‹ La Suprématie de l'AngleterreChapitre 68 sur 83 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

« Le jour où l'avantage d'avoir la houille à bon marché sera à jamais perdu pour nous doit arriver. L'économie peut retarder, mais non empêcher, cet événement. Si nous nous efforçons dès à présent de restreindre la consommation de la houille, ce jour viendra tard ; dans le cas contraire, il viendra bientôt, et nous nous trouverons selon toute apparence réduits à ces combinaisons et à ces habitudes parcimonieuses qui ont pour objet de maintenir le faible niveau de la dépense, malgré la hausse de la marchandise. D'autres pays, et notamment nos plus redoutables rivaux, les États-Unis, possèdent des approvisionnements de houille incomparablement plus considérables que les nôtres, et peuvent exploiter leurs mines à des prix moins élevés ; et la houille est un article tout à la fois si indispensable, si souvent en usage, et si encombrant, que le sceptre industriel du monde passe naturellement au pays où on la trouve en plus grande abondance et au meilleur marché. »

W. R. Greg, Brisants à l'avant.

«Quand le prix d'exploitation des houillères anglaises ne laissera aucun bénéfice au capital et au travail, par suite de la concurrence des mines des autres contrées, ces houillères seront aussi absolumenl perdues, pour l'ascendant de la Grande-Bretagne et pour les profits d'exportation que si elles avaient réellement cessé d'exister; alors, on peut s'y attendre, si aucun changement ne survient, la supériorité de l'Angleterre dans les mécaniques et les manufactures passera à une autre nation. »

Rapport de la Comnnssion de South Shields sur les houillères, 1843.

« L'épuisement de notre houille aura plutôt pour effet d'affecter notre suprématie que d'arrêter le cours de notre prospérité et de nos progrès. » W. S. Jbvons, La question de la houille.

Certains écrivains ont exagéré, comme d'autres ont diminué systématiquement, l'importance des gisements

houillers de L'Angleterre pour sa suprématie industrielle. Quoique la houille soit incontestablement un des principaux agents de cette suprématie, comme aussi de prospérité matérielle, c'est trop dire cependant que de lui attribuer une toute-puissance, un pouvoir absolu sur ces desiderata. Des nations ne possédant sur leur territoire aucunes ressources houillères n'en sont pas moins arrivées à une haute situation industrielle, comme nous l'avons vu déjà en parlant de la Suisse. D'autres contrées, qui renferment d'immenses dépôts de ce précieux minéral, sont restées bien loin en arrière au point de vue industriel et commercial, témoins la Russie, la Chine et l'Inde. Enfin, certains pays, comme la France, suppléent à l'insuffisance ou à la mauvaise qualité de leurs houillères en important la houille d'au très contrées, et continuent, malgré ce désavantage, à augmenter grandement leur bien-être matériel. Mais tous ces exemples présentent un caractère plus ou moins exceptionnel. A égalité de ressources sous tous les autres rapports, il semble évident que la nation qui possède les houillères les plus étendues, les plus nombreuses, et extrait la houille au plus bas prix, est incontestablement celle qui est le mieux outillée pour soutenir la lutte industrielle et prendre le premier rang.

Une autre vérité aussi éclatante, c'est que le haut rang dont s'enorgueillit l'Angleterre comme nation industrielle est dû en grande partie aux avantages qu'elle possède en qualité de pays possesseur et producteur de houille. Il serait très possible que les qualités qui distinguent la race anglo-saxonne permissent à l'Angleterre de conserver sa suprématie dans le cas même où ses approvisionnements de houille seraient moins considérables; mais elle éprouverait alors plus de difficultés à établir sa prééminence et devrait la fonder sur d'autres bases.

Pour divers motifs, il est nécessaire que nous examinions dans quelle proportion notre pays possède ce puissant élément de bien-être, (le n'est p;is du reste la première lois qu'on tente une telle enquête. Il est même peu probable que

nous réussissions à jeter quelque nouvelle lumière sur le sujet. On a fait bien des efforts pour résoudre le problème, tantôt dans un sens pessimiste, tantôt avec calme et d'une façon pratique ; mais que le danger paraisse imminent ou éloigné, chacun admet qu'il est réel, et peu susceptible d'être conjuré pour l'avenir.

Beaucoup d'entre nous peuvent encore se rappeler le jour où sir William Armstrong, lors de la réunion de l'Association britannique à Newcastle-sur-Tyne, en 1863, appela l'attention sur ce fait que « nous avons déjà extrait de nos principales mines une quantité de houille plus considérable que celle fournie par toutes les autres contrées du monde réunies; et l'époque n'est pas très éloignée où nous serons réduits à voir augmenter le coût du travail d'extraction et diminuer la valeur du produit » (1).

La conclusion à laquelle était conduit l'ancien Président de l'Association britannique s'appuyait sur ce que, à la fin de 1861, « la quantité de houille extraite annuellement dans le Royaume-Uni avait atteint le total énorme de 86 millions de tonnes, et la moyenne de l'accroissement annuel pendant les huit années précédentes s'était élevée à 2.750,000 tonnes».

Trois ans plus tard encore, le professeur Jevons, dans son Essai bien connu, entreprit, d'après la moyenne de consommation d'alors, une estimation minutieuse qui le conduisit à cette conclusion surprenante que « la progression actuelle, en continuant pendant un siècle, épuiserait nos mines à une profondeur de 4,000 pieds, ou de 1 ,500 pieds plus considérable que celle de la mine la plus profonde que nous possédions maintenant » (2 .

En d'autres termes, il pensait que « si notre consommation de houille augmentait pendant 100 ans aussi rapidement qu'elle l'avait fait jusque là, la quantité totale de houille consommée dans cet intervalle serait de 100 milliards de tonnes ».

(1) Rapport de l'Association britannique en 1863.

(2) La question de ta houille, p. 24-1.

Quoique les calculs de M. Jevons lui eussent donné les étonnants résultats mentionnés ci-dessus, il n'affirmait pas positivement que nos houillères dussent, dans un peu plus d'un siècle, être épuisées à une profondeur de 4,000 pieds. Son opinion était, au contraire, que nous ne pourrions jamais atteindre le maximum de consommation indiqué. Il dit : « Mais ceci implique seulement que dans l'espace d'un siècle, à partir de ce jour, nos progrès doivent subir un ralentissement sensible ; que le prix de la houille doit s'élever peut-être, de nos jours, à un taux qui sera préjudiciable à notre suprématie industrielle et commerciale (1). »

Le 28 juin 1806, une Commission royale fut constituée pour faire des recherches sur l'étendue et la durée probables des houillères du Royaume-Uni. Le 27 juillet 1871, cette Commission, après avoir terminé son enquête, et supputé la quantité probable de houille renfermée dans les mines connues, déclara que la quantité totale de houille exploitable, à une profondeur moindre de 4,000 pieds, profondeur au delà de laquelle il serait impossible d'extraire ie minéral, était de 140,736 millions de tonnes. Cette réserve, d'après l'estimation faite en diminuant la proportion de l'augmentation de la consommation, devait être épuisée en 360 années, période à la lin de laquelle la population du pays s'élèverait à 131,750,000 âmes. Mais eu admettant une augmentation en proportion arithmétique dans la consommation, la durée de nos ressources houillères serait limitée à 276 ans ; tandis que si la population el la consommation restaient ce qu'elles sont, la période de durée serait de 1,273 ans (2). Les Commissaires, tout en faisant remarquer qu'une appréciation quelconque sur la durée de notre production houillère restait nécessairement soumise à des modifications imprévues, déclaraient que, d'après la proportion actuelle de L'augmentation de consommation, l'épuisement devait être très rapide.

(l)Lu question de la houille, p. 842, Rapport, |>. xvu.

H y a maintenant vingt-deux ans que sir William Armstrong a fait entendre à Newscasile son fameux avertissement; il y a dix-neuf ans que M. Jevonsa émisses théories alarmantes, sinon alarmistes, relativement à la durée limitée de notre suprématie industrielle ; et il y a quatorze ans que la Commission royale présidée parle duc d'Ar-vll a fait son rapport sur l'étendue et la durée des gisements houilers du Royaume-Uni. Examinons maintenant la StomUes68 événementS qui Se sont accompliS dans ces

Comme nous l'avons déjà vu, à l'époque où sir William Arinstrong (1861) prononçait son discours, la production annuelle de houille était dans notre pays de 86 millions de tonnes. En 1883, elle s'élevait à près de 164 millions Par

conséquent, elle avait presque doublé pendant cette période 1 augmentation étant exactement de 90 p. 100 Quand M. Jevons écrivit son fameux traité (1866), la production houillère était de 92 millions de tonnes par an, de sorte

?n Voo"gme,?!at!0n PCndant ]es dis"»euf années écoulées en 1883 a ete de 72 millions de tonnes environ, ou à peu près 78 p. 100; et quand la Commission royale des houilles adressa son estimable rapport en 1871, la consommation de la houille s'élevait à 109 millions de tonnes par an ; de sorte que l'augmentation en quatorze ans a été de oo millions de tonnes ou 50 p. 100. Depuis 1863 par conséquent, la moyenne de l'augmentation annuelle a été de4 p. 100 ;depuis 1866 (époque à laquelle écrivaitM. Jevons) elle a été de 4,1 p. 100; et depuis 1870, de 3,5 p 100

bi nous admettons que le premier de ces trois nombres représente probablement la proportion d'accroissement annuel nous arriverons à des résultats moins alarmants peut-être que ceux obtenus par les premiers écrivains qui se sonl occupes de ce sujet, mais néanmoins de nature- à altérer nos prévisions optimistes sur l'avenir

'■-» ■■'Infant Je taux de 4 p. 100 comme augmentation annuelle de notre production houillère actuelle notre ex f'.Ht,o.,an„uelleserait,àlatind-unepériodededixannees

de 230 millions de tonnes; an bout de vingt ans, de 295 millions de tonnes, et à la fin d'une période de quarante ans, elle serait de 426 millions de tonnes. 11 est presque inutile d'ajouter que, pour diverses raisons, ces chiffres ne paraissent pas devoir être atteints en réalité, mais ils se trouvent dans les limites du possible, et sont certainement bien au-dessous de ceux que M. .levons a assignés comme moyenne de consommation à la fin de cette période (1).

Voyons maintenant les ressources minérales qui nous restent, après avoir examiné dans quelle mesure nos houillères ont déjà été exploitées.

Il est très difficile d'estimer la quantité de houille extraite de nos mines avant le commencement de ce siècle. M. Jevons a calculé que de 1781, époque à laquelle notre consommation houillère annuelle n'était que de 5 millions de tonnes environ, ou à peu près un trente-troisième de la production actuelle, à 1853, la quantité totale de houille extraite a été de 1,437 millions de tonnes environ. A partir de cette dernière date (1853) la consommation, jusqu'à la fin de 1883, s'est élevée à 3,243 millions de tonnes, environ, de sorte que la production totale de nos houillères a été, depuis l'invention de la machine à vapeur de Watt et l'application de la houille aux hauts fourneaux, de 4,479 millions de tonnes.

Mais on peut remarquer que si pendant toute cette période la consommation annuelle avait été égale à celle que nous faisons actuellement, la quantité totale de houille extraite à la fin de 1883 aurait été. non de 4,679 millions, mais de 15,908 millions détonnes, ou une quantité près de 3 fois 1/2 plus grande.

La Commission royale des houilles a calcule en 1871 que

(1) M. Jevons a trouvé que le taux moyen annuel il'' l augmentation de notre consommation pendant les dix années finissant en 1864 étail de 3 1/2 p. lun ; il en conclu, ni par un calcul logarithmique que l'augmentation devait Être, en B8 ans, de i'>s p, 100; ou, en d'autres termes, que notre extraction serait, en 1921, de 8,586 millions .1.tonnes par an.

les réserves de houille que nous possédons encore à une profondeur moindre de 4,000 pieds forment un total de 146,736 millions de tonnes. Depuis cette époque (1870), 1,875 millions de tonnes de houille ont été extraites de nos mines, de sorte que les ressources actuelles ne doivent pas dépasser 144,861 millions détonnes, et, d'après le taux annuel de notre consommation présente, dureraient 888 ans; mais d'après la moyenne de consommation que nous avons admise comme probable dans vingt ans, elles seraient épuisées dans une période beaucoup plus courte.

On entend dire à chaque instant que les moyens économiques se perfectionnant continuellement, la somme de chaleur fournie parla houille sera plus complètement utilisée dans l'avenir, ce qui permettra de diminuer la moyenne actuelle d'accroissement. 11 est bon d'étudier les faits à ce point de vue.

On peut d'une façon générale rapporter à quatre catégories différentes la consommation de la houille dans le Royaume-Uni :

1° La consommation domestique;

2° L'exportation;

3° Les manufactures;

4° Le commerce maritime.

Il n'existe malheureusement pas de données qui nous permettent d'établir dans quelle proportion ces diverses sources contribuent à la consommation de la houille; les seuls documents officiels auxquels nous puissions recourir se rapportent à l'exportation. On trouve cependant certaines indications au moyen desquelles on peut fixer approximativement la quantité de houille absorbée pour chaque usage.

La consommation domestique s'est constamment accrue et continuera sans doute à s'accroître tant que la houille restera à bon marché. Parmi les nombreux, spécifiques préconisés pour servir au chauffage domestique, aucun n'a réussi à devenir d'un emploi général. La préférence que les Anglais éprouvent pour les appareils de chauffage

à lover visible n'a pas encore disparu, et ne semble pas devoir disparaître (I). La Commission des houilles de 18G6-71 a calculé que la quantité de houille employée aux usages domestiques s'élevait à 3 tonnes 9,G3G (presque 4 tonnes) par tête, pour la population de la Grande- Bretagne.

ïl parait peu probable que la moyenne (h1 consommation doive descendre au-dessous de ce niveau, à moins que la rareté et la cherté croissantes du combustible fossile nous obligent à chercher les moyens d'y suppléer. Ce jour venu, le péril ne sera en effet que trop réel.

Les exportations de houille anglaise ont augmenté de nos jours dans une proportion extraordinaire, car elles ont presque doublé pendant les quinze dernières années. En 1870, nos exportations de houille comprenaient environ 11 p. 100 delà quantité extraite. En 1884, ces exportations s'élevaient à 14 p. 100 de notre extraction totale. L'Angleterre exporte maintenant annuellement une quantité de houille beaucoup plus considérable que la quantité totale extraite annuellement pendant la première partie de ce siècle. On a beaucoup discuté la question de savoir si nous devions permettre la continuation de cette exportation. Quelques économistes affirment qu'il serait utile de rétablir les droits qui, jusqu'en 1831, ont été prélevés sur L'exportation de la houille. Les statistiques du commerce houiller prouvent nettement qu'une telle mesure diminuerait l'exportation. Entre 1821 et 1831, les droits d'exportation sur la houille ont été réduits de 7 sch. 6 d. à 4schellings par tonne, et la quantité exportée s'esl élevée de 170,941 tonnes à 356,419 tonnes ou de 109 p. 100. Mais de 1831 à 1841, les droitsayant été abolis, la quantité exportée s'est élevée de 356,419 tonnes à 1,497,197 tonnes ou de 320 p. 100. Il es! certain cependant qu'une restriction

(I) Feu sir William Siemens, qui a accordé une grande attention à la dépense de houille dans les usages domestiques, a calculé que la plus grande partie du calorique développé était entièrement pei due.

artificielle quelconque imposée à cet important élément de nos échanges exercerait une influence désastreuse sur notre commerce extérieur en général : ce commerce qui est, dans une si grande mesure, « l'air même » indispensable cà notre vie. On peut considérer la facilité avec laquelle s'accomplit maintenant l'exportation de la houille comme la base de notre commerce maritime. Ce fait est tellement manifeste qu'il n'a presque pas besoin d'être démontré. La valeur de l'exportation houillère au point de vue des intérêts de notre commerce maritime est beaucoup plus grande que la valeur actuelle de la houille même. Jevons a calculé que la différence en faveur des propriétaires de navires était dans la proportion de trois à deux, ajoutant avec raison que, si l'exportation de la houille se trouvait ainsi empêchée, « la plus grande part du fardeau serait « supportée par la communauté en général, qui consomme « les produits étrangers; » nous ne pourrions plus importer ces produits à aussi bon marché, de sorte que le prix 'de tous les objets d'origine étrangère hausserait nécessairement; «cette branche de notre industrie, la navigation qui est réellement la sauvegarde et la gloire de l'Angleterre, serait frappée au cœur. » De là, il résulte « que le progrès inévitable du libre-échange augmentera sans cesse l'importance de notre exportation houillère... iNotre commerce de houille avec l'étranger a été, est, et continuera d'être une partie intégrante de notre système industriel. C'est l'alpha et l'oméga de notre commerce. »

Tandis que les principes économiques et les intérêts i m médiats de l'Angleterre semblent exiger la liberté de L'exportation houillère, l'application de ce principe doit évidemment hâter le moment inévitable de l'épuisement des mines. Si cependant l'Angleterre acquérait rapidement de grandes richesses au moyen de son commerce houiller, le mal ne paraîtrait pas si grand. Mais pendant bien des années, l'Angleterre a livré son combustible fossile à des prix tout à fait insuffisants. D'après la moyenne des neuf

dernières années, la valeur de la houille exportée de notre pays n'excéderait pas 9 schillings par tonne au port d'embarquement, de sorte que les propriétaires de houillères n'auraient perçu que des bénéfices presque insignifiants, et la grande arniée industrielle occupée à extraire le minéral si libéralement prodigué n'aurait obtenu que la moindre rémunéra lion à laquelle elle put prétendre. L'Angleterre en définitive n'ajoute rien ou presque rien à son capital en consentant à L'épuisement rapide des sources de sa richesse. Mais ce n'est pas là encore ce qu'il y a de plus fâcheux. Nos meilleurs clients au point de vue du commerce houiller, les Français, sont d'avis « que le moyen le [dus simple de lutter contre les manufactures anglaises est d'acheter la houille à l'Angleterre elle-même, qui se prèle à ce dessein en développant et facilitant l'exportation de la houille de toutes les manières possibles. » Cette observation est vraie. La concurrence étrangère, dont nous entendons tant parler, serait probablement moins redoutable si la houille anglaise n'avait pas été employée pour l'usage et le profit des rivaux de l'Angleterre.

Passer de l'exportation de la houille à sa consommation dans le commerce maritime est une transition naturelle. Dans celle voie, une sérieuse économie a éle réalisée. Il nous est impossible d'estimer exactement l'importance de cette économie. Un tel problème se complique de considérations relatives à la proportion plus ou moins grande de bâtiments à voiles ou à vapeur, au nombre de navires employés ou mis en réserve, à la proportion des steamers de modèle ancien ou nouveau, au système des machines el des appareils adoptés, à la \ilesse, etc. Dans tous les steamers construits récemment pour la marine marchande, ona invariable ment établi l'usage des machines Gompound qui permettent une remarquable économie de combustible pour atteindre un résultai déterminé. Dans quelques cas, celte économie égale H><> p. 100, quand on prend comme terme de comparaison des navires construits il \ a (rente ans; m ce sonl des navires d<v construction plus récente, l'économie es!

beaucoup moindre (1). Mais quelle que soit la moyenne de l'économie obtenue, elle ne contrebalance pas, évidemment, l'augmentation du tonnage de nos bâtiments à vapeur. Ce tonnage, qui était de 1,111,375 tonnes en 1870, s'est élevé cà3, 33 1,000 tonnes en 1882 : accroissement de 2,220, OOOtonnes, ou de 200 p. 100 environ. Ce sera pour l'Angleterre un jour funeste que celui où elle devra renoncer à faire des progrès dans cette voie, mais il serait probablement vain d'espérerque nous puissions voir réaliser une économie importante sur les résultats atteints maintenant par nos steamers les plus perfectionnés. Au contraire, il est probable que les voyages rapides que demande notre époque exigeront une plus grande consommation de combustible pour un résultat déterminé. Le combustible liquide a été adopté dans une certaine mesure pour remplacer la houille, mais on ne saurait espérer que cette innovation doive se généraliser. En ce qui concerne l'industrie, il est peu probable que nous voyions se produire une réduction appréciable dans la quantité de houille consommée, « à moins que comme résultat direct du déclin de nos manufactures ». Dans la métallurgie, qui a toujours été la principale cause de consommation, l'économie du combustible réalisée surlespoints essentiels a été portée à un degré de perfection qu'on ne pourra probablement pas dépasser beaucoup dans l'avenir. Dans les opérations des hauts fourneaux aussi bien que dans les fabriques d'acier, les méthodes les plus perfectionnées suivies maintenant ne paraissent pas susceptibles de recevoir de grandes améliorations pratiques. Si cette opinion est fondée, il s'ensuit que tout développement de notre industrie métallurgique entraînera une dépense

(1) Les transports de la société Canard en offrent des exemples très remarquables. Dans le steamer Asie, l'un des premiers bâtiments construits par cette compagnie, la consommation de houille était de 4 lbs. par cheval-vapeur et par heure. Dans les navires récemment construits, la dépense a été quelquefois de 2, et souvent n'a pas dépassé 1,6 ou 1,7 Hjs ; par conséquent l'économie réalisée a été dans ce cas de plus de 100 p. 100.

410 SUPRÉMATIE DK L'ANGLETERRE.

de houille correspondante (1). La même remarque s'applique à la plus grande partie de nos autres industries. L'économie du combustible dans les moteurs à vapeur ordinaires a élé poussée si loin dans les dernières années qu'on ne peut guère conserver l'espoir d'obtenir de meilleurs résultais au moyen d'appareils plus perfectionnés, quoique dans les moteurs et les fourneaux de toute sorte on n'ait pas atteint le maximum théorique de l'efficacité (2). 11 serait en vérité absurde de prétendre que dans toutes les branches industrielles on soit parvenu à la dernière limite de l'économie. Un certain nombre d'ingénieurs pensent que l'air atmosphérique remplacera la vapeur, que le pétrole ou un autre combustible liquide sera employé au lieu de combustible solide sur nos steamers et nos locomotives; enfin, que l'électricité sera universellement utilisée aussi bien comme source de lumière que comme force motrice. Mais tout en admettant qu'il n'est pas impossible de réaliser ces prévisions, on ne saurait prétendre ni espérer qu'on puisse dans un avenir prochain remplacer efficacement la houille pour les usages généraux de l'industrie (3).

(1) Ceci, en réalité, ne s'applique qu'àla production du fer en gueuse et de l'acier. 11 est probable que la quantité de fer malléable maintenant produite diminuera, circonstance qui donnera lieu a une économie ou à une réduction correspondante dans la consommation du combustible.

(2) Babbage cite un exemple très intéressant de l'accroissemenl de l'efficacité des appareils à vapeur des mines de Cornouailles à son époque. En 1813, la moyenne du travail de chaque machine, sur 24 apareils à vapeur observés pendant une année entière, était de 19,456,000 kilogrammes d'eau élevés a un métré par hectolitre deeharbon consommé. En 1833, la moyenne sur lis machines s'élevait à M millions de kilogrammes. Dans la première anuée (1813 le travail moyen des meilleurs appareils était de 26,400,000 kilogrammes; dans la dernière (1833) celle moyenne atteignait 83,306,092. Unsi, dans le premier cas l'accroissemenl élail de plus de 140 p. 100, el dans le second il dépassait 200 p. 100.

(3) Il n'est sans doute pas impossible que dans notre pays, comme aux États-Unis, on arrive à découvrir el utiliser des ressources uatu-

NOS RESSOURCES HOUILLÈRES. iil

Ce rapide examen nous conduit à cette conclusion que, si nos progrès industriels continuent, ils doivent tant qu'ils dureront hâter l'épuisement de nos gisements houillers déjà exploités dans une large mesure. Cette augmentation sera de 2, 4 ou 6 p. 100 par au selon l'importance de nos progrès comme nation manufacturière et la mesure dans laquelle nous pourrons introduire et pratiquer l'économie dans notre vie domestique et industrielle. A ce dernier point de vue, il n'y a probablement pas beaucoup a espérer. C'est l'affaire de tous d'économiser notre houille, et en conséquence, personne ne s'en souciera tant que le combustible restera à bas prix. On doit en vérité excepter de cette règle les très grands consommateurs de houille. Leur intérêt les oblige à considérer l'économie la plus stricte comme un élément de succès essentiel pour leur industrie particulière. Mais, comme nous l'avons dit, ces motifs ont déjà inspiré dans l'usage de la houille des économies telles que nous ne les verrons sans doute pas surpasser dans la pratique.

C'est évidemment pousser un cri d'alarme lointain que d'évoquer le temps où nos industries seront sérieusement menacées par la cherté ou la rareté du combustible. Mais, à certains égards, nous avons déjà un avant-goût des difficultés que nous apportera ce temps-là. Dans quelques-uns de nos districts métallurgiques, la houille la plus propre à la fabrication du fer s'épuise rapidement. 11 est avéré que dans notre principal district métallurgique, le gisement houiller utilisé pour la production du coke ne doit pas, d'après le taux de la consommation actuelle, durer plus de cent vingt ans (1). Dans d'autres districts, le développement des manufactures a été arrêté par L'épuisement des houillères locales. Quelques personnes affirment que quand notre

relies telles que le. sources «le pétrole et de gaz de la Pennsylvanie. Dans le village de Pittsburg, lakouille a été dans une grande mesure abandonnée pour le service des manufactures et remplacée par le gaz naturel.

(1) Journal 'le l'Institut des fers et aciers, vol. IF, 1877.

houille deviendra péellemcnl rare, nous pourrons importer ce combustible de l'Amérique, ou d'autres contrées qui en possèdent d'abondants approvisionnements. Mais qui peul nous dire de quelle nature seront dans cent ans les relations entre noire pays et les États-Unis ? 11 est en ce moment parfaitement exact que « frère Jonathan » a de la houille à revendre ; que les houillères de la Pennsylvanie sont les plus abondantes du monde connu, el qu'on peut en extraire le minéral à des prix au-dessous des moindres auxquels nous puissions descendre dans nos pays (1). Mais dans le cas même oùilserait possible d'alimenter nos industries au moyen d'importations de combustible, les conditions de leur existence deviendraient si incertaines et si précaires que le capital engagé en serait graduellement retiré; de sorte que les industries qui dépendent le plus directement de la houille deviendraient semblables « aux créations sans bases réelles dune vision ». Une hausse soudaine des prix, un nouveau régime fiscal, un bruit de guerre et beaucoup d'autres circonstances ébranleraient si sérieusement et si fréquemment les manufactures dépendant de l'importation houillère, qu'il n'y aurait, aucune sécurité pour ceux, qui s'y trouveraient intéressés. La question n'est donc pas de savoir si nous pourrions tirer d'autres contrées la houille qui nous serait nécessaire, ni même si nous pourrions nous la procurer à des prix relativement peu élevés. Il s'agit plutôt de savoir si nu tel mode d'approvisionnement posséderait des éléments de stabilité el de permanence suffisants pour donner au capital ce sentiment de sécurité qu'offrent toujours les ressources houillères nationales.

Les considérations qui viennent d'être énoncées ont une si grande importance au point de vue de l'avenir de l'Angleterre comme nation industrielle, qu'il ne saurait être déplacé d'examiner les effets probables que produirait sur

(I) Le prix <l«' l'extraction de la houille a coke dans la Pennsylvanie est, paraît-il, de moins de - schellings par tonne, i i le coke, d'excellente qualité, est livré aux métallurgistes aux prix de i sch. à I schellings 6 d, par tonne, ou environ moitié du prix moyen de notre pays

une ou deux de nos principales industries leur dépendance de l'importation de la houille. Le commerce du coton en Angleterre doit son incomparable prospérité cà trois avantages particuliers dont deux sont acquis et le troisième naturel. Si nous devions les énumérer par ordre d'importance, nous dirions que le premier de ces avantages a été la grande avance que nous avons prise dans le perfectionnement des méthodes et des procédés qui ont assuré l'économie de la production ; le second, l'efficacité du travail et l'habileté de nos ouvriers; et enfin le troisième, la faculté de se procurer à bon marché un combustible d'excellente qualité. Toute autre nation peut maintenant égaler ou même dépasser l'Angleterre sous les deux premiers rapports; la troisième conditionnant que nous n'en serons pas dépouillés, nous reste spéciale. L'industrie du coton, comme toutes les industries textiles, exige une grande dépense de combustible. La quantité totale de houille employée annuellement dans nos manufactures de coton dépasse probablement 8 millions de tonnes. S'il fallait importer cette houille d'un autre pays, elle coûterait presque le double, ou même le double de ce qu'elle coûte aujourd'hui, et par conséquent l'industrie supporterait une charge permanente de 3 millions sterling au moins dont elle est exempte maintenant. Or, le capital total engagé dans notre commerce de coton n'est pas inférieur à 80 ou 90 millions sterling, et un simple calcul montre que le fardeau résultant de la nécessité d'imposer la houille égalerait le payement d'un dividende de plus de 3 p. 100 sur ce capital. Les personnalités les plus compétentes dans l'industrie du coton n'hésitent pas à déclarer que, pendant les sept ou huit dernières années, le dividende moyen payé pour toutes les manufactures du royaunn; a été au-dessous de ce chiffre (1).

Pour apprécier l'importance de ses gisements houillers

(1) C'est ce qu'affirmait au mois de février 1884, dans un meeting de la Société de statistique, M. Benjamin Whitworlh, membre du Parlement, et homme d'une grande compt'-lence.

pour l'Angleterre, il suffit d'examiner brièvement dans quelle mesure celle source de richesse différencie notre pays de la France, qui renferme des houillères beaucoup moins abondantes et d'une qualité généralement inférieure. Les statisticiens les plus autorisés ont calculé que le revenu national de la France est presque égal a celui de l'Angleterre, mais il est beaucoup 'moins considérable que celui de ce pays relativement à la superficie et à la population. On estime que l'industrie houillère de la France représente seulement 13 millions sterling par an environ, en admettant une valeur moyenne de 13 schellings a peu près par tonne extraite; si ou admet une moyenne semblable pour l'industrie houillère de la Grande-Bretagne, la valeur annuelle de la production sera de 105 millions sterling par an environ, ou plus de 800 p. 100 de plus que la production française. En d'autres termes, si le revenu national annuel des deux pays était le même — supposons 1,200 millions sterling environ (30 milliards) — la houille ne représenterait que la quatre-vingtdouzième partie de celui de la France, tandis qu'elle constituerait plus de la douzième partie de celui de la Grande- Bretagne (1).

Cejix-là mêmes qui, en ce qui concerne nos gisements houillers, envisagent l'avenir au point de vue le plus pessimiste, ne peuvent méconnaître deux circonstances rassurantes:— la première c'est que l'Angleterre, après tout, possède des ressources houillères infiniment supérieures à celles des autres pays de l'Europe, excepté la Russie ; la seconde, c'est que quoique les progrès de notre industrie, avec les méthodes actuelles, puissent être sérieusement compromis par l'épuisement de nos mines de combustible minéral, il sera peut-être possible d'adapter dans une

(I) Un savant bien connu, M. Vacher, a calculé que le revenu national de la France était eu 1875 de 800 millions de livres (20 milliards) environ. Depuis cetleépoque, il s'est probablement accru do 200millions ;; milliards). Le revenu national du Royaume-Uni a été estimé de 1,000 ù 1 ,200 millions sterling (de 25 à 30 milliards .

grande mesure nos procédés industriels au changement que ce désastre entraînerait.

Des géologues compétents ont évalué à 11,900 milles carrés la superficie totale des houillères du Royaume-Uni, tandis que les houillères de l'Allemagne ne comptent que 1,770 milles; celles de la France 2,086, celles de la Belgique 510, celles de l'Autriche 1,800, et celles de l'Espagne 3,510; la Suède, la Norwège, le Danemark, la Suisse, les Principautés Danubiennes, la Turquie et l'Italie ne possèdent pas de gisements houillers d'une réelle valeur commerciale. La Grande-Bretagne renferme par conséquent une superficie de gisemenls houillers plus considérable que celle de toutes les autres nations de l'Europe réunies, en exceptant la Russie, où la superficie des mines de houille est évaluée à 30,000 milles carrés. On [peut tirer une conclusion consolante de ces chiffres, car ils montrent avec évidence que tant que la suprématie industrielle reposera sur la possession de la houille, notre pays sera le dernier en Europe, un seul excepté, dont la prospérité pourra être atteinte.

Quant à la seconde considération rassurante qui vient d'être suggérée — la possibilité d'entretenir de vastes industries quand notre combustible sera devenu rare et cher — elle offre tant d'incertitude que ce serait une folie d'en parler avec quelque assurance. La Suède, nous le savons, est parvenue à créer une importante industrie métallurgique sans avoir de ressources de houille indigène, mais on ne doit pas oublier que les métallurgistes de cette contrée disposent d'immenses quantités de charbon de bois, que n'ont pas ceux de l'Angleterre. La Suisse, encore, a réussi à donner de grands développements à son industrie des soieries et des cotonnades, sans parler de sa suprématie au point de vue de l'horlogerie, mais elle a bien plus que nous à sa disposition la force motrice de l'eau, et le prix moyen de la main-d'œuvre y est à peu près de moitié moins élevé qu'on Angleterre.

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