‹ La sœur de MaugrabinChapitre 13 sur 57 · LE BON SENS DU MAUAUD · texte numérisé non relu

LE BON SENS DU MAUAUD

jeune , qui voulût souffrir dans son salon le petit collet crotté de cet abbé sans abbaye et sans bénéfices.

— Hé bien ! mon garçon , as-tu fait mainbasse sur les lettres? demanda d'un ton enfariné l'abbé Costis , qui tendit les deux mains vers l'objet de son espérance.

— M. l'abbé, vous plaît-il de me compter cent louis avant toute chose? répondit la Tulipe, fouillant dans sa poche sans en extraire le paquet de lettres.

— Quoi! tu as réussi! s'écria l'abbé, dont la face devint violette , de rouge qu'elle était. Donne, donne, mon cher la Tulipe! Où sontelles? Ne me trompes-tu pas ?

— Et vous y ne me tromperez-vous point ? Voyons si mes deux cents pistoles sont prêtes à paraître : je ne donnerai rien , mais je vendrai tout.

— Il y a cent vingt louis dans cette bourse, reprit l'abbé en la lui offrant. Les lettres?

LK UO.N SENS DU MViUtU. 81

soiU-ce bien celles que je veux ? Oui, c'est sou écriture.. Oh! je les tiens enlinl

— Ahrà! M. l'abbé, n'allez pas nie trahir 1 (lit le valet (|ui, penilant (jn'il comptail les pièces d'or, le retint par la manche. Je ne sais ce que contiennent ces chiffons de iKipier, cl ne m'en tourmente guère : cela vous regarde; mais ne parlez pas de notre marché, je vous en conjure : M. le baron m'ùlerail ma place, (pii ra]nx)rte bciiucuup , outre les soufflets Cl les coups de canne.

— Je le recommande aussi le silence, (jui m'im|)orte autant (pi'à toi. Quelle chose (pii arrive , oublie (|ue tu m'as procuré ces papiers, sous j)einc d'être damné éternellement.

— Non, ne me damnez pas, M. l'abbé, je me danuierai bien tout seul, hiformez- \ous auprès de mun maître, si je ne suis pas un maraud plus béte que ceol moutons de mon |)avs? Je nous demande la |)référence toutes les fois <pi il y aura de Tarj^ent à gagner.

Dans un mngniliqiic salon , dont les panneaux en poinlnro n'[>n*senlaienl dos bergères ilansIcfj'OÙhleWaUean, eldont l'arncMiblonienl do soie l>ro<léo d'or étalait toute l'élégance et tout le luxe de la mode au niilicd du dix-liiii' liëine siècle, un maître de danse, en liahil d(! taiïetas beurre-lrais, avec une vcslc de dr.ij) d'art^enl et une culotte de satin noir , donnait

84 LA LEÇOIN DE DAîsSE.

une leçon de menuet à la lille du comte de Chatay.

Lucile était une jeune personne de dix-neuf ans, quoiqu'elle ne parût pas en avoir plus de quinze, tant elle conservait^ dans son mignon et gracieux individu, les caractères de l'enfance: on prétendait aussi que sa mère l'avait mise au monde avant le septième mois de la grossesse, et M. de Chatay, d'après l'avis des médecins, attribuait à cette couche prématurée les retards du développement physique de sa fdle unique.

Mais l'esprit de Lucile se trouvait plus en rapport avec son âge véritable , et quiconque l'entendait parler sur toute espèce de sujets et déployer une rare sagacité de pensée ainsi que d'expressions dans les entretiens les plus sérieux , s'étonnait qu'un si petit corps pût enfermer une si grande raison, et que la maturité du jugement s'accordât avec une nature si frêle et si imparfaite en apparence. A voir Lucile, on l'aurait prise pour une charmante poupée à ressorts.

F \ r.FrON DF DWSE. H.";

L'éducation tie celle jeune merveille n'élait niallieureusenienl pas à la hauteur de son inleliigence précoce : on lui avait enseigné les arts agréables plutôt que les choses utiles ; car son père voulait qu'elle brillât dans les salons, de manière à tHre remaniuée et admirée.

Lucile ne s'était donc occupée que de musi- <iue, de chant, do danse et do broderie; elle n'avait rien appris dans les livres, parce que le comte de Chatay, ignorant lui-même comme l'aristocratie de son temps, ne faisait aucun cas de la lecture et des livres , à moins que ce ne fiU une gazelle ou bien un roman graveleux ; or il ne |MM'mctlail ni l un ni l'autre à s;i fillr, ((ui était réduite à s'instruire au théâtre, où elle allait souvent.

Ce|)endanl cette école de mauvaises nmuirs , dans la(pielle , alors jilus (piaujourd'hui , les préceptes de rameur se déduisaient |)ar dos faits peu é(|uivo<pies , n'avait pas altéré la candeur de Lucile, que dirigeaient sans r»'s>o un l)on sens inné et unevcrlueiise inspiration.

Elle comprenait tellement d'instinct les sentimens et les actions d'autriii , qu'elle s'était fait une expérience capable de régler sa conduite dans les circonstances les plus exceptionnelles.

Lucile, en un mot, semblait destinée à rester sage et à se garder de la corruption de l'époque : elle se proposait pour but d'avenir et comme moyens de bonheur le mariage et la maternité. Néanmoins elle ne jugeait pas nécessaire de se préparer à ce respectable rôle de mère de famille par une vie sévère, sauvage et triste.

Elle était d'un naturel vif, impétueux et gai ; elle aimait le plaisir, et ne se faisait pas scrupule de le prendre , même de le chercher. Au lieu de s'adonner, à l'exemple de sa mère, aux austérités et aux ennuis delà dévotion, elle préférait les bals et les concerts aux plus beaux sermons , aux plus imposantes cérémonies de l'église; elle ne se confessait qu'avec répugnance^ à cause de la méchante opinion qu'elle avait de l'abbé Costis, en particulier, et des pré-

treiy on général ; elleavouail loul haui celle aiilii>alliiû, el déclarail (ju' une l'ois mariée elle n'ouvrirait pas sa porte au plus imperceptible abbé : un mailre de danse lui faisait moins peur qu'un directeur de conscience.

Lu cflét, l'abbé Costis , (jui n'a\ait du prêtre que riiabit, était un de ces honinies |>ervers, moins rares alors (|u'aujourd'luii, lestjuels pntaiont tant (TarnK's contre la religion à la plulosopln'e vullairienne toujours dis|X)sée à établir une conclusion générale d'après un fait heureusement isoh;.

— Allons, Mademoiselle, pesez davanlaj^ sur l'orteil gauche! dis;ut l^picharis, mailre de ballets à l'Opéra, en s'accomiuignanl dis sons faux et criards de sa pochette, liien ! soignez la grâce du maintien? Souriez à la compagnie? Non: ce n'est pas cela; un sourire moinsbrusque et moins arrêté: un sourire qu'on voit poindre à l'horizon et (jui s'étend |»ar degrés sur tout le visage, de même qu'une aurore boréah' ; un

sourire semblable à celui de la déesse Vénus épiant le réveil de l'Amour : vous devinez ce que peut être ce sourire ?

— Mon Dieu! Épicharis^ reprit Lucile avec sa pétulance ordinaire, occupez-vous, s'il vous plaît , de ma façon de danser et non pas de ma façon de sourire.

— Quelle hérésie vous prononcez là. Mademoiselle î s'écria le danseur dont l'archet devint immobile sur la chanterelle , et qui cessa de battre la mesure. Qu'est-ce que la danse , sinon le sourire des jambes ? qu'est-ce que le sourire , sinon la danse du visage? Qui ne sait pas danser ne peu|t savoir sourire : qui ne sait sourire danse mal à coup sûr. Le sourire ne fut-il pas inventé dans l'Olympe, lorsque Hébé, la déesse de la jeunesse, vint remplir de nectar les coupes des dieux? Le sourire , Mademoiselle , est un véritable poème didactique écrit avec les lèvres : il exprime tout ce qu'on veut , il a des ressources incroyables pour plaire , pour séduire , pour émouvoir 5

ce n'est pas, comme vous le suppose/ , un lils de la simple nature...

— Kpicliaris, je ne vous demande pas toutes ces hellos clioses, inlerronipil Lucile en frappant du pied, mais seuleinent une leçon de menuet que je danserai le jour de mes noces.

— Tra la , la, la, fit le maître de danse en renonçant à regret aux digressions sur \o sourire; tra la, la, la; saluez plus bas, j>lus bas encore! La, la, la, passez la tète haute et souriez à votre cavalier? Bien , très-bien ! voilà le vrai souriro mylliologi(ju('î Enlevez-vous un pou ? Admirable! Soutenez le bas de la robe... l'n |>ort de déesse! une pudeur <!•• nymphe!

— Tenez! Kj)iciiaris, votre menuet m'endort; c'est une danse de paralyliipio. J'uime mieux la gavolle ou les bourrées d'Auveri^ne, cela réveille au moins !

— Au lieu de nous regarder danser, M. l'ablK' , >ous feriez mieux de vous melln» de la partie, s'écria le maître d«* dan^e ^\\\\ aperçut la face rubiconde de l'ecclcsiaslique

encadrée dans les plis de la portière de brocard, et qui se fit un malin plaisir d'interrompre la contemplation de son ennemi déclaré.

— En vérité , M. l'abbé, dit Lucile avec humeur, je ne vais pas écouter aux portes, lorsque vous dites votre messe; je trouve donc trèsmauvais que vous vous permettiez...

— L'habit que je porte me permet beaucoup, Mademoiselle, reprit Tabbé Costisavec un mélange d'audace et d'ironie; convient-il d'ailleurs de vous laisser seule avec un excommunié?

— Excommunié vous-même. M. l'abbé! s'écria Épicharis qui se sentait soutenu dans cette sortie par l'aversion de son élève contre ce cafard; je suis artiste de l'Académie-royale-de- Musique, où les personnes nobles peuvent sans déroger exercer l'art de la danse, lequel nous vient des anciennes religions et de la mythologie grecque.

— Ce que vous nommez un art est un péché mortel que l'ÉgHse condamne par l'autorité des

IV LEÇON DE DANSE. Oî

conciles ; la danse la plus dccenlc conduit droit à Tenfer.

— Ahî M. l'abbé, le roi David ne dansail-il pas, moins af^réal)lement (]u'on ne danse à rOjH ra , il est vrai? Les Naïades ne dansentelles pas sur la plaine liquide?

— M. le danseur, interrompit l'abbé en prenant un ton dtî prédicateur, je suis charjjé par madame la comtesse de veiller sur les mœurs de sii lille <|ue vous |)erverlissez!

— Voilà une plaisante prétention, Monsieur, répli(}ua Lucile déterminée à tenir té(c à ce tyran tonsuré; je vous prie, cl, au besoin, jo vous ordonne de vous retirer !

— C'est moi (|ui me retire, Mad»'mniselle, dit le maître de danse (pii appréciait assez le crédit de 1 ablni Costis dans la maison pour ne pas oser le condialtre en face; ma leeon est iinie depuis ({uelques minutes, et Nuusôles fatiguée. Mademoiselle, comme une prêtresse d'isis (pii a battu cinfpianto entrechats et arrondi quinze boulVantes.

CN .NOUVEAU lAHTUFE.

— PF.nMETTEZ-Moi (Ic sorlii* à mon tour, M. l'abbé? dit (iùremeiit Lucilc,(jue Fabbé Coslis avait arrètct' par b* bras aussitôt (|ue le danseur se fut es<|uivc en ganil)adanl.

— .Non , ma cbarmanle , vous resterez ! reprit-il en lui faisant violence pour la contraindre à s^asseoir auprès do lui sur un sopha :

Croyez-vous que j'aie chassé ce baladin pour que vous m'échappiez ?

— Mais enfin, Monsieur, avez- vous l'intention de me faire la loi? repartit Lucile qui

haussa la voix pour attirer quelqu'un. Vous mériteriez...

— Çà, que méritai-je , ma toute belle? dit l'abbé qui lui tenait les mains dans les siennes et qui l'empêchait de s'enfuir. Vous méritez, vous , que je vous enlève! Vous allez me suivre de bonne volonté, sinon...

— Vous suivre, Monsieur! reprit-elle indignée autant que surprise. Laissez-moi ! je vous ordonne de me laisser , ou j'appelle du monde?

— Je vous avertis que nous sommes seuls dans la maison j votre mère est enfermée dans son oratoire; M. le comte est sorti avec sa voiture et ses gens ; j'ai écarté vos femmes et les autres domestiques : il n'y avait que ce sauteur qui pût faire obstacle à mes desseins , je l'ai congédié .

— Où voulez-vous donc me conduire ? ré-

UN NOUVEAi; TAUTUFE. 95

f»li<|iia Liicile en rtîsisliiut aux cflbru qui l'entraînaient.

— Si vous Insistez , j'aurai recours aux grands moyens : toutes mes mesures sont prises, et bien prises; il y a une eliaise attelée (|ui nous attend au coin de la rue voisine ; je \iàis , de gré ou de iorce , vous transporter jus- <pie là , et en moins d'une heure nous serons a l'abri des |>oursuiles. J'ai choisi |KJur notre retraite un lieu où[)ersonne ne nous ira chercher.

— Éloignez-vous, scélérat! s'écria Lucile elTrayée ; ou bien, je vous fais jeter à la |K)rte fKir les valets !

— Je >ous aime , adorable Lucile , dit l'abbé qui s'était mis à genoux devant elle en lui l)aisant les mains; je vous aime depuis des aniM-es , en dépit de vos dédains et de votre indilVérence ! J'ai adopté un [>arti extrême , je l'avoue, mais aussi ai-je tout prévu pour, le faire réussir. iNulle puissance humaine ni divine ne vous s;iuvera î

— Je ne comprends i ieii a ce langage ,

M. l'abbé, repartit la jeune fille en affectant une tranquillité d'esprit que démentait le son de sa voix, ainsi que l'émotion peinte sur son visage; vous avez perdu la raison, Monsieur!., on peut venir , on peut vous entendre !

— On ne viendra pas, on n'entendra pas! 3'ai gagné concierge, servantes et laquais ; rien ne saurait mettre obstacle à cet enlèvement, et je vous conseille de vous résigner.

— Vous avez un projet abominable ! murmura Lucile qui cherchait à gagner du temps et qui comprenait la nécessité de ne pas irriter ce furieux à la merci duquel son honneur se trouvait; vous , un prêtre ! vous qui , du moins, en avez le caractère et l'habit!... Vous parlez delà sorte pour m'éprouver... Au nom de l'époux qui m'est destiné...

— Taisez-vous , Lucile! ne me rappelez pas cequi m'irrile, ce qui me désespère davantage... Sans cette funeste alliance que je me suis efforcé d'entraver pendant une année entière , je ne me porterais pas maintenant aux

UN .NOLVE\U TARTIIi:. D7

exlrénaitcs où j'ai lionlo d'èlre réduil ; c'est lu crainte de vous perdre qui m'a fait lever le inas- (|ue et recourir à la \iolence plutôt (ju'à la persuasion. Nous perdre, Lucile ! cette idée est affreuse !

— Vous ne nie perdrez pas pour cela, dit-elle en feignant de s'abuser encore sur les intentions de rai)bé Costis : après mon mariage, j'aurai grand plaisir à vous voir (pulipiefuis, j)uis(jue vous avez la confiance de ma mère; je vous |>résenlerai à M. de Hupelmont, (fui autorisera vus visites...

— Ne prononcez pas le nom de cet homme! s'écria TablKi avec une rage concentrée : je le hais! C'est lui (pii me ravit tout ce que j'aime au monde! c'ebt lui «{ui prétend à votre

main!

— Mon |)èrc et ma mère favorisent cette prétention que je ne s;iurais accueillir moins favorablement : M. de Hupelmont est digne de Testime (|u'on fait de lui...

— C'est-à-dire (pie nuu^ laime/, lainlis II. 7

que VOUS me détestez! Mais il n'est pas encore votre mari, Lucile; il ne le sera jamais, à moins qu^^il ne me tue auparavant !

— Vous n'êtes pas dans votre bon sens, mon cher M. Costis , reprit d'un air dégagé la pauvre fiancée qui frémissait pourtant du péril qu'elle courait; je vous prie de ne pas m'effrayer par de semblables folies; je vous remercie toutefois de l'afTection que vous me témoignez, et je tâcherai de n'être pas ingrate.

— Lucile^ vous avez beau faire pour fuir, un miracle seul pourrait me défendre d'exécuter ce que j'ai résolu.

— Eh ! qu'avez-vous donc résolu , Monsieur? répliqua- t-elle en passant de la douceur à l'emportement; je suis bonne vraiment de vous écouter et de raisonner avec vous!

— C'est à moi de commander et à vous d'obéir, dit l'abbé en marchant vers la porte; j'ai là des gens qui me prêteront main-forte..

tN NOUVEAU TARTLFK. 90

Ne criez pas! autrement, nous serions obligés de vous bâillonner; d'aillems, je suis décidé û brûler la cervelle à quiconque tenterait de vous secourir.

— Monstre, vous ré|)on(lrez de votre méchanceté devant Dieu!... Arrêtez, M.rabbéî.. je périrai plutôt que de quitter la maison de mon père!...

— 11 n'e^t «|u une seuh» coiulilinn que jo puisse accepter : jurez-moi «le déclarer hautement que vous n'aimez pas M. de Rupelmonl, et (pic vous refusez de ré[)0user?

— Moi, déclarer que je renonce à une union qui me comble de joie! déclarer que je naimc point M. de RujMîlmonl! vous savez qtron va nous marier?

— Ce mariage n'aura [las lieu ! s'écria l'ablK; Coslis avec ironie; j'ai là de quoi l'empôclier, ajouta*t-il en froissant des papiers cachés sous son prtit-collel.

— El qu'est-ce (pie cela, M. Coslis? demanda Lucile , émue de cette menace plus

dOO L'iN NOUVEAU tautufe.

que des précédentes. Oh! dites que vous n'en ferez rien ! Non , vous n'aurez pas ce pouvoir, et, l'eussiez-vous , je suis sûre que vous n'en useriez pas ; car vous ne voulez pas que je vous abhorre, que je vous regarde comme le plus méchant des hommes !

— Oui, je suis capable de le devenir, pour arriver à mon but, pour satisfaire mon amour, pour me venger! Tant que j'ai cru pouvoir m'opposer à ce mariage, je me suis contenu...

— Vous voulez vous venger ! et de qui ? que vousai-je fait? M. de Rupelmont ne vous connaît pas. 11 n'a pu vous nuire, et la vengeance dont vous parlez...

— Doit tomber sur lui autant que sur vous, Lucile, puisque vous l'aimez, et que c'est vous qui m'avez poussé au désespoir... Ah! Lucile^ vous me méprisez !

— Faites en sorte que je vous estime ! Comment vous aurais-je poussé au désespoir?

— 11 y a six mois , lorsqu'on s'occupa d'abord

UN NOÏ VEAl TAHIl TE. iOl

do projets (le mariage pour vous, projets vagues qui trouvèrent eu luoi un ardent adversaire, ne vous souvient-il plus du bruit que vous entendîtes un soir dans votre chambre , au moment où vous alliez vous mettre au lit?

— Sans doute, c'était le vent qui faisait craquer la fonùlre du j>etil cabinet de la servante : je fus, certes, bien honteuse d'avoir mis en émoi toute la maison pour si peu de chose.

— Vous ne me persuaderez pas que vous ignorassiez la cause de ce bruit? Avouez plutôt qui' vous saviez que j*étais caché dans une armoire?

— (Juoiî Monsieur, vous étiez caché!

— Je vous aimais depuis long-li*nq>s, et (pi()i(pie vous fissiez siMublanl do ne pas me comprendre , vos dédains m'avaient blessé au cœur en irritant mon amour : voilà {iourcpioi j'imaginai un ex|)édient hardi pour vous faire fKirlager la passion qui me consumait, f'n soir,

102 UN NOUVEAU TAnTUFt.

au lieu de me retirer comme d'habitude, je passai de l'oratoire de madame la comtesse dans votre appartement, et je me blottis au fond d'une armoire dans le cabinet de votre femme de chambre. Une lettre, que j'avais déposée dans vos coiffes de nuit, et que vous avez lue sans doute, devait vous préparer à mon apparition. Aussitôt que vous eûtes éteint la lumière et que je vous supposai endormie , de même que la servante qui couchait dans l'endroit où j'étais...

-- Quel abominable complot vous aviez formé, M. l'abbé? interrompit Lucile qui l'avait toujours soupçonné, sans le révéler à personne.

— Petite rusée , vous étiez sur vos gardes , car, dès que je sortis de l'armoire et m'acheminai à tâtons vers votre chambre, vous poussâtes de si beaux cris que l'alarme fut partout à l'instant. N'ai-je pas raison de me plaindre de ce guet-apens?

-— Je vous atteste que j'étais loin de penser

VS NOUVEAU TAniLTE. -103

4|ue vous fussiez là , dit Lucilc esi)crant amener par degrés son ravisseur à renoncer de lui-même au rapt (ju'il mtdilait... Mais comment vous êtes- vous tiré do ce mauvais pas?

— Je n'avais pas d'armes; je ne pouvais vendre chèrement ma vie , je me déterminai à liiir sur-le-champ : je verrouillai la porte du cabinet^ pendant que la servante s'éveillait à vos cris redoublés. Je déclarai ù cette iille qu'elle avait à choisir entre la mort et une grosse récompense : « Je ne suis pas un voleur, lui dis-je; il laut (jue je me glisse hors d'ici, sans être vu : aidez-moi donc à en sortir, et je vous promets, pour prix de ce service, cinq mille livresque \ous aurez demain; sinon, je vous lue pour assurer ma fuite. » Cette ûilo se rendit ùrintérct plutùt (|u'à la peur; elle ouvrit la fenêtre cl facilita ma descente dans la rue, à l'aide de ses draps. Je pris congé d'elle en jurant de lui remettre les cin(| njille liNns , et en jurant aussi loul bas de vous faire payer

lOi UN NOUVEAU TARTUFE.

cher votre perfidie : j'ai trop bien tenu parole à cette fille pour ne pas la tenir à votre égard...

r— Ah ! Monsieur, si mon père vous eût rencontré à cette heure de nuit dans mon appartement , il vous aurait frappé de son épée! reprit vivement Lucilequi essayait de continuer Ten- Iretien sur le pied d'une explication amiable.

— Qu'est-ce que la mort pour qui a fait le sacrifice de sa vie ?

— Si vous ne redoutez pas la mort, M. l'abbé^ interrompit Lucile qui ne respirait plus, vous devez appréhender du moins la justice de Dieu et les peines éternelles de l'enfer?

— L'enfer! s'écria l'abbé en éclatant de rire et haussant les épaules : cela est bon pour les petits esprits, cela peut servir aux récréalions des dévotes ; mais l'enfer existat-il , je ne ferais pas un pas pour éviter d'y tomber, si ce pas m' éloignait de vous!... Serez-vous donc insensible à cet amour qui attend son arrêt à vos pieds?

Le craquemeiit d'une porte et le cliiiuelis d'une serrure interrompirent brusquement cette requête prononcée d'un ton et avec un air qui ne laissaient pas de chances de refus.

L'abbé Coslis fut d'autant plus étonné et troublé, (ju'il avait tout disposé et tout prévu j>our le succès de cet enlèvement aucpicl il se llallail do l'aire consentir rinnocoute jeune lille.

LE PAt'VRE IIOMMF

Il murmura une exclamation do fureur en quillanl la position suppliante où il était aux genoux de Lucile ; il ne put cependant se donner assez i>onne contenance ni reprendre assez tùl son nias<|ue de tartufe, froid et austère , |>our dissininler ce qui venait de se passer et pour faire croire à la béatitude de sa contenipialion. Le sani; lui niuiitail an >isaj;«,* avec

^08 LE PAUVRE homme!

une telle force, qu'il en fut comme aveuglé, et chancela en s'appuyant contre une console.

Dés que Lucile se sentit débarrassée de l'odieuse étreinte qui la glaçait d'effroi, dès qu'elle eut recouvré la liberté de ses mouvemens, elle courut au devant du sauveur que le Ciel lui envoyait : c'était sa mère.

La comtesse de Chatay , qui venait d'entrer dans le salon , n'avait pas été médiocrement surprise d'y rencontrer sa fille en tête à tête avec l'abbé Costis, lorsqu'elle pensait l'y trouver avec le maître de danse.

Elle remarqua l'embarras de l'abbé et l'émotion de Lucile; elle vit celle-ci s'élancer vers elle en jetant un regard indigné au prêtre qui baissait les yeux , joignait les mains et affectait de poursuivre une sainte méditation. Un affreux soupçon traversa Tesprit de la comtesse, qui jusqu'alors avait accordé à son directeur une confiance illimitée, et ne s'était conduite que d'après les conseils de ce dévot personnage.

Lfc PAliNnt UOMML ! 100

Lllc n'interrogea pas Liicilc, mais clic considéra la figure houleversée de celle innoconie victime, sa rougeur pudibonde (|ui succtklait par degrés à une pâleur de morte, les traces des larmes ruisselant le long de ses joues ; madame de Cliatay comprit que sa fille n'eût piis été en cet état , si rabl)é se fût renfermé dans les devoirs de son ministère religieux : elle trembla d'avoir deviné les criminelles intentions de cet homme, (pfelle jugea pour la première fois.

En un instant , nulle souvenirs se présentèrent à son esprit et y portèrent la vérité : c'était rabl>é Coslis qui s'o|>posait depuis plusieurs mois au mariage de Lucile ; c'était lui ({ui rassemblait à plaisir les bruits les plus calomnieux contre M. de lUii)eImoul; c'était lui qui errait continuellement comme un loup ravissant autour de la jeune |)ersonne. Oucis yeux ardens il lixait sur elle! de cpielle voi\ ini<'lleuseet eart'ssante il lui parlait !

L'aventure nocturne , dans latpiolle lablnj

110 LE pauvm: homme Î

avait joué un rôle dont il ne se vantait pas, revint aussi à la mémoire de madame de Chatay, qui n'avait pas eu pourtant à se défier de ce fourbe dans les rapports de piété qu'elle entretenait avec lui : car l'abbé Costis était trop adroit pour ne pas se façonner à l'humeur des gens et pour risquer une démarche, une parole , capables de compromettre sa position auprès de ses clientes : un amour effréné pourLucile avait pu seul l'entraîner à des imprudences qu'il eût blâmées de sang-froid , et auxquelles il ne voulait pas néanmoins s'arrêter , dût-il se perdre.

— Voilà une heure qu'on sonne à briser la sonnette! dit la comtesse en relevant la dentelle noire qui lui voilait le visage et qui prêtait un caractère de sévérité monacale à sa noble et mélancolique physionomie : n'avez-vôus rien entendu, Lucile? Et vous, M. l'abbé? Je ne sais ce qui est arrivé à mes gens , pour qu'ils tardent si long-temps à ouvrir. J'ai craint un malheur!

LE PAtVRE 110)1 Mt? ill

— Madame la comlcssc , répondit l'ablw Coslis qui s'était complètement remis à la faveur dos premiers instans de silence, comme je venais de consoler votre laquais Kenard, qui n'a plus de comptes à rendre (juà Dieu , j'ai trouvé Mademoiselle prenant une Icron du danse ; et, emi)0rté par un excès de zùlc, <|uc vous excuserez ^ je me suis i)ermis d'adresser qticiques exhortations chrétiennes...

— Madame , interrompit avec énergie Lucil(» qui se sentait forte de la présence de sa mère, je vous in\ileà expulser de votre maison un misérable (|ui la déshonore!

— Quel est ce misérable? demanda la comtesse de Chatay en rougissant d'avance du scandale qu'on allait lui apprendre; est-ce votre maître de danse qu'il faut éconduire?

— Sans doute , reprit virement l'abbé Costis qui tenta d'imposer par son assurance et ses menaces indirectes à sa craintive accusatrice ; CG balladin enseigne à Idadcmoisello une fuule de danses (|ne 1 cgi ise condamne, et, d'ailleurs,

112 Le PÂiiVRE homme!

il est excommunié, à cause de l'état qu'il professe : un grand théologien a dit que l'excommunication est contagieuse. ..

— Madame , répliqua Lucile dont l'indignation fut encore excitée par cette impudence, au nom du Ciel;, ordonnez à cet homme de ne plus paraître devant vous ! il me fait horreur!

— Vous le voyez , Madame ! dit l'abbé Costis en prenant un air contrit, on ne gagne que des injures à servir la cause de l'Église militante ; mais j'ai trop de respect pour vous...

— Si vous ne sortez pas à l'instant, si vous ajoutez une parole , s'écria Lucile qui lui montrait la porte , je publierai votre infamie, et j'appellerai mon père pour qu'il vous chasse!

— 0 mon Dieu! qu'avez-vous donc fait, Monsieur ? reprit la comtesse, qui fondait en larmes et n'avait pas le courage de prendre une détermination prompte et solide. Ma chère Lucile, garde-toi des jugemens téméraires!... Les apparences sont quelquefois si trompeu-

LE l'VLNRK IIOMMk' 113

ses !... Tirez-iiloi do celle aiixiele , M. 1 ablK'?.. Seigneur Dieu, quel calice m'en\ oyez-vous, en expialion de mes péchés!

— Je me relire , ^Madame, dit Tabbé (jui ne \it pas d'aulre expédient pour fermer la Louche à Lucile : je laisse le champ libre à la calomnie, cl j'ai la conscience d'avoir tout fait pour emiK'chcr un malheur!

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