UN MALHEUR NE VIENT JAMAIS SEUL
le comte en lui serrant la main : malheureux époux , malheureux père , malheureux ami , j'espère n'avoir plus besoin que d'un de frofundis et de six pieds de terre!
r>'E I AMILLK DtSOLtE.
Le comte (Io Cliaiay se rendit en toute hàtc chez le baron (io Uanioino, sans vouloir i>rrndre part à la diiuarclie (jue le notaire se chargea de friire seul auprès du lieutenant de [tolice.
Le baron était absent comme à l'ordinaire , et ne devait rentrer qu'au milieu de la nuit : il n'avait imaginr rien de mieux , pour se distraire dcb in«|ui(.ludcs résultant de la >nus-
traction des lettres de son ancienne maîtresse, que d'aller se jeter dans le gouffre de la bassette et de laisser sa mémoire au fond des bouteilles qu'il viderait à souper.
— Comment diable ! ton maître n'est point ici? dit le comte à la Tulipe, dont le bon sens champenois s'étonna de cette visite imprévue , de l'instance qu'on mettait à voir sur-le-champ le baron de Ramoine et du trouble d'esprit où paraissait être l'impatient visiteur.
— M. le baron m'a prévenu qu'il ne reviendrait qu'au grand jour, répondit la Tulipe en s'interrogeant tout bas sur l'objet probable d'une pareille visite : il compte jouer gros jeu , car il a emporté avec lui de quoi perdre une somme qui ferait le bonheur d'un maraud de ma sorte.
— Ya-t-en le trouver de ma part , et dis-lui que je l'attends chez moi ce soir memcj ne lui donne pas de répit, qu'il ne soit venu. Cours donc !
— Héî M. le comte , savez-vous (|ue jo me passor.'iis bien d'uiio telle cominissioii? rêpiiqiiu la Tulipe ((ui ne bougeait |)as plus qu'un pieu.
— Drùle! tu n'es pas encore parti? s'écria le comte en le poussant vers la porte avec plus de force qu'il ne semblait capable d'en déployer.
— Ce sont des coups de pied cl de |»oing (pic \ous m'eu\oyez chercher à la source, <lil la Tuli{>e qui ne les redoutait gurre |K)urvu (pi'il en tirât bcnélice ; M. le baron est toujours prêt à IVapper, ne vous déplaise, et si je m'avise de le déranger |iendant ((u il juue » je n'en serai pas (piitte pour des injures ; j'aurai beau lui dire que vous l'attendez pour unciffaire des jilus sérieuses et (|ue \ous ni'a>ez prié de l'avertir , il n\o battra en long et eu large.
— lié bien ! il te battra , drùle ; tu l'as mérité tant d(* fois, (ju'uiic l'ois de plus ne comptera pab. l)é|K'che*toi de ni obéir , sinon je te
fais marcher devant moi en te piquant les mollets avec la pointe de mon épée , et je vais moi-même quérir le baron de Ramoine au milieu de sa société de femmes galantes et de chevaliers d'industrie î Comme il est juste que tes pas soient payés , tu auras deux louis de gratification 5 si le baron m'a rejoint dans une heure.
— Voici que je vous l'amène , monsieur le comte, dit la Tulipe alléché par la promesse des deux louis; M. le baron a trop d'amitié à votre endroit, pour vous faire long-temps croquer le marmot. Vous plaît-il seulement de me délivrer d'avance mon pour-boire? je n'en courrai que plus vite.
Le comte de Chatay balança un moment à se faire conduire par le valet dans le tripot où M. de Kamoine dépensait si joyeusement sa santé et ses revenus; mais la crainte d'être entraîné à une esclandre publique, malgré sa ferme résolution d'agir avec calme et sang-
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froid, celle crainte seule iarrôta : il ircni |.is élé inaitre de lui , sans doule , en so Ironvanl >is-à-vis de nombreux ItMnoins, cl il se fût abandonné à des excès <|ui ne convenaient ni à un \i(.'ill;ird ni à un gcnlilhonnno.
11 préfôia donc relourner iinmédialoment chez lui, ou lappelaionl d ailleurs beaucoup de dis|>osi lions à prendre, relatives à ses intérêts de rorluue en cas de mort. 11 avait déjà médité el (i\é toutes les mesures commandées par la circonslance , lorscjuil arri\a dans son hôtel.
11 enlendit du bas de l'escalier la voix mélodieuse de Lucile, unie au son du clavecin, el il s'appuya un instant < onUc la i>orte du s;don pour écouler l'arielU' «juc chanlail la jeune |>ersonnc, à (pii le sonliiuent de la musique prétait un talent remanpiable d'exécution.
Celte ariette était fort goûtée par le comte , f)ui la demandait sou\ont afin de mieux s'endorniir apns sou|»er.
Le comte, à ce sou\enir, se scniit tout 11. 1:5
ému , et il essuya deux larmes que la comparaison de sa destinée présente avec le passé avait fait couler plutôt que le chant vif et léger de Lucile ; il composa son visage en le rembrunissant, lorsqu'il rentra tout à coup dans le salon.
Madame de Cliatay, plongée en une rêverie ascétique , ne s'occupait pas de surveiller de près les regards et les discours des deux fiancés qui s'étaient mis en tête-à-tête auprès du clavecin, sous prétexte de faire de la musique.
M. de Rupelmont, électrisé par l'expression touchante que Lucile ajoutait à son chanl , s'exaltait lui-même en se persuadant qu'ilétait amoureux à en perdre la raison ; il baisait les mains de sa future, et lui adressait de tendres complimens qui ne parvenaient pas à l'oreille maternelle : Lucile rougissait et frémissait de joie.
— - Ah! M. le comte, quel talent merveilleux a mademoiselle votre fille! s'écria M. de
Vm FAMILLK DKSOLÊK. i05
Rupt'liiioiit en suNaiiraiil a la rciicoiUrc lio bun beau-|K*re.
— Ma lille :' Je u'ai plus cio lillo!
iiiurimiia la conuc do Cliatay, qui inarcliail dans le salon à grands |>as, eu se heuilanlaux lueuliles et aux personnes.
— J'ai cbaoté votre arietle favorite , cher papa , dit Lucilo (|ui vint avec enjouement au doant du comte, et cpii faillit être renversée, lors()u'ellc lui tendait les bras pour Tenibrasser. Voulez-vous (pie je la rcconinience pour \ous? M. de Kupeluiout ailirine que je suis
en voix aujourd'hui Mais qu'avcz-vous
donc?
— Ce que j'ai! grondait sourdemenl le comte, oppressé de sanglots; ce que j'ai! ils me le demandent , comme si je pouvais leur ré|>oudre.... U mon Dieu !...
— Mon jM.'re , mon pauvre |KieI vous avez pleuic? vous pleurez encore ! décriait Lucilc, qui s'était atlacliêe au comte de Ciiata) , et qui l accablait de carcbse^.
idiy UNE FAMILLE DÉSOLÉE.
— En effet, M. le comte n'est pas dans sou état habituel, dit M. de Rupelmont. Que vous est-il arrivé, Monsieur? Permettez-moi de m'en informer, puisque je suis à présent de la famille?
— Je ne m'y oppose pas , si telle est votre envie , repartit^rudement le comte ; mais je n'ai point les pouvoirs que vous me supposez sur Lucile.
— De quels pouvoirs parlez-vous? répliqua M. de Rupelmont , stupéfait de cette manière de se dédire : n'êtes-vous pas son père? n'estelle pas votre fille?
— Monsieur! répéta d'une voix tonnante le comte de Chatay, qui crut voir dans ces paroles une allusion salyrique au secret de l'abbé Cosiis.
— 11 est certain que vous avez éprouvé quelque contrariété, insista le conseiller qui se faisait un scrupule de paraître s'intéresser déjà aux affaires du comte. ^
— Que vous importe! s'écria le comte en
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iiiaiigixanl mire ses dénis. Si je suis coiilraiii-, eliaf;rin, tlésesi>éré, nul n'a droit de le reniai - (jner, Monsieur!
— Ne vous fâchez pas , mon bon |>elit père , dit Lucile qui retenait ses |)leurs cl affectai i de sourire en présence de M. de Rnpelniont : nous sommes tristes de vous voir triste.
-— L'intérêt <|ue nous inspire votre sanli- , Monsieur, ajouta M. de Hiijiehnont pi(|ui' des rebulTades du >ieillard (juil juj^ea (piiiileux et désaj,M'éal)lc , eet intérêt réel témoif^ne assez du rcsj)Cet cl dr l afléclion (jue nuus nous avons voués : n'impute/ donc |)as à une indiscrète curiosit»' l'altenlion d'iui jjendre
— L'n gendre! Je n ai pas de gendre, Monsieur; je n'en aurai pas! interrompit le comte de Clialay avec un em|)orlement que l'eniretien ne motivait |)as en ap|Kirence.
— Ksl-ce à dire (pie vous retirez votre parole, Monsieur? dit le conseiller do la grand'cliamhre en cachant sa surprise et sa colère
SOUS une politesse glacée et ironique. En ce cas , nous n'avions que faire de signer le contrat ce matin î
— Le contrat! Oui, le contrat est déchiré, Monsieur! Ma parole^ vous l'aviez; mais ce n'est pas la mienne qu'il vous faut!... Je suis ruiné. Monsieur! La femme que vous preniez n'a plus de dot : cela est clair, n'est-ce pas? Le mariage ne peut avoir lieu, et j'en suis bien aise pour vous. Croyez-moi , ne vous mariez pas!
— 0 Ciel! que dites-vous là? reprit Lucile consternée; je n'épouserai pas M. de Rupelmont ! Que s'est-il donc passé depuis tantôt ?
Vous êtes ruiné ! est-il possible? ruiné!
Mais ce n'est pas un motif d'empêcher ce mariage? Au contraire, nous serons pauvres tous
ensemble, et nous nous consolerons M. de
Rupelmont, que décidez-vous? D'ailleurs, la ruine dont parle mon père ne s'accomplira peut être pas, et la donation que m'a faite M, de Ramoine...
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— Osez-vous prononcer ce nom , .Matlenioiselic! dit le comte en la repoussant avec indignation; attendez au inoins ()ue je sois mort !
— Mort !... Ilrlasî mon digne père, rêvénement (jui vous ruine a jeté le désordre dans vos idées : vous ne me reconnaissez plus, moi Liicile, votre fille chérie? vous avez oublié le baron deRanioine, noire meilleur ami ? Un revers de fortune est sans doute bien cruel , mais on supporte mieux un semblable désastre en se rapprochant et s'encourageant nnituellenient... Ma mère, venez nous seconder? N'enlendez-vous pas, ne voyez-vous pas ce qui se |)asse ici? Ah! sortez un moment de vos méditations et de vos prières , je vous en conjure : voiei mon père qui a besoin de toute notre tendresse , car il est bien malheureux î
— Oui, je .suis le plus uialhcureux de loub les hommes! s'écria le comte en ne se dérobant
plus aux embrassemens de Lucile qui se soulevait jusqu'à lui avec effort.
— Mon père , apprenez - nous vos malheurs? disait-elle en sanglotant. Ma mère, demandez-lui comment nous sommes ruinés ? obtenez de lui qu'il ne s'oppose pas à mon mariage avec M. de Rupelmont? Ah ! je suis bien malheureuse aussi !... Mon père!... Il ne veut
pas me répondre M. de Rupelmont, ne
nous abandonnez pas !
— Retirez-vous , Madame ! s'écria le comte en écartant avec brutalité la comtesse qui lui avait saisi les mains , et qui s'apprêtait à l'interroger en empruntant aux livres saints quelque citation convenable à la circonstance. Retirez-vous ! reprit-il avec un accent de fureur que la comtesse n'avait jamais entendu : votre vue me met hors de moi , et je pourrais me porter à quelque extrémité déplorable ! Vous êtes la cause première de tout; il n'y a que le remords qui vous punira !
— Le remords! répondit la comtesse en
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palissant et |)rrleà s'évanouir : scrais-jo cause, grand Dieu! de l'événenienl qui vous ruine ? Tirez-moi de l'anxiété où vous m'avez mise? Quel est cet événement? oh î M. le comte, c'esl dans ces occasions d*épreuve qu'on sent le besoin d'avoir do la religion î
— De la religion? de l'hvpocrisie! dit avec dédain le eouïte , résolu d'éthap|>er à une ex- |>licalion qu'il était sur le |)oinl d'aborder. Je n'ai pas de religion pour ces sortes <le choses, Madame, et je me gardei-ais bien de recourir à cette patience évangéliquc (jui n osi (jue de la likhelé. Écoulez mes ordres : ils sont irrévocables! ^nus quitterez cette maison demain , ainsi <pie votre lille; vous irez, à votre choix, dans un couvent ou dans les terres du manpu's de Clignencourt, votre frère.
— Ah! Monsieur, quel arrcl î murnnira Lucile en suppléant au silence résigné do sa mère, que les sanglots étoulTaienl , et «pii se voilait le >isage en signe de pénitence. Mon p<.îre, ayez pitié de mi méreî ayez phw do
votre fille ! Pourquoi cette séparation ? Si le sort nous a réduits à la misère , je travaillerai de mes mains pour vous fournir le nécessaire; je peindrai, je broderai ; ma mère aussi m'aidera , et nous aurons plus de force d'ame en restant près de vous.
— Lucile! dit faiblement le comte attendri par cette piété filiale, j'étais encore heureux ce matin! J'ignorais tout... Madame, continuat-il d'un ton sévère , je ne veux pas de procès ni de scandale ; je vous conseille d'imiter ma réserve , et de vous abstenir de toute réflexion. Je n'ai pas de reproches à vous adresser pour adieu : vous m'avez trop gravement oflfensé ; je vous méprise autant que je vous estimais. Obéissez à mes ordres , et sortez de cette maison avec tout ce qui vous appartient ?
Le comte de Chatay s'enfuit dans son cabinet pour se soustraire à la scène de désespoir qui suivit son départ du salon. <
La comtesse seule soupçonnait l'origine des
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Iraileiiiens <ju'<lle avait cbsuyés ; mais couiiiie elle n'avait pour confidens (jue lo baron de Uamoine et l'abbé Coslis, elle i'S|>éra encore que son uiari nïlaitpaseomplelenienl instruit, d'autant plus cprolle l'avait vu embrasser Luelle.
Elle fut tcnlcc pourtant d aller au devant d'un plus anijjle iidbrnié , et df se mettre elle-même à la merci de son é|>oux irrité en lui avouant tout cecpril pouxait i;»norer. Sa dévotion l'excitait à celte démarche plus chrétienne cpie sensée, et ce <pii la retint, ce ne lut pas la crainte de se livrer au ressentiment du comte, mais celle d'exiK)ser |>eut-étre la vie du liaron de Uamoine.
Lucile, (pli attribuait à un il« sastre commercial rexas|H}ration et la conduite étran^^e de son f)ére , se lamentait à l'idce de son mariage rompu , t'I poursui\ail de (pirstions insidieuses la comtesse , <pii se retranchait , )mmii ne pas y ré|)ondre , dans ses distractions mysticpies.
M. de Rupelmont, étonné, intrigué et surtout blessé de l'humeur fantasque du comte, se bornait à des lieux communs de condoléance : il était bien refroidi pour son mariage , sinon pour sa future.
LE CAKILL.
M. DF.snnossEsseprésenla pourvoir le coiulc (le Cliatay (|ui avait ordonné de n'introduire auprès de lui (pi<' le baron do Itamoine; mais le notaire, à qui l'on rclusait rentrée du cabinet de son client, insista ((;llenient |>our y élre admis, i\\w les (lomesli(|ues n'os<*rent plus Tarrùter. M. Desbrossi's vit, en passant dans le salon , la désolation do toute cotte fa-
mille qu'il avait laissée, le matin même, si pleine de bonheur.
Le comte de Chatay,qui attendait le baron, parut mécontent de l'arrivée du notaire.
— M. le comte, lui dit M. Desbrosses , voici une lettre de cachet que m'a délivrée le lieu^ tenant de police pour faire enlever l'abbé Costis...
— Je vous remercie, mon cher et seul ami, reprit le comte touché de cet empressement à le servir : donnez-moi cette lettre de cachet , je la ferai exécuter demain sous mes yeux. Mais vous venez à propos pour me conseiller dans les arrangemens que je vais prendre, afin que tout ce qui reste de ma fortune , compromise par l'incendie de ma manufacture de Lyon, ne puisse revenir à la fille de cet homme, si je meurs dans ma vengeance... *
— 0 M. le comte, vous ne commettrez pas cette injustice! s'écria chaleureusement rjtionncie notaire : je ne prêterai jamais mon