II
l'.\ MYSTIFICATHm.
Madamf I)F. HniouDE eut le temps d'elEicer les l rares des larmes sur 6i*s joues el de se faire un niaiiilit*n avt»c s:i broderie où elle picpiail IrnltMiicnl son aigtiilii!; Anatole prit les pincettes cl s'occiJ|>a de reconstruire le feu , pendant qu'on annon(.*ail M. de La Turbinière, un de M's \oistns, un \ieil ami qu'il a\ait liéritf de son |M;reel qu'il fn^pienLiil a\er autant d#
lO.
plaisir que si leur âge eût été moins clilîérent.
M.de La Turbinièreétaitencore jeune d'idées, nonobstant ses cheveux blancs, et recherchait la société des jeunes gens, dans laquelle il n'était pas déplacé à cause de sa gaîté et de son égalité d'humeur. Il avait plus de cinquante ans.
Il n'affectait pas néanmoins , dans son habillement et dans son genre de vie, une ridicule imitation de la jeunesse; il se contentait d'être vêtu proprement , de porter du linge bien blanc, d'avoir des souliers bien cirés , une coiffure bien soignée; mais il se sentait si vert d'esprit^ qu'il appréciait peu la maturité de ses contemporains et se trouvait embarrassé avec des têtes blanches comme la sienne ; il était encore capable de bien des enfantillages, car il tenait à l'honneur de passer pour un des plus ingénieux mystificateurs de la capitale.
Depuis que la mystification avait été inventée au milieu du XVIIl' siècle pour divertir la
cour cl les favoiilcsdc Louis \V au\ <lêpen<; tlu pcti( Poinsincl , cet arl burk's<|uc sciait pcrrcclionné cl répamlu iJans la nifilleurc comi'agnic *|ui en rallblail ; ia niyslilication , loin ircmigrcr avec les grands seigneurs cl les pelils soupers, a\ail fondé en France, sous le Dirocloire, une nombreuse scclc de gens de bonne \olontc toujours prêts à s*amuser avec le prochain cl à son préjudice en exéculanl a la lettre l'axiome fameux : IjCS sotn mnt ici-lnu ])nur tios wrnus /tUiisirs.
^lais comme il n'y a pas beauroup de mérite à prendre un sol pour plastron , les niystiiicalcurs en litre satlac|uaienl de front aux j)ersonnes (|ui , par leur rang, leur caractère , leur as[>ecl , prêtaient le moins à ers malicc^s en action ou en |>aroles, dont la ffntrrir af.pl.iu- (lissait la (inesse et le su(
Cette mode, qui durait depuis douze ou quinze ans avec des retloubleuieiis de fer\eur dans le public , avait Icllemenl fiénclré dans les mœurs, qu on n*osait |>as fain» un n)au\ait
!>9 i UN :^IYSTIFICATEUn.
parti aux mystificatours ni user à leur égard de représailles brutales : un cri de réprobation se fût élevé contre quiconque eût appelé en duel ou même admonesté un de ces bouffons de salon, à qui tout était permis comme aux anciens fous attachés d'office à la maison des rois ou des princes. Cependant ces triboulets de l'empire, qui avaient droit d'entrée dans toutes les fêtes et couvert mis à toutes les tables, n'arboraient, pour insignes de leur profession , ni marotte , ni bonnet à oreilles d'âne.
M. de La Turbinière exerçait ce singulier métier avec une certaine dose d'imagination et d'habileté; mais l'habitude s'était si bien enracinée chez lui, que, faute d'avoir un sujet présent de mystification, il se tournait luimême en ridicule, presque machinalement.
Champion toujours armé et toujours en guerre contre tout le monde , il ne se figurait pas que les coups qu'il portait en aveugle eussent le moindre danger : c'est pourquoi il les
U.\ MYSTIFICATF.I R.
réilérait souvent avec une impitoyable barbt* ric. Si Tinviolabilité de son personnage ne Vcùi présorM' des conso(|iiences de sa malignité, il aurait Niiigt fois couru riMjuo de la vie , tant il frappait juste ot fort sur ses meilleurs amis.
Ce mystificateur s'était étrangement mystifié, en é|K)usant à cinipianle ans unr femme de seize, la plus nulle, la plus insignifianle , la plus ennuyeuse qui HM sortie de la c<Me dWdam , rorunn' il l<' (lis;nt en ajoutant (|ue Dieu, pour celle |>auvre création, s'était repos/-sur l'iuiprudenee d'un mari; eette femme n'a\ait rien changé au train dévie du mystificateur, |»iiis(pi*elle restait somnolente et ingouciant<* à la maison, pendant <pie M. de l.a Turbinière, choyé, caressé, adule, suffisait à peine aux dîners rpron lui donnait , aux invitations dont on Tacrablail, aux aimables surprises qu'on bii réserviil. Kn outre, madame de La Turbinière ne rachetait |»as son |»eu de nïérite jiar les charmes de la figure, et
290 ^ UN MYSTlIICÂTErn.
son mari , qui ne Tavait pas cpousôe les yeux fermés , faisait ce singulier éloge du visage disgracieux qu'il trouvait le soir sur l'oreiller conjugal :
J'ai cherché le solide dans le choix d'une (emme : la beauté passe, mais la laideur reste, la laideur dure touj ours !
Madame de Brioude le vit entrer souriant avec un air patelin et une voix doucereuse; elle tressaillit malgré elle, comme si cet abord avenant et ces démonstrations câlines fussent le prélude de quelque méchanceté , le mystificateur tenant de la nature du chat et cachant ses griffes sous sa patte de velours. Elle élait d'un caractère trop sombre et trop tranquille pour faire grand cas de l'habileté malicieuse de M. de La Turbinière^ qu'elle craignait et fuyait toujours, ne se croyant pas à l'abri d'une perfidie de cet impitoyable bourreau.
Mais Anatole , sur qui le mystificateur n'avait pas encore fait tomber sa férule, s'amusait volontiers des pasquinades dans lesquelles
i;.N MYSTIFh:4TFI R. Wl
il ne se h'ouvnil |);is [KTsonnollomtMii lalcn'Nbc; il rencontrait souvent à tahIrM. de I^ Tuiljinicredans les dijeuncrs et dîners de garrons; il j)rcnait \<)lonti(MS sa |)arl de facéties (|ue le vin et l\'nuilalion inspiraient à ce plaisant convive; d'aillours M. de ï.a Turhinicre ligurait parmi les habitués du salon et de la salle à manger de madame de Manigaud : c'était là li' théâtre le {lius ordinaire de srs myslilicalions.
— lion soir au cher voisin î dit-il en pirouettant, après lui avoir frappé sur Tépaule avec une fauïiliarilé de grand seigneur. Madame, je ne vous présente pas mes ros|)ects, parce qu'ils sont si vieux el si usés, que p4»rsonne n'en veut plus. Jeune homme , ajoutat-il d'un ton déclamatoire, mon cher Anatole, vous me faites de la |)eine, unep^^nf înr\[uîmable !
— l'ounjuoi ? reprit M. do Brioude en ouvrant i\*"^ \r\\\ étonnés , prndnnl qn'itiima
29iS UN MYSTIFICATEUR.
suspendait son travail dans Tattente de quelque grave reproche adressé à son mari.
— Oh ! vous me désespérez , mon ami , répliqua M. de La Turbunière en s'installant, les jambes étendues et la tête renversée , dans un fauteuil ; vous me ferez mourir de chagrin !
— Que je meure moi-même, si je comprends vos lamentations ! Dites-nous ce dont il s'agit; accouchez donc enfin !
— Bon ! voilà le grand mot lâché ; mais c'est à madame qu'il faut s'adresser pour qu'elle y fasse honneur. Parole la plus sacrée, vous m'affligez!
— Je vous afflige, je vous désespère, je vous fais de la peine! s'écria M. de Brioude impatienté. C'est de l'hébreu pour moi et pour ma femme.
— Savez-vous bien , Madame , que c'est une trahison? repartit le mystificateur qui, croisant les bras et hochant la tête, se tourna vers madame de Brioude et la considéra de manière à l'émouvoir.
r> %iYsTiFiC4TrrR. 9MI
— Une Irahisonî KjH'la Analolo, intrigué de celle iniorpellalion i|iii avail fail rougir cl embarrassait visiblenienl sa femme; <|nelle iraliison ?
— Lne trahison a!)Otniiial»le,(!ont vous de\ riez être Lien honteux, mon tn-s cher; une trahison (jui ne mettra pas les rieurs de votre cùlé; une trahison cpic je voudrais exprimer en termes honrn*'les...
— Morbleu ! exi>li«|iio7.->ous , M. ' I i Turbiniêre?* interrompit Anatob*, ^\m cuinmenta m mari rembarras de madame de Ikioude et arrêta sombiin s;i prns4*e sur un malheur ({u'il n'avait jamais pn'rvu dans son ménage.
— Plaltil? demanda h* plaisaniui en jouissant avec un sang-froid im|MTlurbabl(' du trouble damour-propre soulevé ilans lanu' d'Anatole.
— Je veux connaître ccllo trahison , Monsieur, dit M. de Hrioude tremblant de colère
et menaçant du regard l'innocente Emma ; j'ai besoin de la connaître, entendez-vous?
— Parole la plus sacrée ! cela s'appelle de la grandeur d'ame , de la magnanimité, de l'héroïsme! Vous avez raison, mon cher; je vous approuve ; je vous estime davantage.
— Ah! M. de La Turbinière, murmura-1- il prêt à éclater, vous ne me refuserez pas la fin de votre confidence , qui m'intéresse plus que vous ne pensez : je ne suis pas jaloux, mais...
— Mais vous pourriez le devenir : c'est comme moi, mon cher. Hélas! lorsqu'on devient jaloux , on ne tarde pas à être autre chose... En usez-vous, ajouta-t-il en offrant sa tabatière ouverte.
— Monsieur , je vous prie de cesser vos rélicences, qui chagrinent M. de Brioude, dit Emma remarquant avec anxiété l'impatience et les soupçons de son mari. /
— Je suis tout au service des dames, répondit galamment M. de La Turbinière; et je
LN M\sTim:ATi:LR. 30i
ne garderai pas plus lonj^-loinps lo silence sur la lialiison (jiie je vous reproche : \ous ne lailes pas (J'enfanl I
— La Tuihiniêrc! s'écria M. de llrioude, méconlenl d'avoir mal inlerprélé les doléances du nnsliliealeur, qui sa>ail mieux (jue |k.tsoune la silualion respecli\c des deu\ époux.
— Oui, mon bien cher, j'ai lâché le grand mol , c;ir j'aime les enfans , j'aime les liaptrmes et les dragées. Si j'élais Sa Majeslé rcm|>crcur, ou bien le Fidèle lienjcr de la rue des Lombards , je condamnerais au divorce et nieUrais dos à dos les ménages rjtiî ne feraient pas liguée : il faut des soldais j)our la guerre el dei» parrains pour les confiseurs.
— liah î répli(pia M. de Ihioude, <|ui se crut capable de soutenir l'assaut du m vstifiçateur , et (jui \\v lui pardonna [las ce coup de bnguo porle dans le \ifde l'amour-propre: vousscnex le premier démarié , mon cher ^f. «le La Turbiniére; car \ous prou\ez <|ue kb ^cus
^Oî2 UN M\STIFICATEUR.
d'esprit^ coinm(3 dit la comédie , ont fort peu de talent pour créer leurs semblables.
— Hélas! je me déclare ignorantissime sur ce chapitre, reprit M. de La Turbinière avec un front d'airain ; aussi me suis-je récusé de fort bonne grâce en abdiquant, car je ne faisais que des mystifications.
— Toujours des mystifications, M. de La Turbinière!
— En vérité , je voudrais être ce que vous n'êtes pas, repartit le mystificateur dont l'assurance effrontée augmentait à mesure qu'il osait davantage.
— Allons donc! vous voyez les choses à travers la mousse du Champagne^ dit Anatole, qui ne se sentait pas cuirassé de la môme philosophie et qui était contrarié d'un pareil entretien devant sa femme.
— Parole la plus sacrée! reprit M. de La Turbinière, armé d'un cynisme révoltant que tempérait une feinte bonhomie : j'ai eu le courage d'examiner le revers de la médaille.
\}S N\STU1CA1LLR. 303
Croyez-moi , mon Irès-clior, les < liu^-s ^ul plus elTrayaiites do loin (|uc de près, cl souveol le monde fait li des meilleurs plais, liais, eu revanche, on ne trouve pas loujours ce que Ton cherche.
— Cerles, voici la plus hardie myslificalion que je sache, dit Anatoli>, qui pensa pour la première fois (ju'il n'ilnit |>as hii-m^me à l'abri du sorl traditionnel d«'s maris. Vous ôles plii losoplie?
— Je ne suis rien encore, par malheur ! n:pli(|ua I inMiincTuble mysliiicatour en aflectanl dans sa contenance un regret impudent, qu'Anatole ne se résignait ()as à {uirlager |K)ur son propre conqile. Lcoutez-moi, mon cher : à mon âge , ne serail-il |)as i'ort agréable d'avoir chez soi de la société, des jeunes gens distingués, comme vous? Or, ce n'est pas ma tétc blanche qui peut attirer des |)arlners |H>ur mou piquet ou |>our ma conversation j je fais |)cu de cas des vieux, tel que vous me voyez, et je
saurais gré à une femme de me ménager un petit cercle de bons amis.
— M. de la Turbinière! interrompit Anatole qui , malgré sa conduite relâchée , repoussait les principes désorganisateurs du mariage que ce vieillard énonçait avec une candeur patriarcale; je ne doute pas que tout ce que vous avancez ne soit une très spirituelle, mais très-dangereuse mystification.
— Pas du tout, mon cher; je vous parle le cœur sur la main. Croiriez-vous que madame de la Turbinière ne veut pas mordre à T hameçon , quoi que je fasse? J'ai beau lui répéter tous les jours que je ne vaux plus rien, que je serais enchanté de la voir se divertir , que les jeunes gens sont aimables; eh bien! elle fait la sourde oreille par esprit de contradiction. Elle est d'une fidélité déplorable; elles'ennuie avec une vertu ridicule; elle mourra vierge et martyre , parole la plus sacrée! Cela me consterne, car je l'aime, cette pauvre victime! Qu'en pense madame de Brioude?
un iDsiiMCATLtn. :ui5
— Madame de Brioutle sorail plus surprise de votre langage, MonsiVnr, si elle pouvait oublier ce (jue vous éles, reparlil Anatole t|ue cet excès d immoralité rendit preb(|ue rigoureux on morale. Je comprends qu'on divorce, ({uand il y a ineompaliliililé d iiumcurs entre les époux; mais je ne compren<lrai jamais qu un mari tolère, bien plus, souhaite son déshonneur.
— Bravo, cher ami! sWria le m\î>tilicateur,
prenant le rontre-|>ieil de la thèse (juil v«M)ail
de soutenir en faveur de la liberté illimil» • <1 ^
femmes mariées. Scipion l'Africain et la chaste
Lucrèce n'auraient pas mieux résisté à mes
conseils tentateurs. Vous méritez d'avoir le
modèle d<*s é|X)uses, \ous, le modèle des maris.
Le diable sera bien fin qui vous fera les cornes!
Oui, Madame, vous avez un excellent mari,
que j'admire comme un héros do conlinenre,
de sagesse, «1 austérité. Oiicl malheur qu«* la
race ne s'en per|HtUi' pas! Nous sommes , iiou<
autres, des marauds auprès d'un tel nuri.