CHAPITRE XXV
Dans ses Éléments d'économie politique Mill consacre le neuvième chapitre du livre I à l'examen des effets qui résultent de la dimension ou échelle des moyens de production mis en usage. Babbage aussi, dans son « Economie de la Machinery et des Manufactures », consacre un chapitre, le vingt-deuxième, à l'étude « des causes et des conséquences de l'établissement des grandes usines », et un autre, le vingt-troisième, à la « situation des grandes usines ». Il n'existe vraiment que peu d'économistes qui ne se soient occupés plus ou moins de cette question, car c'est un élément de la plus haute importance pour la détermination du prix auquel les objets manufacturés peuvent être livrés.
Les avantages de la production sur une vaste échelle, ou, en d'autres termes, de la fabrication en grand, comparée à la fabrication restreinte, sont évidents. Mill a remarqué très judicieusement que, «en règle générale, les frais d'une affaire ne s'accroissent eu aucune façon proportionnellement à l'importance des transactions , et il a indiqué quelques-unes des économies les plus évidentes résultant de la fabrication en grand, coin me la réduction des frais généraux, l'avantage de réunir autant de machines, « broches ou métiers >>, qu'un ouvrier peut en surveillera la fois; l'économie de force motrice aussi bien que de main-d'œuvre qui en résulte, et la diminution du travail, même pour les capitalistes,
11 est utile d'examiner jusqu'à quel point l'Angleterre doit la position prépondérante qu'elle occupe dans l'industrie manufacturière à la dimension plus grande de ses usines et de ses fabriques, comparées à celles des nations rivales; et dans quelle mesure ces nations se rapprochent de nous à cet égard.
On ne trouve pas aussi facilement qu'on le désirerait les renseignements nécessaires pour établir une telle comparaison. Les informations statistiques ne manquent pas sur le nombre des manufactures consacrées aux industries textiles, sur les gisements fournissant le minerai de fer ou la houille, sur les hauts-fourneaux produisant le fer, sur les ateliers de constructions navales, les fabriques de produits chimiques, de machines, et autres établissements industriels, et sur la production totale de chaque genre de manufactures. Mais ce n'est pas là tout ce qui serait nécessaire pour établir une comparaison équitable, parce que les données fournies sur la proportion qui existe entre les grandes et les petites usines, mines, etc., sont en trop petit nombre.
Les principes généraux qui s'appliquent aux vastes opérations industrielles peuvent aussi s'appliquer, quoique avec quelques réserves peut-être, à l'agriculture; et comme la terre, pour employer le mot si frappant de Quesnay, est la mère et Tunique source de toute richesse, nous devons comparer tout d'abord les diffférentes nalions entre elles, sous le rapport du nombre et de l'étendue des grands établissements agricoles.
En Angleterre, il s'est manifesté dans les dernières années une tendance vers l'accroissement du nombre des plus petites et des plus grandes exploitations, et une diminution dans celui des fermes de moyenne étendue. En 1880, le nombre total des fermes de toute contenance était de 414.804, au lieu de 412,340 en 1873. Pour le pays en général, l'étendue moyenne des fermes avait très légèrement augmenté, car la moyenne, qui était en 1875 de 58 acres, ne s'élevait qu'à 59 acres en 1800. Si nous remon-
tons plus haut, nous trouvons, par ferme, une moyenne de superficie inférieure à celle de 1875. Sur le nombre total des fermes en 1880, 295,313, ou plus de 70 p. 100, n'avaient qu'une étendue de 50 acres el au-dessous.
En Ecosse, les grandes exploitations, aussi bien que les petites, ont subi une diminution; le nombre des fermes d'une superficie de moins de 50 acres n'est plus que de 55,280 en 1880, au lieu de 56,311 en 1875; et celui des fermes contenant plus de 1,000 acres est tombé, dans le même intervalle, de 126 à 79. La superficie moyenne des termes de l'Ecosse était de 57 acres en 1880, et plutôt audessous de ce chiffre en 1875. 11 ne semble pas, en conséquence, qu'un changement tendant à augmenter l'étendue des exploitations agricoles soit en voie d'accomplissement dans ce pays. En 1880, plus des 83 centièmes de toutes les fermes de la Grande Bretagne comptaient moins de 100 acres de superficie, étendue trop limitée pour permettre de pousser au plus haut point l'économie du travail dans la culture. Mais tandis que la contenance moyenne des propriétés agricoles de notre pays parait avoir atteint un maximum, et n'offre aucun signe de morcellement prochain, celle des États-Unis, au contraire, tend continuellement à diminuer. L'étendue moyenne des fermes était en 1850 de 203 acres; de 199 acres en 1860; de 153 acres en 1870; et de 132 acres en 1880 ; en comprenant les terres cultivées et les terres non cultivées. Ces résultats semblent démontrer que l'étendue moyenne des fermes des Etats-Unis est trois fois plus considérable que celle des fermes de la Grande-Bretagne; mais comme dans 17 comtés anglais la superficie moyenne des fermes est, d'après les chiffres cites par sir Thomas Brassey (I), de 152 acres, les contenances moyennes sont, en négligeant les fractions, presque les mêmes dans les deux pays.
Sur le continent presque sans exception, il résulte du morcellement de la terre, et du système des cultivateurs-
(\) Discours présidentiel à /" Société de statistique, 1879.
propriétaires et des métayers, qui prévaut généralement, que les exploitations agricoles ont une étendue moyenne moindre que celles de l'Angleterre ou des Etats-Unis. 11 est donc évident que si, au point de vue des avantages que peut offrir la culture en grand, l'Angleterre ne prend rang qu'après les Etats-Unis, elle doit être classée avant les pays continentaux.
L'expérience faite dans la fromagerie d'Aston-by-Budworth, dans le Gheshire, fournit un argument puissant en faveur de l'exploitation en grand des produits agricoles. Ce vaste établissement, d'après le système coopératif, convertit en fromages le lait de 500 à 550 vaches, et n'emploie pour les travaux de la laiterie que deux hommes et deux femmes, plus un homme chargé de soigner les porcs; on élève 150 à 160 de ces animaux, pendant la bonne saison, pour consommer le petit-lait. Outre l'épargne de maind'œuvre réalisée au moyen du grand développement donné à la fabrication, on assure que cette production en grand évite « toute inquiétude relative à la qualité du produit, aussi bien que tout risque de non réussite » et garantit en outre « l'uniformité plus grande de qualité des fromages » qui résulte du mode de fabrication adopté (1). On pourrait citer d'autres exemples qui tous aboutissent à la même conclusion ; mais en vérité l'exploitation en grand réduit si manifestement le prix de revient pour un produit donné, qu'il est inutile de multiplier les preuves de ce fait.
La culture sur une très grande échelle appliquée à beaucoup de fermes des Etats-Unis, jointe à l'introduction des machines, a permis d'obtenir des résultats remarquables. Autrefois, une moyenne de 8 à 9 boisseaux de blé, récoltés en un jour par un seul homme, était considérée comme bon travail. Maintenant, une récolte de 50 boisseaux, faite en un jour, par un seul homme, n'est pas rare. Cette moyenne a été atteinte, assure-t-on, en Cali-
(I) Rapports de M. Coleman à la commission royale d'agriculture, p. 54.
fornie, dans la ferme du gouverneur Bidwell. Dans une autre ferme du même Etat, une troupe de <>7 ouvriers,
disposant de machines à vapeur et do chevaux, a obtenu, pendant la récolte de 1870, une moyenne de 57 boisseaux par homme et par jour; et, dans une troisième ferme, 5 hommes ont réussi, au moyen d'une moissonneuse-batteuse de nouvelle invention, à obtenir I ii boisseaux par homme et par jour.
Passons, par une facile transition, des produits de la surface à ceux des entrailles de la terre. Sous ce rapport notre pays n'a pas autant de succès qu'une ou deux autres nations. Sans doute on y trouve quelques-unes des mines et des houillères les plus importantes du monde; mais nous nous occupons en ce moment non de cas particuliers, mais de caractères généraux, et, autant qu'on peut s'en rapporter aux: rapports officiels, la moyenne d'extraction de la houille est beaucoup moins élevée, pour chaque houillère, dans la Grande-Bretagne qu'aux Etals- Unis, en Allemagne, en France, ou en Belgique; elle n'atteint pas même la moitié de celle des deux premiers pays mentionnés (1). De 1873 à 1878, le produit moyen des houillères anglaises s'est trouve réduit par l'exploitation de nombreux petits gisements à peine dignes d'être rangés dans la catégorie des mines. Mais, dans les dernières années, cette tendance a diminue par l'effet de la loi naturelle qui assure la survivance aux mieux adaptes, en sorte que le produit moyen des houillères restées en activité a atteint un niveau plus élevé II se produit, d'ailleurs, des différences notables d'un district à un autre. Dans le North-Durham, par exemple, les houillères en exploitation donnent une moyenne de plus de 65,000 tonnes par an, tandis que, dans le Lancashirë (\y\ Nord et de l'Est, la
(1) La valeur de cette affirmation dépend en grande partie de la signification donnée aux termes ■> houill min s . Si ces deux
mois m- sont pas employés, dans les divers pays, pour désigner des entreprises identiques, il est évident t|"'' toute comparaison devient impossible.
moyenne est inférieure à 30,000 tonnes, et, dans quelques autres districts, elle est encore moindre. Dans les mines d'anthracite de Philadelphie, la moyenne de l'extraction annuelle est, par mine, de plus de 100,000 tonnes.
Si nous passons aux opérations manufacturières, nous pouvons dire, d'une manière générale, que les manufactures du Royaume-Uni sont certainement aussi importantes, si ce n'est plus, que celles des pays étrangers. En ce qui concerne les filatures de coton, le chiffre moyen des. broches de chaque établissement s'est élevé de 12,174 à 10,300 entre 1856 et 1878; tandis que le nombre moyen des métiers à vapeur était porté, pendant la même période, de 130 à 172, soit une augmentation de 34 p. 100 dans le nombre des broches, et de 40 p. 100 dans le nombre des métiers.
Ouclque satisfaisant que soit cet accroissement, il n'est rien auprès de celui qui s'est accompli aux Etats-Unis où, de 1860 à 1880, le nombre moyen des broches, par manufacture, s'est élevé de 4,800 à 14,090; et celui des métiers de 115 à 295. Les établissements des Etats-Unis possèdent donc en ce moment, par filature, un nombre de broches de 14 p. 100 seulement moins élevé que celui des établissements de notre pays; et ils possédaient en 1880 un nombre de métiers, par filature, de 55 p. 100 plus considérable. Ces résultats montrent d'une façon évidente l'importance que les Américains attachent à la production en grand . Déjà, cependant, les Etats de la INouvelle-Angleterre, qui comprennent les trois quarts des manufactures de coton et de la force motrice consacrée ace textile en Amérique, ont dépassé l'ancienne patrie dans les dimensions données à leurs fabriques, car si nous considérons ces Etats à part, nous trouvons que l'importance moyenne de leurs manufactures (h; coton, calculée d'après le nombre des broches employées, 19,663 par usine, est de 20 p. 100 plus considérable (pie, celle des manufactures de la Grande-Bretagne.
Il est beaucoup moins facile d'établir une comparaison entre les différents pays pour la production des lainages
il.' -l PRÉMAT1E DE L'ANGLETERRE.
que pour celle des cotonnades. Il existe une telle variété de lainages, qu'on emploie nécessairement un grand nombre de machines de types divers dans les manufactures; pour celles de ces machines qui n'appartiennent pas à la catégorie des broches, on ne peut obtenir «les renseignements dignes de foi assez étendus pour évaluer avec exactitude les progrès réalisés. Autant que le nombre des broches peut être accepté comme mesure dr^ résultats, il s'est produit une augmentation considérable dans l'importance moyenne des manufactures, aussi bien dans toutes les contrées européennes qu'aux États-Unis. Dans la Grande-Bretagne, la moyenne de 1,533 broches employées par manufacture en 1850 a été portée à 2,1 15 en 1878.
Au point où nous sommes arrivés, il paraît évident que si l'Angleterre, dans ses dernières années, s'est tenue à hauteur des progrès faits par les autres nations industrielles. elle ne les a pas dépassées, au point de vue des avantages que procure la fabrication en grand. Mais, dans certaines autres branches de L'industrie, à peine moins importantes. sa position est unique. En ce qui concerne les constructions navales, les produits chimiques, la métallurgie et plusieurs autres fabrications, les usines anglaises sont supérieures à tous les établissements de ce genre, dans le monde entier, et l'économie de production provenant de ce fait a permis à l'Angleterre de conserver la position prépondérante déjà acquise par le même moyen. Les données qu'il est possible de réunir ne permettent pas d'établir des comparaisons détaillées entre ces industries chez les diverses nations. Mais le fait de notre prépondérance est trop évident pour avoir besoin de preuves; il se manifeste; dans les annales quotidiennes îles relations du commerce anglais avec le reste du monde.
Il est bien démontré maintenant que, dans les pays qui occupent une haute situation au point de vue de l'économie
industrielle, il se produit une tendance de plus en plus
marquée vers la transformation des petites fabriques en
établissements de dimensions colossales. On admet partout
PRODUCTION EN GRAND ET PRODUCTION RESTREINTE. i«
que la différence de prix de revient entre la grande production et la production restreinte d'une marchandise quelconque, brute ou manufacturée, peut représenter, et représente probablement souvent, pour l'exploitation, la différence entre le profit et la perte. On peut prendre pour exemple l'exploitation d'une houillère, Il peut n'être, et souvent il n'est pas, plus coûteux d'organiser l'exploitation dans une houillère pouvant produire 100,000 tonnes de houille, que dans une autre ne donnant que 50,000 tonnes. Dans les deux cas il faut installer l'outillage de surface, creuser les puits, organiser la ventilation, établir des pompes, etc.; et la différence de dépense entre une petite et une grande houillère est. principalement causée par l'établissement de machines d'entretien plus ou moins puissantes. 11 est évident que, dans ces conditions, les frais générauxpar tonne, les frais d'administration, les dépenses d'aération, de force motrice pour les pompes, de traction, d'intérêts, de service religieux, etc., doivent s'alléger considérablement pour la mine donnant un produit deux fois plus grand ; et si, à notre époque de concurrence extrême, les charges sont diminuées seulement de 3 deniers par tonne, cette différence suffit pour assurer, et assurera très probablement la prospérité de la houillère la plus productive, tandis qu'elle causera la ruine de l'autre. Les remarques que nous venons de faire pour les houillères s'appliquent aux fabriques de tout genre. Ex uno disce omnes. On peut puiser dans l'examen des statistiques de la production des marchandises brutes ou manufacturées cette grave leçon : plus les opérations sont traitées sur une grande échelle, moins considérable est le nombre d'ouvriers nécessaire pour obtenir un résultat déterminé; et plus élevées sont les moyennes de puissance productrice. Celte conclusion ressort nettement des rapports sur la production des cotonnades en Amérique. M. Atkinson démontre (1) que, dans la Caroline du Nord, où les manufac-
(l) Métaphysique et mécanisme de l'échange.
turcs sont généralement de petite dimension, le travail de cinq personnes ne produit que 2,400 mètres <lr tissu par an; taudis que dans la Nouvelle-Angleterre, où les manufactures sont généralement plus vastes et mieux outillées, le même nombre d'ouvriers, travaillant pendant la même période de temps, donne 140,000 mètres, ou environ 60 fois plus. Il en résulte que le coût de la production du mètre de cotonnade dans la Nouvelle-Angleterre, en fixant le salaire moyen d'un ouvrier à 287 dollars par an; est de 1,08 cent (0 fr. OS à 0 fr. 00), tandis que, dans la Caroline du Nord, le prix de revient, en admettant le même salaire par ouvrier, s'élève à 58,49 cents (2 fr. 92 1/2) par mètre de tissu.
Tandis qu'il est universellement admis que l'un des grands secrets du suecès contre les concurrents et de la production économique réside dans le vaste développement donné aux fermes, aux manufactures et aux mines, il ne se manifeste pas une pareille unanimité dans le jugement porté sur les résultats du travail de nuit, ou système du travail ininterrompu. Les commissaires royaux de l'Instruction technique, dans le cours de leur enquête sur le continent, ont constate que l'opinion générale se prononçait en faveur du travail de 22 heures sur 24, dans les manufactures, au lieu de 11 heures seulement, parce que, dans les deux cas, les dépenses fixes — loyers, impôts, taxes, intérêts du capital, etc. — sont les mêmes. Il est vrai que l'un des systèmes entraîne une plus grande dépréciation de l'outillage, mais on estime que c'est là plutôt un avantage qu'un inconvénient, parce qui1 le manufacturier. obligé de renouveler fréquemment son matériel, le tient a la hauteur des perfectionnements les plus récents. Quelques manufacturiers pensent qu'il vaudrait tout autant fermer complètement leurs usines que de les arrêter pendant 12 heures sur 24. D'autres croient que le système du travail ininterrompu exerce une Influence lâcheuse sur les ouvriers et diminue la valeur de leur travail. Pendant la nuit, on obtient moins d'ouvrage, et les détériorations sont
PRODUCTION EN GRAND ET PRODUCTION RESTREINTE. 44o
plus nombreuses; enfin le coût du gaz est une dépense sérieuse.
Dans quelques manufactures du continent par exemple dans les filatures de laines et les ateliers de tissage de Verviers (Belgique), la durée du travail est tixée par jour à 22 heures, que l'on divise en deux séries, l'une de 11 heures 1/4 pendant la journée, l'autre de 10 heures 3/4 pendant la nuit. Les ouvriers commencent le travail à 6 heures du matin, et le continuent jusqu'à 7 heures du soir; alors reprend la seconde série, qui se termine à 6 heures du matin, sans autre interruption qu'un repos d'un quart d'heure consacré au repas. 11 y a dans la nuit du dimanche une courte séance de 9 heures, puis, à 4 heures du matin, la fabrication cesse pour permettre aux travailleurs de se reposer, et aux machines de se refroidir jusqu'au lundi. Les manufactures travaillent ainsi 130 heures par semaine. Les ouvriers passent tous les quinze jours du service de jour au service de nuit. En Angleterre le travail de nuit n'est pas très généralement en usage, à moins que les affaires présentent une animation exceptionnelle.
On pourrait écrire encore bien des pages sur le sujet traité dans ce chapitre. Mais nous en a vous dit assez pour montrer que l'Angleterre n'a pas jusqu'ici négligé les avantages que la production sur une grande échelle a pour but de procurer. Ses ressources au point de vue de la mécanique restent sans rivales. Si elle ne devance pas les autres nations autant qu'autrefois, son rang est cependant celui qu'elle avait le droit d'espérer.