‹ La sœur de MaugrabinChapitre 25 sur 57 · L ÉTUDE DU NOTAIRE · texte numérisé non relu

L ÉTUDE DU NOTAIRE

prochain ? Quiconque s'aviserait de le dire recevrait de ma bouche un éclatant démenti , et probablement de ma main aussi , quoique j'aie soixante-cinq ans , pourvu que le personnage fût de nom et de naissance à se mesurer avec moi.

— Là, là , comme vous prenez feu , M. le comte ! A quoi serviraient les notaires , si la moindre discussion d'affaires devait entraîner un duel?

— Les notaires ont une plume , et nous autres gentilshommes une épée : à chacun son rôle ! Mais je n'ai pas besoin de réfuter une hypothèse si énorme : il est clair qu'un fou à lier ne songerait pas à me faire payer cent mille livres la connaissance de griefs imputés à la mémoire de mon honoré père; car, en pareils cas, les cent mille livres se changeraient en coups de bâton.

— Les avez-vous apportées, ces cent mille livres, pour être en mesure de contracter marché immédiatement, s'il y a lieu?

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— Je* les ai prises en traites sur mou banquier ; ruais cette préciiution était inutile , car 1 huuHiie ne roiendrapas plus (|ue son secret.

Au uicaie moment, la porte du cabinet s'ouvrit, et l'abbé Costis , (]ui avait subi une mélaniorptiose complète de ligure et d habit, s'avanea d'un pas ferme vers le notaire, <ju*il salua; mais il évita de regarder en face le comte de Cliatay , qui ne l'avait pourtant |>as rc* connu , et se plara de manière que la lumière de la lampe n'arrivait pas sur son visage , presque enseveli sous une épaisse perru(jue d'emprunt.

L'abbe , avec (pii le comte de Ciialav n avait eu que des rapports éloignés et tout-à-fail cérémonieux, était si bien déguisé avec sa fausse chevelure blonde et son costume de ville, que la comtesse elle-même eût hésité à le reconnaître pour son ancien directeur de conscience. L'abbé Costisavaild'ailleursassez d iuipudeuce et de jargon |)Our ne pas être cnd)arrassé de

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la condition séculière qu'il prétendait reprendre , afin d'essayer si Lucile lui saurait gré d'avoir jeté aux orties le petit-collet ; car il n'était devenu que plus acharné à poursuivre cette jeune fille, depuis qu'il avait échoué dans une tentative d'enlèvement combinée avec habileté et apprêtée à grands frais.

— Vous voilà donc, Monsieur? c'est trèsbien, dit M. Desbrosses qui fit asseoir l'abbé Costis à côté du comte de Chatay. Avez-vous votre fameux secret ?

— Oui, certes, répondit l'abbé en précipitant sa voix au lieu de la ralentir dans une sorte de déclamation solennelle; et vous, monsieur le comte , avez-vous les cent mille livres?

— Elles sont dans mon portefeuille à votre service , si vous me communiquez un secret qui les vaille, reprit le comte.

— Remettez-moi d'abord avant toute chose la totalité de la somme, dit l'abbé avec assu-

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rancc, et CDsiiite je vous coDlierai le 8ccrel que je possède.

— Oucjcvous romellc cent inillo livres a mes risques cl |>érils! s'écria le comte rianl aux éclats : nie prenez-vous pour une dupe?

— Je vous prends pour tout ce qu'il vous plaira ; njais si vous vous êtes ilatté que je donnerais mon secret pour un gi'and merci, je ne suis [ms Notre homme.

— Kl moi le vôtre; gardez votre secret, je garderai mes cent mille livres; ou bien, cherchez un autre ac(piéreur.

— Je n'irai [)as loin |)Our le trouver, dit d'un air et d'un ton menarans Tahbé Costis qui louchait des papiers dans sa |)Oche : cela se voudrait davantage.

— Qu'est-ce donc? répliqua le comte de Chatay, (|ui sentit sa curiosité piquée au vif. Votre secrrt concerno-t-il l'intluslric, le commerce 1

— Mon secret vous concerne , c'est tout ce (|ue je puis vous dire : il concerne encore trois

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autres personnes , si \ous avez à cœur de le deviner.

— Le deviner! le deviner ! je voudrais bien vous voir à ma place. Il n'y a pas beaucoup de secrets qu'on ose acheter cent mille livres.

— Je ne vous force pas de l'acheter. C'est à vous de réfléchir si votre repos, votre honneur et votre fortune doivent être estimés au dessous de cette somme.

— Mon repos! murmurait le comte en ouvrant le champ à ses pensées ; mon honneur ! ma fortune ! N'est-ce pas le secret de faire de l'or que vous m'offrez ?

— Si je l'avais, je le réserverais pour moi... Mais décidez-vous, monsieur le comte, sinon je profite de vos conseils , et je vais me mettre en quête d'un acheteur.

— Quoi ! vous voulez que je me dessaisisse de mes cent mille livres, avant d'apprécier au moins l'importance de votre secret? Si c'était quelque fadaise!

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— Votre proposilioii n l'st poiiU acceptable, Monsieur, dit le notaire <jui avait écoute co débat avec attention : ou votre secret vaut les cent niille livres (jnr nous rcriamez , et alors peu ini[>orlr (|uc vous les touchiez d'abord; ou il ne vaut rien, et, dans cette alternative, M. le comte ne |>eut se livrer à votre merci; moi, son conseil, je ne le soullrirai pas, et je m'opixoserai de toutes mes forces à ces conventions aléatoires <|ui couvreul (juelque embûche, j'imagine. Vous vous êtes grossièrement trompé, Monsieur, si vous avez cru rpie je prêterais les mains à un semblable marché.

— Ma déliaiice témoigne de ma bonne foi , repartit l'abbé Costis ()ui n'était pas homme à se déconcerter ni à (|uiller la partie : une fois mon secret révélé, n'aurai-je pas cédé le gage dos cent mille livres que je veux en échange de ce secret? Mais, je vous le répèle, je ne suis pas en i>eine d'avoir autre part le priv «jui vous semble exorbitant; j'accordais seulement la

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préférence à M. le comte. Adieu, Messieurs, je remporte mon secret.

— Un moment , dit le comte de Chatay qui avait le plus grand désir d'apprendre ce secret : vous assurez que cela regarde mon repos, mon honneur et ma fortune?

— Oui, M. le comte, répondit l'abbé qui revint sur ses pas et se rassit doucement : délivrez-moi la somme , et sur-le-champ je vous fais juge de la valeur de ce secret ?

— N'en voulez-vous pas faire juge M. Desbrosses? répliqua le comte en fixant un œil avide sur la poche du vendeur, qui y plongeait souvent la main pour irriter la curiosité du chaland; si vous vous contentiez de vingt ou trente mille livres , je balancerais moins...

— Je ne vous ferai pas grâce de dix louis sur les cent mille livres, M. le comte; je ne suis pas un juif, et je n'ai pas le projet de vous surfaire.

— Hé bien! arrangeons-nous mieux : M. Dos-

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brosses, dont la bonne loi vous inspire ceriainenicnt aulanl Je conliance qu'à moi, sera juge de ri 01 por lance du secret, et je ra'enrap- |)orlerai a\ouglément à son avis; je vous en donne ma parole de genlilliomme et de marin.

— Entendons-nous , Messieurs , dit Tablai Costis qui arrivait à son but par de savantes circonvolutions : je ne dois |>as tenir plus que je n'ai promis?

— Vous avez promis, en échange d'une somme de cent mille francs payée d'avance, rcfKirtit naï>emuntM. Desbrosses, la révélation d'un secret capable d'intéresser le repos, T honneur cl la fortune de M. le comte de Chatay.

— Je ne m'en dédis pas, Monsieur, etj'exéculerai de |K)int en point les clauses de ce traité en ce ()ui dépend de moi : le secret inijK)rte au repos, à l'honneur cl à la fortune de M. le comte.

— C'est tre:>-bien, dit M. Desbrosscs qui acceptait l'arbitrage otlert à sa loyauté |xir les

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deux parties contractantes; je n'aurai qu'à me prononcer là-dessus.

— Si ce secret importe à mon honneur, s'écria le comte inspiré par un subit et involontaire pressentiment, je ne me plaindrai pas de ce qu'il m'aura coûté. Mon honneur, Monsieur, c'est l'honneur d'une des plus'nobles maisons de la Bretagne, c'est l'honneur d'un des plus fidèles serviteurs du roi : j'ai été blessé dans vingt combats sur mer; j'ai été fait prisonnier par les Anglaisa bord du Rubis, qui coulait bas; j'ai quitté la marine après l'affaire du cap Finistère, en il Al, qui fut si fatale au pavillon français; j'avais été créé chevalier des ordres du roi , pour récompense de ma belle résî stance à l'ennemi trois fois supérieur en nombre; je devais obtenir un jour ou l'autre le grade d'amiral...

— Il ne s'agit point de l'honneur que vous croyez , et qui se représente par des cicatrices et par des croix; c'est un honneur plus délicat, auquel on a porté atteinte...

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— Monsieur' inlorroiiipil lo roinio , (|in s':iporrnl |)onr la première fois que l'acconl «le cet homme lui était familier; l'honneur (Tun militaire ne peut être trop susceptible. Tel est donc le motif (jui me pousse à consentir à ce pacte extraorilinaire, pourvu que M. Desbrosses vienne me déclarer par serment que la chose intéresse de prés mon honneur et accessoirement mon repos et ma fortune.

— r/est Irés-bien , reprit le notaire (\\\\ lit passer l'abbé Costis dans la pièce voisine; je répondrai sur ces trois points capitaux.

— Monsieur, dit au notaire l'abbé Costis qui relrou\a l'habitude emphalifpic de sa voix de prêtre, je vous somme de vous bornera ces trois points , sans vous laisser aller à des considérations «pie M. le comte se n'servcde faire. \ oici l'occasion de montrer si vous êtes juste ou non. .\u reste, je nous avertis que vous joueriez gros jeu ù me tromper ; car ce ne serait pas cent mille livres que j'exigerais |H)ur vous punir !

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Dès (|iic 1 étranger se fui cnfonné avec M. Desbrosses, le comte do Cliatay se repentit (le s*ôlrclro|) avann* pour pouvoir reculer san^ paraître peu scrupuleux obser\alcur de sa parole:il ne craignait pas siulfincnl de perdre les cent mille li\res (ju'il exposait au prolit d'un»' friNole curiosité; il craignait encore davantage d'apprendre ce secret (pi'on voidait lui vendre

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et dont il n'avait garde de soupçonner la nature, quoiqu'un appel fait à son honneur eût éveillé aussitôt mille petites susceptibilités de mari.

Un mari est, pour ainsi dire , tout hérissé d'épines qui le piquent à la fois , de quelque côté qu'on le touche, et chez lui ces piqûres d'amour-propre s'enveniment plus vite que les blessures profondes.

C'était le premier soupçon qui pénétrait dans son esprit au sujet de sa femme : mais il ne le conserva pas long-temps, et il eut honte de l'avoir accueilli avec une sorte de stupéfaction : il eût donné les cent mille livres qu'on lui demandait, il les eût données sans regret et sans hésitation, pourvu que ce malheureux soupçon ne vint plus l'affliger.

— Mais non , pensait-il, ce secret doit intéresser surtout ma fortune?

En partant de cette donnée matérielle, il retournait naturellement vers ses fantaisies et ses rêves de pierre philosophale; il oubliait les

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ilrnégalions formelles île rinconiui , à ce i)iopos; il rassemblait avec ardeur tout ce (|iii j)Ouvait servir à fonder celle croyance, et ils'ima^'inaitdéjà que ces cent mille livres produiraient d immenses bénéfices; il abordait même, pour s'étourdir , l'énumération licti>e des gains qu'il tirerait de ce fertile secret, comme d'une mine d or , et à Taidc desquels il |K)urrail augmenter le bien-être de sa lille et de sa fi'uime.

A ce nom, toute son anxiété se ra\i>ait, et il 11 osait plus interroger son honneur aux abois , de peur d'entendre la ré|)onse (pi' il redoutait: il eùl souhaité en être quitte pour plus décent milh" livres! Heureusement, res[»oirlui revenait a\ec sa tendresse et son estime pour la comtesse, «pii <lejmis tant d'années se retirait dans la solitude et dans la prière^ alin de fuir les occasions de péché.

Il maudissait tout bas le mauvais génie (|uile lournïenlait de ridicules terreurs, et il s'ol»>linait de nou\eau a prévoir quehpie grand résul-

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