse pas d'accroissement.
Dans le commerce du coton aux États-Unis, les prolits semblent s'élever moins haut que dans presque toutes les autres industriss. Le quantum moyen du profit sur le capital engagé en 1880, tel qu'il est évalué parle recensement, était de 22,97, et si nous déduisons II) p. 100 de ce chiffre pour la dépréciation, le renouvellement et les pertes, le profit net ne semblerait pas excessif, lui Amérique, comme ailleurs, les manufactures de coton ont été forcées dans ces dernières années de vivre plutôt sur de petits
profils avec une production considérable, que de grands profils avec une fabrication plus restreinte. Une preuve
frappante de cette tendance est fournie par quelques chiffres empruntés à M. Atkinson (1) qui constate que, dans la même usine, travaillant la même qualité et la même nature de matériaux, le profit moyen par yard en 1830 était 2 cents 40, et en 1884 seulement 0 cent 41 centièmes, ce qui indiquerait une diminution de 83 p. 100. Mais parallèlement à ce déclin de profit, la production a augmenté énormément, car la quantité de coton filé en un jour par chaque ouvrier a été 9,94 livres en 1830; et 31,22 livres en 1884; l'accroissement de production serait donc de 214 p. 100, ce qui s'explique par ce fait que 17 ouvriers ont pu conduire mille broches en 1884, tandis qu'il en fallait 49 en 1830 pour exécuter le même travail.
Le montant total du capital engagé dans les manufactures et l'industrie aux Etats-Unis, non compris l'agriculture, était en 1880 de 2,790 millions de dollars (13,950 millions) ; le total des sommes payées en salaires pendant l'année a été de 948 millions de dollars (4,740 millions), et la valeur de la matière première employée dans toutes les industries a été de 3,397 millions de dollars (16,985 millions), tandis que la valeur totale des produits obtenus a été de 5,369 1/2 millions de dollars (26,847 millions de francs); le bénéfice réalisé, après déduction des salaires et du payement de la matière première, a donc été de 1,024 millions de dollars (5,120 millions de francs), somme égale à 40 p. 100 du capital engagé. Nous ne prétendrons pas un instant que cette somme représente le bénéfice moyen du commerce des Etals-Unis pour l'année en question, il y aurait de nombreuses déductions à faire, outre l'intérêt du capital engagé; par exemple, les dépenses d'administration, la dépréciation et le renouvellement du matériel et des ateliers, les créances mauvaises et douteuses, etc., mais même après que les allocations les plus libérales auront été faites de ces divers
il) Mécanisme et métaphysique de l'échange. Bostou, 1884.
chefs, on admettra que le rendement moyen semble assez satisfaisant.
Si nous pouvions arriver à une moyenne qui put représenter exactement la somme à mettre de côté dans toules les industries pour faire lace à ces différents litres de dépenses, dépréciation, renouvellement, mauvaises créances, etc., nous serions alors capables de calculer, d'après les données fournies par les tables du recensement, les profits nets de l'industrie manufacturière en Amérique. Mais en l'absence dune telle moyenne générale, nous laisserons à chacun le soin d'employer les chiffres que sa propre expérience pourra lui suggérer comme pouvant le mieux répondre aux probabilités indiquées.
Le capital se sent toujours attiré vers le commerce ou le placement qui rend le plus haut intérêt; c'est là une loi d'application universelle et qui ne subit que de très légères modifications. Adam Smith admet que l'une de ces modifications, c'est le plus ou moins d'agrément de la fonction commerciale, et il cite spécialement la différence qui existe, en général, entre les profits d'un boucher et ceux d'un boulanger, affirmant que l'amoindrissement du bénéfice pour ce dernier, provient du caractère plus agréable de son travail. On peut douter que cette distinction ait encore de l'exactitude à l'époque actuelle. Le désir de faire fortune par le plus court chemin, et la difficulté de faire fortune en présence de la concurrence actuelle, sont tels, que les considérations de la nature de celle que nous venons de citer n'ont probablement qu'une influence bien limitée, pour déterminer la direction dans laquelle le capital doit être engagé.
Cette affirmation générale comporte cependant une restriction notable. Les capitalistes se contentent ordinairement d'un rendement plus petit dans l'industrie agricole que dans les manufactures, et \oilà pourquoi, autant qu'il est possible d'en juger, le taux du profil provenant de la culture de la terre est bien au-dessous de celui que donnent
les manufactures.
Il est presque aussi difficile d'arriver à une évaluation digne de confiance de la moyenne des bénéfices agricoles que de déterminer les profits de l'industrie manufacturière. Tous deux dépendent également de l'excellence et de l'économie dans l'administration, de la convenance et de la facilité d'accès de marchés avantageux, et enfin du bon marché et de l'efficacité du travail. Mais l'agriculture diffère des manufactures en ce qu'elle dépend aussi de la nature du sol, de la régularité des saisons, et des risques d'épizootie.
Sir James Caird estime la valeur totale annuelle des produits agricoles du Royaume-Uni à environ 260 millions sterling (6,700 millions). Dans l'autre plateau de la balance il faut placer :
Rente à 30 shs . par acre 75 . 000 . 000
Impôts et taxes 16.000.009
Engrais, etc 30.000.000
Salaires de 1 million et demi de laboureurs à 14 sh. par semaine 55.900. 000
Intérêt sur un capital de 400 millions
ci 5 p. 100 20.000.000
Déboursé total 196.900.000
d'où il résulterait qu'il reste un profit de 64 millions sterling pour le travail propre du fermier et celui de sa famille, et pour les pertes que l'on subit si fréquemment dans les opérations agricoles. Ce bénéfice donne une moyenne de 52 shellings par acre, ou un peu plus de 55 livres (1,376 fr.) (1) pour chaque ferme, petite ou grande, dans les trois royaumes. On peut ajouter que ces chiffres viennent à l'appui des plaintes générales sur la dépression agricole.
Comparons maintenant ces chiffres avec ceux que donne le Census comme représentant les résultats économiques des opérations agricoles, aux Etats-Unis, en 1880.
(1) De très hautes autorités, y compris M. Harris (M. -P.), et le major Craigie regardent ce cbilfre comme trop élevé, opinion probablemenl juste au moment actuel.
Lu valeur estimative de tous les produits de tenue aux États-Unis (y compris ce qui a été vendu, aussi bien que consommé ou mis en réserve), est portée à 2,212 1/2 millions de dollars (11 milliards de francs), soit une moyenne d'environ 8 dollars (40 fr.) par acre de terre cultivée ou 553 dollars (1. 112) (2,800 fr.) par ferme. La valeur totale des fermes, outils, bétail vivant, prix, des engrais, coût des barrières, etc., est portée pour la même année à 21,210 12 millions de dollars (106 milliards). En allouant un intérêt de 5 p. 100 à cette dernière somme, il s'ensuivrait que 1,060 12 millious de dollars (5,302 millions 1/2 de francs) de la valeur totale annuelle des produits de l'agriculture seraient ainsi absorbés, ce qui ne laisserait que 187 dollars ou 57 livres (1,425 fr.) par ferme pour le travail, les renouvellements, etc. Or, comme il y avait en moyenne 1,9 individus, de tout âge et des deux sexes, employés sur chacune des fermes des Etats-Unis en l'an 1880, il semblerait que le métier de fermier dans ce pays ne soit pas beaucoup plus avantageux que dans le nôtre. Mais l'exactitude des comptes rendus du Census, quant à la valeur approximative des produits agricoles, a été mise en doute. M. Edward Atkinson, dont les appréciations méritent un haut degré de considération, évalue ces produits à environ 1,000 millions de dollars (5 millards de francs) de plus que le rapport du recensement, ce qui donnerait, évidemment, après avoir fourni l'intérêt du capital, au taux de 3 p. 100 par an, un reste de 107 livres sterling par ferme, pour solder le coût du travail, ainsi que les risques et dangers déjà indiqués, et menaçant spécialement l'agriculture. Sur cette base de calcul, le revenu net moyen arrivant au fermier américain semblerait bien plus élevé (pu1 celui de sou rival britannique, et il est. raisonnable d'admettre qu'il en est ainsi.
Quoique ce ne soit point ici tout à fait le lieu d'entrer dans l'examen des causes qui contribuent à élever les profits moyens dans un pays et à les déprimer dans un autre, il ne sera peut-être pas entièrement bois (le propos de se de-
mander si l'élévation plus grande des profits du fermier américain n'est pas due à une plus grande économie du travail manuel, ou autrement dit à un usage plus général de machines remplaçant l'ouvrier. Nous avons déjà fait voir que, en comparant la superficie de la terre cultivée dans les deux pays, avec le nombre des personnes engagées actuellement dans la culture, on trouve que, dans le Royaume-Uni, le nombre des agriculteurs de toute espèce est. relativement à la terre cultivée, deux fois aussi grand qu'aux Etats-Unis.
On ne saurait douter que, dans notre pays, la tendance générale pendant ces dernières années n'ait été de réduire le taux moyen du profit sur une certaine quantité d'affaires, de sorte que les manufacturiers et les marchands espèrent trouver leur rémunération plutôt dans de petits profits sur une grande quantité d'affaires que dans de grands bénéfices pour une fabrication plus limitée. Les chiffres permettent de soumettre cette affirmation à une facile vérification. Les prix des fonds publics et des obligations de chemins de fer donnent une indication assez exacte du revenu moyen des capitaux placés ; ces deux prix ont considérablement augmenté pendant les dernières années. L'industrie anglaise, comme sir Thomas Brassey l'a admirablement démontré (1), est à même de seprocurer le capital à un taux d'intérêt plus bas qu'il n'a été possible de le faire jusqu'ici dans aucun autre pays, à l'exception de la Hollande. Le landlord « grand propriétaire » se contente de 3 p. 100 d'intérêt sur l'argent qu'il avance pour des améliorations agricoles, tandis que les agriculteurs allemands doivent payer 0 a 0 12 p. 100 auv « banques du peuple » pour un prêl de même nature; et, aux Etats-Unis, les fermiers doivent accepter un taux d'intérêt bien plus considérable encore.
John Sluarl Mil! a examiné le sujet du taux moyen du revenu pour des placements sûrs en Angleterre, et il l'a
I 2Voft tur V accroissement des "produits de j 'industrie, lue à la conférence -m- les bénéfices de l'industrie, tenue à Londres. Janvier lKR.'i.
fixé à 'A ou 4 p. 100. La rapidité de L'accroissement du
capital est telle, dans son opinion, qu'elle devrait ramener avant peu le taux moyen de la renie à 1 p. 100 seulement, s'il ne se présentait pas de circonstances eontraires, comme dissipation du capital, soit dans les périodes d'excès de commerce, soit pour amélioration dans le matériel de production ; plus grande facilité pour obtenir les marchandises h meilleur marché de l'étranger; et écoulement constant du capital cherchant de plus grands bénéfices dans de nouveaux pays.
Une chose est certaine. Ouel que soit le taux moyen du bénéfice dans le Royaume-Uni, il est suffisant pour permettre à la grande masse de la population de se maintenir dans un plus haut degré de bien-être que presque toute autre nation. Si nos prolits sont généralement plus petits, relativement à une quantité de marchandises donnée, le produit net semble devoir être porté presque à la hauteur de la moyenne de pays plus neufs, par le bas prix de notre capital et l'énormité du volume de notre production. Cette situation est bien plus désirable dans l'intérêt général de la communauté qu'un grand bénéfice sur une production moindre, malgré l'affirmation de M. Gulloch, citée plus haut, sur la prospérité qu'attestent les hauts profits.