PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X
« IL On doit faire le signe des mots et non le signe des choses. »
Le signe, au contraire, doit être indépendant des mots; puisque les mots sont fondés sur l’onomatopée des choses, ils en sont eux-mêmes les signes. Pourquoi donc ne ferionsnous pas le signe des choses en le fondant sur la nature de ces choses dans l’ordre physique, et sur la sensation des idées dans l’ordre intellectuel? Le signe du mot ne peut pas rappeler l’idée d’une manière aussi immédiate que le signe de la chose. En d’autres termes, si le signe de la chose est presque l’idée même, le signe du mot en est simplement la réflexion, la pâle doublure. Nous le disons au point de vue des sourds-muets, l’abbé Jamet s’est étrangement trompé, en pensant que les mots donnent les idées. Ce second axiome qu’il a posé équivaudrait au paradoxe par lequel on prétendrait que les idées que la voix énonce viennent des mots, et non que les mots ont été faits pour rappeler les idées. D’après ce principe, il faudrait admetlre la préexistence du mot à l’idée, de l’effet à la cause. Pour la clarté de l’intelligence, pour la parfaite compréhension de l’idée, de la chose, du mot, chez le sourd-muet, il est nécessaire de rejeter le signe du mot, et de n’adopter que le signe de la chose. Le signe du mot est un signe conventionnel, le signe de la chose est un signe naturel. La parole rend ce que l’ouïe a appris, le sourd-muet rend par signes ce que la vue a perçu.
« III. Les signes doivent être simples, d’une exécution prompte et facile. »
Ceci n’a pas besoin d’être demandé. Dans l’art, comme dans les moyens de communication, on réduit tout à sa
EXPOSÉ HISTORIQUE, plus simple expression ; mais il faut, avant tout, le subordonner à la clarté. Tous nos signes naturels sont essentiellement simples et d’une exécution prompte, facile, claire et précise. L’abbé Jamet ne connaissait que la théorie des signes de l’abbé Sicard, et en disant que nos signes sont des pantomimes longues et compliquées, il n’a pas du tout jugé en connaissance de cause. L’ouvrage de l’abbé Sicard, dont nous avons déjà parlé, était un appât jeté à la curiosité du public. C’était moins l’ouvrage d’un instituteur consciencieux que celui d’un amateur, d’un théoricien qui s’amusait, en quelque sorte, à surprendre par la longueur, la largeur et la profondeur. Il fallait voir comment les sourds-muets se parlaient entre eux; l’abbé Jamet y aurait trouvé le filon d’une mine californienne; il aurait devancé le malheureux et illustre Bébian, car nous reconnaissons à l’abbé Jamet le génie de la charité, et nous le combattons tout en bénissant sa mémoire.
« IV. Les signes ont une forme invariable ; ils sont exécutés, toujours et par tous, de la même manière. »
Cela tombe dans une,vicieuse pétition de principe. C’est demander peu et exiger trop. La pensée peut-elle avoir une forme invariable? Deux personnes d’intelligence différente peuvent-elles comprendre et rendre de la même manière ? Le signe d’une chose, une fois admis, s’il s’en présente un meilleur qui perfectionne le premier, faut-il le rejeter? Les règles de la grammaire d’une langue sont-elles invariables depuis l’origine de cette langue ? Ne serait-ce pas renier le progrès que de se mettre au-dessus de la loi de la majorité ?