I.FS PEPRÈSAIIIES
çantes avec leurs dents blanches et leui^s yeux de flamme entre les épis ; le lieutenant du Maugrabin , la dague au poing, se présenta le premier et arnHa le cheval par le mors.
Schariar fut aussitôt entouré de brigands qu'il s'étonna de trouver si empressés à sa rencontre , et qu'il salua d'un cri de joie auquel nul ne répondit : ce silence était de sinistre augure.
— Schariar, qu'as-lu fait de ton frère? lui demanda le lieutenant <.'n rinterronipanl d'un coup d'œil [Hîrrant et mocpieur.
— Mon frère ! ré|>éta Schariar troublé de cette question (pii le frappa connue un écho de celle de Morabba ; vous ne me l'avez pas donné en garde!
— Ce sont les mêmes paroles que Caïn dit à Dieu après le meurtre d'Abel , répliqua un des bandits, (|ui s'était instruit aux sermons des prédicateurs de la Ligue.
— Tu l'as tué! s'écria le lieutenant t<nit
joyeux de cette occasion d'assouvir sa haine contre un rival d'autorité. Oui, méchant, tu as tué ton frère !
— Moi! repartit .Schariar qui n'était pas préparé à cet assaut ; lequel de nous deux est ivre, Pincebourde ? Le vin, que tu as bu de trop, déborde par ta langue.
— - Je maintiens que tu es l'auteur de la perte du Maugrabin , reprit le lieutenant Pincebourde avec plus d'insistance et d'acrimonie : tu l'as traîtreusement occis par derrière, sinon tu l'as vendu et livré aux gens du roi pour avoir la récompense de cette capture.
— Vraiment , triple étourneau! dit Schariar qui manifesta involontairement le regret de revenir sans argent ; je te permets d'aller réclamer les six mille écus en l'audience du commissaire-enquêteur, près la porte de Bussy, à une heure de relevée..
— Oyez , frères , comme il avoue sa lâche et vilaine action : il a osé demander le prix du sang de l'infortuné Alcanzor.
LES RErnESAILLES. 9
— Quand je te dis et réfK'le qu'on no donnerait pas de ce corps mort un denier, malgré ledit publié à son de trompe !
— Vous l'avez entendu tous , frères , il avoue son crime et il en vient chercher le châtiment parmi vous, que le Maugrabin nommait ses enfans.
— (){\\\ meure, le traître, pour venger le Maugrabin notre père ! hurlèrent lesargotiers en tirant leurs poignards.
— Le Maugrabin , mes amis, est allé de vie à trépas , reprit Schariar pâle et tremblant; mais qui prouvera qu'il soit mort de ma main?
— C'est moi qui l'accuse et moi (|ui te vais convaincre de fratricide , répondit Ir lieutenant en lui désignant son fourreau vide. Où est ton couteau ?
— Je l'ai laissé choir en fusant les hotiuelons qui me poursuivaient , répliqua Sehariar ; j'ai |KTdu de même nion è|>èe , mrs pisluhls, monchai>eau, ma bourse, le diamant Malio-
met me prenne en son paradis! j'ai failli périr à l'endroit où mon frère tomba mort.
■— Et ce sang ! s'écria le lieutenant qui en aperçut les marques récentes sur les vetemens et sur les doigts du misérable qu'il avait juré de sacrifier. C'est le sang du Maugrabin! Frères, ce sang qui crie vengeance, ce sang doit être lavé dans un autre sang !
— Oui y oui , mort à Schariar ! mort au meurtrier de notre vaillant chef! dirent à la fois les argotiers qui levèrent leurs couteaux sur la victime.
— Frères! ne vous souillez pas de ce sang impur et abhorré! interrompit le lieutenant, qui arrêta les coups. Vous êtes à cette heure soldats au service du roi , sous le commandement de monseigneur le duc de Guise : il ne vous est plus permis de commettre un meurtre, même sur un meurtrier.
— Hé bien! il faut lier de cordes ce méchant, dit un delà troupe, et le livrer au bour-
LES BEPRÊSAII.LES. %%
reau, comiue il a livré son ()auvre frère ? Nous irons le voir danser à la potence.
— Non , frères , faisons-nous justice par nos mains, dit Pincebourde à (|ui la réllexion avait fourni une vengeance com[)atiljle avec ses scrupules ; car ce fourbe Scliariar pourrait bien requérir sa grâce en se gloriliant d avoir égorgé le Maugrabin, et le parlenjeut le renverrait absous avec une bonne somme. Voici corn* ment nous nous laverons les mains de ce (|ui adviendra pour la |»eine du fratricide.
Pendant «pie \o lieutenant expli<piait aux princijKUix de la bantle le traitement «pi'il réservait à Scliariar, on a\aileide>é celui-ci de dessus la M:lle , on l'avait garrotté , bâillonné; ensuit»* on Tavail allaché par les pieds à la (|ueuc de la hacpienée, (ju'on tenait fortement par la hrid»'; puis, on pendit à la croupe de celte jument encore échauirce de la traite (jirelle venait «le faire , des bouquets d*orties et de chardons
qui devaient Texciter par mille piqiians mis en jeu dans sa course.
Quand ces apprêts, que Schariar suivait d'un œil flamboyant, furent achevés , on lâcha la bride et on aiguillonna avec les poignards la haquenée , qui partit au galop en hennissant de douleur , en lançant des ruades et entraînant après elle l'assassin d'Alcanzor^ meurtri, brisé^ déchiré contre les pierres, les arbres et les haies.
Un immense éclat de rire s'éleva des champs deseigle : Schariar n'était déjà plus qu'un cadavre en lambeaux!
LE CHAMP Dr DIEL.
l.ORsytE Morabba eut repris ses sens, avec la volonté de s'opposer au duel de M. de Crê- <|iii elle trouva un nouveau sujet de larmes en se ra|»|K'laut à quelles mains elle avait confié la vie et la liberté de Charles de Lorraine.
Maintenant elle ne jwuvait |)lus compter sur l'autorité de son frère Akanzor pour protéger les jours du prisonnier : elle n'espérait |»as
iA LE CHAMP DU DUEL.
même que Schariar voulût s'interposer en faveur de cet otage livré à la merci desargotiers; d'ailleurs, aurait-elle la lâcheté de supplier Schariar, qu'elle venait de maudire , qu'elle détestaità cause de son caractère perfide, à qui elle attribuait tous les malheurs qu'elle avait éprouvés dans son amour caché pour le duc de Guise?
Ces pensées bouleversaient son esprit : elle croyait entendre au loin les cris plaintifs de l'homme qu'elle aimait; elle était alors saisie de ce morne désespoir qui résulte de l'impuissance à prêter des secours actifs et urgens à une personne chère; elle s'imaginait que les brigands maltraitaient leur victime, l'insultaient, la garrottaient, la frappaient, l'immolaient peut-être : elle donnait à ses craintes, de plus en plus exagérées , l'apparence de la réalité, et elle répandait d'abondantes larmes, poussait des sanglots étouffés , se tordait les bras , meurtrissait son beau visage, murmurait des prières, invoquait Dieu et les saints.
LE CHAMP D(J DLLL. 15
Schariar et la bande du Maugrabin, se levait et se rasseyait, marcliail et s'arrôtail , sans écouter les consolations que Henri IV lui adressait avec maint éloge de ses cbarnies et mainte assurance de tendre lidélité.
Le roi, qui était M/i peu trop chaud et paillard, disent les mémoires du temps, s'enflammait pour cette charmante inconnue et ne rêvait plus (pi'aux moyens d'écarter le duc de Guise et le sire de Crécpii , parce <pie tous deu\ lui portaient ombrage.
— Sire , mon bon sire, répétait Sully à voix basse, donnez-vous garde de celte brunetlc (pii est de sang espagnol et du pays de vos pires ennemis?
— i/d, ma lille , moins de pleura , b il nous |)lalt , disait Henri à Morabba qu'il asait fait asseoir près de lui sur une grosse pierre j vous ne sauriez larmoyer da>antage, si votre galant était déjà enterre. Vos }eux rayonnans s'étcin-
clront dans ces fontaines que je voudrais tarir d'un baiser?...
-- Hélas! Monseigneur, s'ils le tuent, s'écria la Grenadine en redoublant ses lamentations , ne serai-je pas cause de sa mort!
— Ventre saint-gris! ma fille, on ne tue pas impunément dans ce royaume, et il y a des lois contre les meurtriers , auxquels le roi ne fait jamais grâce.
— Ces gens-là ne se soucient des lois et du roi , Monseigneur! Ils écorcheraientleur propre père pour lui prendre un teston sous la peau.
— Vous parlez donc des plus méchantes gens qui soient au monde , et pour lesquels on a inventé les roues , les chevalets et les potences?
— Voici le fait, Monseigneur : J'avais si grand-peur que M. de Guise vînt à se rencontrer avec M. de Créqui, lequel eut jadis l'avantage sur don Pliilippin en un duel fameux ,
LE CII\Mr m DLLI.. 17
que j ai remis Monseij,'iieiir sous la garde des cOQjpaguons du Maugrabiii.
— Holà ! ma chère lille , interrompit ie roi plus étorim* (preirrayé de celte révélaliou , (pi'y a-l-il de comniun entre vous et ces luécréans ?
— Je ne me u uinpaib pas, comme bien vous renlemlez, Sire, dit à demi-voix Sully en tirant sa rapière: cette maranc est d'intelligence avec des scélérats condamnés à mort par contumace; elle NOUS a conduit au piège, et nous n'avons (pi'à nous l'aire jourjus(ju'à la ville, répée en main.
- Eh! mon ami , il n'est pas ame \ivante :iu Pié- aux-Clercs , reprit tranquillement llemi IV : voulez-vous que nous passions au lil de réjMJe les arbres et les oiseaux <|tii se trouvent sur notre chemin? Cette iille a des yeux pleins de larmes pour témoigner de ses lionnètes intentions.
— Ouelest votre aveuglement. Sire! rejKirlit bully en soupirant : on voit rà et là trembler 11. :2
lesherbesoù sont couchés les bandits deTembuscade!
— Je vous demandais , ma fille , dit le roi avec sa bonté ordinaire, comment vous étiez en affaire avec les complices du Maugrabin ?
— Je rougis de l'avouer , Monseigneur , répliqua-t-elle avec de nouveaux gémissemens, le Maugrabin, qui se nommait Alcanzor, est mon propre frère.
— Votre frère, ma mie! reprit Henri IV en se reculant d'elle par un mouvement irréfléchi: vous avez là un détestable frère !
— Sire, ne demeurez pas en péril! dit Sully qui s'efforçait d'entraîner le roi; venez, je vous conjure , sinon je vais faire sonner alarme!
— Mon pauvre frère est mort , ajouta Morabba d'un accent triste et grave : oh! il est mort, je l'ai pressenti en ramassant ce coutelas à vos pieds , et j'en ai eu la nouvelle tout à riieure par ce cavalier ({ue vous avez vu cou-
LE CHAMP DU DLEL. iO
raul à cheval, el qui était tout sali du sangd'Alcanzor.
— En eftel , dit le roi qui profitait de l'état d'abattement de Morabba pour la presser amoureusement contre lui-même , j'ai remarqué ce cavalier vêtu d'un habit étrange ; niais [)0urquoi ne uj'avez-vous j^as prié de l'arrêter au fiQssage? Si cet homme est l'assassin de voli-e frère...
— Cet homme est mon second iVére , s'ccrîa-t-elle avoc une sombre indignation : ce fut par lui qu'Alcanzor recul le coup mortel!
— Tn fralrieidel dit le roi ému d'horreur et distrait de ses desseins sur la s^eur de ce monstre: n'attendez pas (jue je lui octroie rémission , en cas qu'il soit pris ?
— Hien au eontraire, Monseigneur, ré|>ondit Morabba d'un ton forme et solennel, je; vous sollicite de punir ce meurtrier comme il convient , car le sang vaut du sang!
— [in vérité , ma lille , votre histoire ser.iil uieneillouso à raconter, je 6Up|)(»e, et j u«i-
rais plaisir de l'onïr de votre bouclic ; mais , si vous m'en croyez , vous ne resterez pas ici , où s'en vont venir tous les fainéans et amoureux de Paris ; vous m'accompagnerez en un lieu où nous deviserons plus à l'aîse.
— Nenni , Monseigneur , je suis venue ici pour empêcher le combat de monseigneur le duc de Guise, et ici demeurerai jusqu'à ce qu'il soit hors de tout péril.
— Oui-dà, ma fille, vous m'avez dit que M. de Guise était dans les mains des larrons: je vais envoyer une compagnie de carabins pour le délivrer.
— N'en faites rien , Monseigneur : ils le mettraient à mort afin de se revenger! Ce ne sont pas des soldats qu'il faut, mais des négociations amiables.
— Ventre saint- gris! ma chère, s'écria Henri IV en riant , le prévôt des maréchaux de France est un trop haut personnage , pour négocier avec des brigands!
— Aussi, Monseigneur^ ce n'est pas vous
LE cn\Mr r»ij duel. 2i
(|ue jeprie d'aller vers cuxj mais j irai inoiniéfuc, et agirai en sorte que Monseigneur nous soit rendu !
— Hé bien ! mon ami , dit le roi bas à Maximilien de Dcthune (|ui hochait la tète en signe de défiance, que vous semble de la générosité de celte lille?
— Le menteur produit dos mensonges, comme le fraisier des fraises , réï)()ndit Sidly toujours incjuirt des suites de celte aventure : labrunetU", (|ui vous charme, conte merveilles |)Our gagner du temps et donner à ses complices le loisir de mieux prendre leurs mesures. Il y a du levain de la Ligue dans le pain (pi'on cuit pour vous , et, si vous étiez meilleur gardien de votre vie sacrée, vous m'ordonneriez d'appréhender au corps celle l>ohémienne cjui \ous jette des sorts...
— Où allez-vous, ma lille? interrompit Henri !V , suivant de prés Morahha, qui eniri'pril de rejoindre les argotiers.
— Je vais à laquéledr monseigneur \o «lue
(le Guise, répondit-elle sans s'arrêter : vous, cependant, gardez le champ où se doit faire le duel?
— Partout où vous irez, j'irai après vous , ma fille , car le Ciel vous a mise sous ma protection spéciale, et j'ai gros intérêt à ce que mal ne vous advienne.
— Que vous êtes tyrannique, Monseigneur! s'écria-t-elle en n'opposant pas d'autre résistance que des flots de pleurs : M. de Guise pensera que je le délaisse!
- Savez-vous que vous m'excitez cruellement à l'envie et jalousie envers mon cousin de Lorraine? vous l'aimez fort, dont j'enrage et suis tout chagrin.
— Assurément je l'aime, Monseigneur , répliqua-t-elle avec enthousiasme; cet amour dure depuis des années , et il ne s'est déclaré que cette nuit par la plus inopinée et la plus mystérieuse circonstance... Je ne me soucierais de vivre désormais , si je cessais de le voir et s'il cessait de m'aimer !
f.F (:n\Mp DU r»i Kl.. 2,1
— Sur ma foi ! S(' dit à lui-iiiùine ilcnii IV eD soupirant : à la façon d'aimer de cette fille, jo serais joyeux que ce fût moi qu'elle aimât; mais elle aime trop véritablement M. de Guise, pour que je me jette à la traverse de leurs amours. Aliii de m'aiïermiren cette loyale intention , je veux visiter madame de Verueuil.
— Sire, dit Lahaye qui revenait en courant de la ville où le roi Tavait chargé d'une mission secrète, il est vrai (|ue M. de Cré(|ui est arri>é de Dauphiné depuis trois jours, mais il est sorti de son hôtel deux heures avant raul>e, avec M. du llamel , f^rand-écuyer du due de Guise, pour aller à la recherche de ce prince qu'on prétend avoir été volé et assassiné, cette nuit même. Les valets de M. de Guise sont encore à l'hôtel de Créqui, la pliq>art ivres el endormis j mais, comme je me retirais, on m'a dit qu'un homme était venu, |>eu aupravanl, quérir des hardes de la part du sire deCré<|ui, lequel a failli s»' noyer dans la rivière et fut recueilli i>ar cet homme dans une maison du
Pré-aux-Clercs , où il est encore sans doute.
— M. de Guise volé et assassiné cette nuit même ! murmurait Morabba frappée de ces sinistres nouvelles que démentait la plus simple réflexion : cela n'est pas possible, puisque je ne Tai quitté qu'au jour ! Cependant je souhaiterais, pour plus de sécurité, le voir et lui dire combien je m'ennuie de son absence.
— Si M. de Créqui est logé en quelqu'une de ces maisons, dit le roi affligé de la tendresse que Morabba laissait éclater à tout propos pour le duc de Guise , nous l'aurons bientôt découvert. Ne vous désolez plus, ma fille : lorsque je tiendrai un de vos duellistes , je les défie d'en venir aux mains sans ma permission.
— Sire, dit M. de Béthune qui obéit à regret aux ordres de Henri IV, je serais moins craintif pour votre personne, si vous étiez un roi plus sévère et plus prudent : vous n'avez pas expulsé de votre royaume les Faclieux et les ligueurs; plaise à Dieu que Barrrère et Jean Chatel soient morts tout entiers!
Cependant M. (\o Crt-cini s'tiail coiivori il<»s habits qu'il avait Fait prendre à son lH*)trl,ct, après avoir prié M. du Ilauicl do payor Thospitalité et los soins des liahitniis de In maison , où il ne resta (pie le temps nécessaire |)our se sécher et attendre des vôtemens secs, il sVmpressa de sortir dans \o Pré-au\-r.lorcs avec le
26 lE DIAMANT.
duc de Guise, afin de terminer d'une manière ou d'autre le différend qui existait entre eux.
M. de Créqui, selon les mœurs de la chevalerie, ne pouvait sans ingratitude se battre avec un homme qui lui avait sauvé la vie au risque de la sienne; néanmoins il éprouvait un violent ressentiment contre ce rival que Morabba lui préférait.
Charles de Lorraine, de son côté, n'avait pas les mains liées par ce service rendu à M. de Créqui, qu'il haïssait presque, à cause de leur rivalité galante et en mémoire de la trahison que Morabba reprochait à son faux mari. Un duel paraissait donc imminent , et si le premier sujet de la querelle commencée au jeu était entièrement oublié, les nouveaux griefs des deux parties devenaient à chaque instant plus implacables et plus envenimés : l'un et l'autre se disputaient la possession de Morabba.
— Monsieur, dit M. de Créqui au duc de Guise, je ne puis sans déloyauté mettre Tépée
LE DIAMA>T. 27
à la mainconlre vous,avanl(lc vousavoirrondu le mùine service (jue je vous dois, (^'est jxjurquoi je vous i)roi)ose de vous plonger dans l'eau el de me tendre le bras pour que je vous ramène au bord. Ensuite, ma dette acquittée de la sorte, je ne serai pins tenu à rien envers vous, et nous prierons le sort des armes de décider entre nous.
— Vcrluchoux! Monsieur, jo n'ai que faire de me mouiller la plante des pieds pour rire en humeur de vous cundjaltre! répondit (Charles de Lorraine. Mais si vous êtes en peine ilu petit service que je vous ai fait, figurez-vous que vous m'avez tiré du fond do la mer, voire du ventre de (piehpii; baleine, el soyez certain (jueje ne vous démentirai [kis. Kn tout Ciis, nous aurions plut<')l fait de dégainer.
— Prélez-moi votre ép<îe, M. du llamcl, dit le sire de (irécpii, et assistez-nous comme parrain et jugi; du camp?
— Non, de jMir Dieu , je ne vous prêterai pas mon ép^M» |M)ur vous en servir conlr»* un
28 lE DIAMANT.
prince de Lorraine, s'écria M. du Hamel; outre ce, je neveux être parrain que de mon trèshonoré maître , et je ne serai pas juge du camp dans une rencontre qui peut priver la France d'un duc de Guise.
— Vertuclîoux! s'écria M. de Guise qui se rappela que Morabba lui avait ôté son épée , je ne suis guère mieux en armes que vous êtes, M. de Créqui , et il faudrait que du Hamel rompît sa lame en deux parts égales pour nous en bailler une à chacun.
— Monseigneur, dit M. du Hamel, sauf correction, entendez mon avis : moi, qui suis libre envers M. de Créqui , je m'offre à vous remplacer sur le pré , et, si vous m'agréez en qualité de champion , je ferai mon devoir de façon que vous m'avouerez pour votre serviteur; si M. de Créqui me couche par terre, il n'aura pas du moins le remords d'avoir vilainement acquitté votre bienfait. Vous plaît-i Monseigneur, de me bailler votre bénédiction? -
— Je renoncerai à ce duel, reprit M. de
m: diamant. ^
Oéqui clierclianl un accoiiiniodemeiil à sou lour, pourvu (\uc M. de Guise jure de ne jamais revoir Morabba ?
— El moi , je ferai seiiihlabL' abandon , rél»li(|ua (lliarles de Lorraine, à condition que M. de (lré(|ui s'engage à épouser en véritable mariage la pauvre lille qu'il a si niallionnèteincnl abusée?
— t/est-a-dirc (|ue nous condjallrons sans trêve ni merci , dit froidement le seigneur de Créqui. Ah! voilà mon épée (jue j'avais jetée à terre î
— Ton éi)ée, du Ilamelî dit le duc de Guise en la lui arrachant du fourreau : nicts-toi en oraison et inNO((ue pour moi les patrons de Lorraine ?
— In moment, s'il vousplait! s'écria M. de Créqui baissant la )>ointe de son épéequ'il a\ait ramassée dans l'herbe : il faut que je vous restitue ce diamant qui sans doute vous fut dérobé cette nuit , et qui revint à mon doigt par
la capture du voleur ramené par mon propre cheval en mon hôtel.
— Vertuchoux ! ce diamant se promène autant que votre cheval, mon pauvre M. de Créqui , dit en riant M. de Guise; mais il ne m'appartient plus, et je ne saurais le reprendre.
— Ne me l'avez-vous pas gagné d'un coup de dés? double six! La fortune vous a choisi pour son mignon , ajouta M. de Créqui en soupirant au souvenir de sa mauvaise chance.
— De fait , je l'avais gagné, mais je l'ai reperdu ne sais comment... Tenez, mon bon de M. Créqui , je crois que nous devons rendre à César ce qui est à César ?
— Je vous rachèterai cette bague moyennant tout ce que je possède, dit le sire de Créqui, éludant une explication qui l'embarrassait.
— Elle fut donnée à une personne qui était intéressée à votre combat avec le bâtard de Savoie : cette personne la tiendra de celui de nous deux qui survivra à l'autre. Remettez-la donc
à M. du Haincl, qui en sera dépositaire jusi\uà ce que le Ciel ait jugé entre nous î
— Votre volonté soit faite, Monsieur, dit M. de Créqtii ronge de l'airronl qu'on lui faisait indireclemcnt : je l'aurais bien retirée de voti^ doigt, cette bague que portait don Philippin dans un duel dont vous connaissez l'issue! Morabba a|)prendra de nos nouvelles par le porteur de ce diamant !
— Cessez , Messoigneurs , arrêtez î cria une voix haletante qu'entrecoupaient les l)onds d'une course précipitée. Au aoni de Dieu! par tous les saints! cessez!
Ces cris, ces pas, qui sui\aient d'autres paf et d'autres cris à petite distance, liront diversion aux idées des deux ennemis, (pii avaient déjà entamé le combat : ils le cessèrent en même temps et regardèrent d'où venait cette interruption égalemenl désagréable |>our tous deux.
C'était Morabba «fui , a|M^rcevant d'un coup
d'œil de faucon trois hommes groupés à la même place , avait quitté brusquement le soi-disant prévôt des maréchaux et s'était élancéeen criant vers les adversaires ({u'elle avait reconnus à l'agitation de son cœur. Henri IV avait oublié son âge et son rang pour courir aussi après elle en la rappelant avec les plus amoureuses pcotestations ; Sully ne vit pas son maître s'éloigner, sans s'essouffler à le rejoindre^ en maudissant cette femme qui avait mis le trouble dans l'esprit du roi , et en faisant des vœux ardens pour que ce prince n'eût pas à se repentir de sa folle confiance. La troupe de Sully, quoique gênée dans ses armes, ne voulut pas rester en arriére , et s'efforça d'accompagner le ministre qui se rassurait au cliquetis de la ferraille que ses gens faisaient résonner en marchant aussi vite que le leur permettait ce lourd équipage.
M. de Créqui reconnut le roi et baissa la tète pour cacher sa confusion; le duc do Guise fut comme étourdi par un tourbillon : Morabba,
L£ DIAMA^NT. jU^
t'i^airo par la joie de le retrouver sain el snu{\ liait lombco dans les bras de son amanl î
— Ventre saint-gris ! Messieurs, leur cria Henri IV qui éprouva un jaloux déplaisir à la vue des ciubrasseiuens de Morabl)a et du duc de Guise 9 est-ce de cette manière qu'on observe mes édits contre les duels?
— Ce genlilhouHne est le prevùt des niaieebaui, dit Murabba : il veut bien employer son entremise à em|>èclier ce fatal duel (jui me percerait le C(juur en mènïe temps que le vùlre , Monseigneur?
— Sire, répondit M. de Crécjui m présentant la poignée de son éi>ée au rui, j'ai mérite votre colère et m'y soumets liumblement; mais l'oflènse i|u'on m'a faite ne pouvait se réparer d'autre façon.
— Sire , dit le duc de Guise (\\n ne |)arvenait pas à se débarrasser des étreintes de Morabba et à se donner une eontenance res|H'ctueuse vis-à->is du roi, \ olre Majesté excusera
le trouble de cette pauvre fille qui se réjouit de me revoir vivant hors de la merci des larrons.
— Ah ! Monseigneur , demanda Morabba en se penchant toute honteuse sur la poitrine de Charles de Lorraine, ce n'est pas le prévôt des maréchaux que vous traiteriez de sire et de majesté?
— C'est le roi Henri, ma chère belle, répondit M. de Guise, et, voulant me sauver , vous m'avez perdu, car j'ai tiré l'épée en présence du roi, et me voilà, par ce fait, coupable de lèse-majesté.
— Çà, Messieurs, qui est cette jolie fille qui vous veut tant de bien qu'elle se pâme en pensant aux chances de votre duel sacrilège ? s'informa Henri, n'osant prévoir la réponse qu'il recevrait.
— Sire ! dit M. du Hamel qui mit un genou en terre devant le roi et prévint ainsi cette réponse difficile que le duc de Guise et Je sire de Créqui cherchaient dans les yeux l'un de
LE DIAMAM . 35
l'autre : la vérité est (|ue ce duel fui entre M. de Créqui et moi; j'en atteste mon épée, aux armes de la maison du ilamel , laquelle lient eneore Monseigneur, pour ce qu'il mesurait celle de mon adversaire.
— Je vous loue , M. du Ilamel , de si noblement mentir, i*épondit le roi en le relevant : mon cousin de Lorraine est heureux d'avoir de si bons serviteurs |)iirmi ses genlilsiiommes. Mais ôtes-vous devenus muets, Messieurs, ajou- Lii-l-il , et no saurai-je de vous quelle est cette gentille demoiselle ?
— Je ne la connais |Hjini! dit enlin M. de Créqui, après avoir calculé les conséquences d'un aveu.
— J'en SUIS tort aise, ventre Siiinl-gris! répli(|ua le roi en se mordant la moustache. Et vous, M. lie Ciuise , rjue dites-vous de plus?
— Je ne la connais guère ^ rc|>artit Charles de Lorraine qui ne voulut pas s'expliquer |»ar une discrétion que désapprouva son amante.
— Bon! s'écria Henri l\ i\ec pétulance,
36 hl^ DIAMANT.
j'aurai soin que vous ne la connaissiez davantage , car je prétends faire d'elle une prisonnière d'Etat.
— Sire! murmura Morabba, dont les regards impatiens gourmandaient les réticences de M. de Guise.
— Oui, ma fille, vous serez ma captive , et nous empêcherons bien que vous portiez atteinte aux cœurs de mes sujets, comme vos frères au droit des gens! Ventre saint-gris! vous servirez d'otage pour la bande du Maugrabin.
— Sire ! répéta e^icore Morabba , qui tremblait et qui regardait avec anxiété le duc de GuisC;, lequel avait deviné les intentions du roi.
— Messieurs , quel fut le motif de votre débat ? demanda Henri IV.
— La querelle commença au jeu, Sire, répondit M. de Guise.
— Elle s'irrita ensuite à cause d'une dame, répliqua M. de Gréqui furieux de voir Morabba se prononcer en faveur de Charles de Lorraine.
LT. r>f AVANT. J7
— Jeg-agcrais (\{\o la rortiine vous l'ut adverse dans les deux cas, reprit le roi eu riant : M. de Guise est houime à vous prendre l'argent ei la dame... Combien avez-vous laissé de vos deniers en ses mains?
— Cent mille livres environ, dit le sire de Créqui espiTant terminer par lacet interrogatoire au(|uel il avait hâte d'échapper.
— Ventre saint-gris ! Monsieur , j'ou ccrirai à M. de Lesdiguières, voire beau- |xt<^ , pour cju'il vousùle les moyens c|e dissiper au jeu le bien de vos en fan s!
— Sire, dit Sully bas à Henri l\ , vousplaitil r|ue je fasse rendre rép<'*eà M. de r.uisc? Jo ne puis soufTrii- qu'uîi |)rincedu sang de I.orraine ait au |>oiug une lame poiuliu* vis-à-\is d'un roi de France!
— M. de Ilosny , interrompit le rni d'une voi\ ferme et sévère , ôlez les é|>ées de ces Messieurs'
— Sire, pardonnez à monseigneur d(» r.?n\i^ ! s'écria Moral d)a faisant nu rempart de son eorj>s
38 lE DIAMANT.
à ce prince, qu'elle croyait en hutte à quelque danger. Je vous jure qu'il s'est conduit en galant et parfait chevalier.
— Hé! qu'a-t-il fait, ma fille, pour que je l'imite et vous plaise aussi?
— Sire, il a fait ce que fit naguère M. de Créqui lui-même contre don Philippin de Savoie : il a prétendu me venger des offenses de M. de Créqui.
— Ventre saint-gris! quelles offenses, ma mie?
— M. de Créqui m'a déloyalement abusée par un faux semblant de mariage , et il vint à bout d'une lâche séduction en temps que j'aimais de grand amour M. de Guise.
— Un faux semblant de mariage ! une séduction! s'écria Henri IV dont le visage devint menaçant. Que ne veniez-vous plus tôt^ ma fille, vous plaindre à ma personne? Ces griefslà sont pires que le duel , M. de Créqui !
— Sire, vous savez ce que peut l'amour , dit le sire de Créqui ne cherchant pas à nier.