PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X
l’écriture. Que leur manque-t-il encore? La prononciation manuelle, je veux dire les signes des mots. La nature, en leur refusant l’organe de la parole, les a privés de prononcer les mots de la langue qu’ils savent. Ils ont donc besoin de la prononciation de ces mots : les signes des abbés de l’Épée et Sicard n’ont dû être inventés que pour tenir lieu de cette prononciation. »
» Nous cherchons en vain à comprendre cette nécessité d’une prononciation des mots de la langue, quand ces mots, tracés par écrit, sont suffisamment compris de ceux qui les ont dessinés et de ceux qui les lisent. L’écriture est elle-même une prononciation fixe. Les signes des abbés de l’Épée et Sicard n’ont pas été inventés pour servir de prononciation aux mots écrits. Leurs inventeurs, croyant représenter immédiatement la pensée dans ces signes d’analogie, les considéraient comme étant euxmêmes une sorte de mots mimiques. La prononciation n’est pas distincte de l’instrument qui sert à l’expression directe de l’idée; elle n’est que l’emploi de cet instrument lui-même : le mot exprime l’idée en même temps qu’il se prononce, soit qu’il se prononce de vive voix, par écrit, ou par geste.
» Plus loin, cependant, M. l’abbé Jamet, distinguant les signes qui expliquent la valeur du mot, de ceux qui rappellent seulement ce mot, semble restreindre à ceuxci la condition de n’être qu’une prononciation. Nous lui accorderions la prononciation ainsi restreinte; mais, alors, elle ne s’applique plus aux signes des abbés de l’Épée et Sicard.
» Tout le système de M. l’abbé Jamet repose, comme nous l’avons annoncé, sur la distinction qu’il établit
entre la description par gestes détaillés, scènes mimiques, pantomime , figures d’enseignement , qu’il emploie comme moyens d’explication de la valeur des mots, et les signes qu’il appelle indicateurs, ou expéditifs , ou d’entretien , qui ne font que rappeler ce même mot. C’est à cette dernière espèce de signes qu’il applique ses cinq derniers axiomes ; c’est pour ces signes qu’il exige avec raison trois conditions essentielles : la simplicité, la facilité d’exécution, une fixité invariable. On conçoit comment il se contente d’affecter un seul de ces signes au mot qui comporte plusieurs acceptions différentes, puisque le mot matériel ou articulé est toujours le même, et que le signe de rappel n’a pour but que de retracer à la mémoire ce mot matériel. U résulte de là que le signe de rappel doit aussi être entièrement arbitraire, ou, du moins, ne doit et même ne peut avoir de rapport qu’avec le mot et nullement avec l’idée; car M. l’abbé Jamet a posé en principe qu’il n’est point destiné à exprimer la chose ou la valeur du mot; et, puisque ce signe de rappel est unique pour un mot qui a les significations les plus diverses, il est visiblement impossible qu’il puisse représenter et peindre, à la fois, chacune de ces significations.
» Quel n’est donc pas notre étonnement, lorsque nous voyons cependant l’auteur nous déclarer que ces signes, qui ne doivent pas être le signe de la chose (premier axiome], ont cependant de Panalogie avec la chose qu’ils indiquent, nous répéter encore qu’il ne lui faut point désignés de rappel étrangers à la chose qu’ils indiquent, nous raconter qu’après avoir songé à emprunter les procédés des tachygraphes, il y a renoncé, par la raison que leurs signes ne font que rappeler le matériel des mots et des syllabes vides de sens; qu’ils