‹ La Suprématie de l'AngleterreChapitre 73 sur 83 · BÉNÉFICE · texte numérisé non relu

BÉNÉFICE

EN 30 ANNÉES

do 1850 à 1880.

Valeur brute des produits manu- Valeur nette des produits manu-

Capital placé. . . .

Sa (aires

•Jii.87

is:;.22

Ouvriers employés

t La question de la houille, par Jevons, p. 293.

Il résulte de ces chiffres que l'accroissement dans chacun des articles spécifiés a été beaucoup plus considérable entre

18G0 et 1870 que dans les dix années suivantes, quoique, pendant la première période, les États-Unis aient subi une guerre dévastatrice, qui n'a pas coûté moins de 2,000 millions sterling (50 milliards de francs) au trésor de ce pays. Il est difficile de comprendre une telle anomalie. Pcut-èlre peut-on l'expliquer par ce fait que « la guerre d'Amérique n'a pas, comme le font les guerres dynastiques de l'Europe, légué à la nation des millions d'hommes armés désireux de la guerre, prêts à la faire et perpétuellement exercés pour le combat. Les soldais américains quittent l'industrie pour la guerre puis reviennent à leur occupation première dès (jue la guerre est terminée. »

H n'est pas possible d'établir une comparaison exacte entre les résultats qu'accuse pour les Etats-Unis le tableau cité plus haut et les résultats obtenus dans le Royaume- Uni; mais il est probable que dans ce dernier pays, nous ne sommes pas restés le moins du monde au-dessous des progrès industriels de l'Amérique. INous savons, par les comptes rendus de l'exportation, que nos manufactures ont pris dans les dernières années une extension plus considérable et plus rapide qu'à aucune autre période antérieure. Dans toutes les branches importantes de notre commerce, on constate un immense développement, dont les détails sont exposés dans les autres parties de cet ouvrage. Et on ne doit jamais oublier que, plus ou moins considérable que celui des États-Unis, le développement de l'industrie anglaise a suivi une progression naturelle, rationnelle, et qui n'a pas été étayée, comme chez beaucoup de nations des temps modernes, sur les béquilles de la protection.

En passant en revue les ressources naturelles que possèdent les différentes nations pour l'industrie et le commerce, on peut citer deux exemples qui montrent d'une manière frappante que l'industrie ne saurait fleurir simplement parce que la matière première est abondante ou la

main-d'œuvre à bon marché, lu de ces exemples est

fourni par le commerce de coton de Mobile; l'autre par les chantiers de construction navale et le commerce maritime de la INorwège et de la Suède.

Dans le premier cas, nous voyons un port placé dans le voisinage immédiat des vastes et magnifiques plantations de cotonniers de l'Etat d'Alabama, dont il est le débouché naturel, et pouvant employer un nombre presque illimité de travailleurs nègres (I). Or il n'y a pas longtemps, notre consul à Mobile disait, en parlant du commerce de coton de cette ville, « que la matière première était abondante, les transports peu coûteux, les travailleurs nombreux; le travail à des prix modérés, et enfin que les profits, ne se trouvant pas diminués par des frais de transport excessifs, étaient beaucoup plus considérables que ceux des manufactures du Mord » (2). Et cependant le même rapport nous apprend que, tandis que l'Alabama cultive près de deux millions d'acres de cotonniers, et récolte plus de 242 millions de livres de coton, ses manufactures ne consomment sur cette quantité que 6 3 4 millions de livres, ou un peu plus de 2 pour 0/0 de la totalité. Sur le reste, environ 63 millions de livres sont exportés en Europe et a peu près 28 millions sont expédiés dans la Grande-Bretagne. Cependant la valeur moyenne du coton brut au départ de Mobile (en prenant la valeur du dollar à 4 sh. 20) n'est que de 3 c. 33 par livre ou un peu plus de 1 1/2 denier de notre monnaie anglaise, tandis que la valeur moyenne du même coton rendu dansles ports anglais est de 4 deniers S/10 par livre. En d'autres termes, la matière première ne coûte, à Mobile, qu'un tiers de ce qu'elle se vend en Angleterre. Si nous appliquons ces différences de prix aux exportations totales de coton brut en Angleterre, elles révèlent un curieux état des affaires. Car si les manufacturiers anglais pouvaient acheter dans leurs ports le coton brut au prix de vente de Mobile, ils réaliseraient, sur les

(I) D'après le recensement de 1880, l'État d'Alabama avait une population nègre de 610.000 habitants.

(2 Rapports des consulats sur h commerce, n° 26, 1880.

importations de ce port seul, un bénéfice de 350,000 livres. Ou bien encore, en d'autres termes, si la manufacture de colon de Mobile était assez importante pour absorber toute la quantité de coton envoyée en Angleterre, cette fabrique aurait en sa faveur cette somme considérable de 350,000 livres comme prime. Et cependant le nombre total des broches à coton dans tout l'Alabama n'était pas en 1880 beaucoup supérieur à celui qu'on trouve dans une seule fabrique de moyenne importance dans notre pays. Le second exemple que nous voulons citer est celui du commerce maritime et de la construction navale en Norwège et en Suède. Il semble tout d'abord que ces contrées soient particulièrement bien situées pour se livrer à l'industrie de la construction navale. Elles obtiennent la main-d'œuvre à un peu plus de la moitié du prix payé en Angleterre ; elles possèdent d'immenses forêts, d'où l'on peut tirer, à très bon marché, d'inépuisables ressources en bois de charpente, et comme elles ont la sagesse de ne pas imposer de lourdes taxes sur les différents produits des fonderies, employés dans des proportions importantes, elle peuvent importer d'Angleterre les plaques d'acier au prix même que les constructeurs anglais se les procurent, plus le fret ou environ 10 à 12 schellings seulement de plus par tonne. Et cependant quels sont, d'après les faits, les avantages tirés de ces facilités? En 1876, le tonnage des navires construits dans ces pays était de 54,930 tonnes et celui des navires achetés à l'étranger — probablement en Angleterre — s'élevait à 45,330 tonnes; cinq ans plus lard, en 1880, le tonnage des bâtiments construits dans la contrée tombait à 26,500 tonnes, et celui des navires achetés à l'étranger à 15,194 tonnes; enfin, dans cette dernière année, le tonnage ajouté à la marine du pays était de 6,106 tonnes au-dessous de celui de 1871). Dans la période qu'embrassent ces chiffres, le capital employé au commerce maritime est tombé, dit-on, de 11 I 2 millions à 9 12 millions sterling; et celle diminution s'est produite en dépit désavantages que l'on reconnaît comme appartenant au commerce norvégien au point de vue de « l'emploi

L'AVENIR DE L'ANGLETERRE ET LES ÉTATS-UNIS. 4o9

d'officiers généralement loyaux, consciencieux et intelligents, et du soin, de l'ordre et surtout de l'économie apportés dans la conduite des affaires maritimes » (1).

Les Américains sont un peuple ambitieux, et, sous le rapport commercial, un peuple agressif. Ils poursuivent un double but: 1° se rendre entièrement indépendants de l'importation étrangère pour tous les objets qui peuvent être fabriqués dans leur pays ; et 2° supplanter les nations européennes dans l'approvisionnement des ma reliés neutres. Jusqu'ici, cependant, ils sont loin d'avoir réalisé l'un ou l'autre de ces désirs. Leurs importations continuent à s'accroître, et s'accroître d'une manière notable, malgré les efforts extrêmes faits pour les restreindre p;ir l'établissement de lourds droits protecteurs. La valeur totale de ces importations n'étaiten 1865 que de 41,931 ,000 livres sterling; en 1884, elle nesélèvepasàmoinsde 133, 515, OOOlivressterling. Dans la première année indiquée ci-dessus, 8,012,000 livres sur la valeur totale des importations étaient exempts de droits; dans la dernière 42 millions de livres sur la totalité ne sont pas imposés. C'est, pour 1863, 19 p. 100 du total, et pour 1884, 31 p. 100; de sorte que, dans cet intervalle, la proportion des marchandises non frappées de droits introduites pour la consommation, s'est considérablement accrue.

On évalue maintenant la population des Etats-Unis à environ 55 millions d'âmes. La valeur totale des importations et des exportations de marchandises de ce pays pendant l'année 1884 s'est élevée à 1,408 millions de dollars, soit une moyenne de 25 dol. 6 par tète. La valeur moyenne des exportations et des importations du Royaume-Uni a été pour les trois dernières années de 3,481 millions de dollars par année. Or, en acceptant 38 millions d'àmes comme chiffre de la population de l'Angleterre pendant cette période, la valeur moyenne de nos transactions seraitde 91 1. 6 pic tète, ou de 258 p. 100 plus élevée, pour chaque habitant, que le commerce extérieur des États-Unis. 11 est cepen-

Ii Rapports consulaires. N° 20, 1880.

SlUMUi.MAIlK lil', I, ANGLETERRE,

dant important de noter que, tandis que 721 millions do dollars ou 51 pour 100 du commerce extérieur des États- Unis proviennent des exportations, 42 p. 100 seulement du commerce total de la Grande-Bretagne sont dus à cette source.

Nous allons maintenant examiner, aussi brièvement que possible, les statistiques établissant l'accroissement de la richesse dans les deux pays. C'est évidemmeut une investigation d'une liante importance économique, car elle porte sur la question du capital dont dispose chaque pays, et par conséquent sur la facilité plus ou moins grande avec laquelle le peuple peut non seulement se procurer les choses nécessaires à la vie, mais encore les moyens d'accomplir les améliorations perpétuelles que réclament la machinery de l'industrie et les entreprises commerciales.

En 1840, époque au delà de laquelle il est inutile de remonter, la richesse totale du Royaume- Uni était évaluée par Porter à 4,000 millions sterling (100 milliards). Celle des États-Unis, d'après le recensement de cette même année, était de 3,704 millions de dollars (753 millions sterling, 18,825 millions de francs). Par conséquent, il y a moins de quarante ans, la richesse du Royaume-Uni était plus de cinq fois plus considérable que celle des Etats- Unis.

En 1 860, le professeur Léon iLevi calcula, sur des données analogues à celles adoptées par Porter vingt ans auparavant, c[ue le capital du Royaume-Uni atteignait un total de 6,000 millions sterling (150 milliards). Le recensement américain indiqua la même année une valeur de 16, 157 millions de dollars (80,825 millions de francs). Admet-on l'exactitude de ces évaluations, il en découle que dans un intervalle de vingt années, le capital des États-Unis s'étail élevé, de moins d'un cinquième, à plus de la moitié de celui du Royaume-Uni.

En 1S7«>, Al. R. '"-lien estimaità S, soo millions(220 milliards) le capital du Roj Mime-Uni, ce qui donne une augmentation de 2, SOI) millions sterling (70 milliards) sur

l'évaluation faite vingt ans auparavant par le professeur Leoni Levi. Le recensement de 1880 aux Etats-Unis porte, à cette date, le capital du peuple américain à 43,642 millions de dollars (8,730 millions de livres, 218 milliards); c'est une augmentation de 5,497 millions de livres, (137 milliards 1/2), ou de 95 p. 100 plus considérable que celle réalisée par le Royaume-Uni pendant la même période.

Aux États-Unis, la valeur réelle de la propriété particulière était évaluée en 1850 à 7,135 millions de dollars (35 milliards 1/2) ou une moyenne de 308 dollars par habitant; en 1860 à 16,159 millions de dollars (80,759 millions) ou 514 dollars par tète ; en 1870, à 30,068 millions de dollars (150,340,000 fr.) ou 780 dollars par tète; et en 1880, à 43,642 millions de dollars (218,210 millions) ou 870 dollars par tète.

Ces chiffres nécessitent quelques explications pour pouvoir ctrebienappréciés. DansTévaluationdounéepour 1870, la propriété des esclaves qui constituait une source de richesse importante pour les Etats du sud et qui figurait dans les deux évaluations précédentes, disparaît définitivement. D'un autre côté, la valeur nominale de la propriété était beaucoup augmentée parce qu'elle était exprimée en monnaie de papier inconvertissable qui, d'après le recensement de 1870, perdait environ un cinquième de sa valeur dans l'échange avec l'or.

Ces restrictions cependant ne s'appliquent pas aux années 1850 et 1880, où les évaluations sont exprimées en monnaie d'or; on doit seulement remarquer que, dans les Etats du sud, la propriété des esclaves se trouvait comprise dans la première année énoncée ci-dessus, et ne l'est pas dans la seconde. Et pourtant, malgré ce fait, on voit que le capital s'est accru dans cet intervalle (30 ans) de 36,507 millions de dollars (182 milliards 1/2 de francs), d'une manière absolue, soit plus de 500 p. 100. L'augmentation de la richesse, par tète, pendant cette période, étant de 562 dollars ou 180 p. 100.

Mais même le remarquable développement delà fortune )>tilili(|iie qu'indiquent ces chiffres paraît relativement moins digne d'attention quand on le compare à l'accroissement de prospérité qui s'est manifesté dans les pays ne possédant pas d'esclaves, pendant la décade 1800-70. Les recensements conslatent que dans cet intervalle le capital par habitant s'est accru de 159 p. 100 dans les dix-huit Ktats du Nord et de l'Ouest; dans l'Etat de Minnesota, il s'est accru de 337 p. 400; et de 252 p. 100 dans l'État de New-York; tandis que dans les quinze Etats esclavagistes du sud, la diminution du capital ne dépassait pas 18 p. 100, malgré la perte d'environ trois millions d'esclaves. Ces résultats exciteraient l'étonnement s'ils étaient obtenus dans les circonstances les plus favorables au développement des industries pacifiques et du bien-être national, mais quand nous nous rappelons que, pendant la période à laquelle ils s'appliquent, le pays a subi une des guerres les plus dévastatrices des temps modernes, ils nous révèlent une vitalité et une puissance réparatrice qui, en tenant compte de toutes les circonstances, n'ont probablement jamais été égalées dans l'histoire du monde.

On peut ainsi répartir les différentes catégories qui constituent le capital respectif du Royaume-Uni et des Etats- Unis (1) :

(1) Dans ce tableau, les évaluations relatives aux Étals-Unis ont été empruntées aux divers recensements ; celles qui se rapportent au Royaume-Uni ont été puisées dans les meilleurs documents qu'on a pu se procurer.

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