PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE X
» C’est en conséquence de cette vocation expresse des filles du Bon-Sauveur, qu’elles ont établi, sur le modèle de leur école de Caen, celles qui existent dans leurs maisons succursales d’Alby et de Pont-l’Abbé. La première, fondée par d’autres mains avant leur arrivée dans le pays, et confiée à leurs soins en 4832, compte aujourd’hui une quarantaine d’élèves; la seconde, qui date à peine de quatre ans, en a déjà trente.
» Dans ces trois écoles, le détail et la pratique des leçons , surtout pour les plus jeunes élèves, reposent principalement sur les religieuses elles-mêmes ; et nous croyons que ce choix, justifié ailleurs encore par d’innombrables succès, est fondé sur la nature et la raison (1). Remarquons, en effet, que, dans la famille, la mission d’enseigner à l’enfant la langue qu’il doit parler appartient presque entièrement à la mère, comme l’attestent et l’expérience universelle et cette expression même de langue maternelle, commune à tant d’idiomes. C’est que cette patience, pleine de douceur et de tendresse, cette condescendance naïve qui nous rapetisse à la taille du jeune enfant, pour suivre et guider, à la fois, le développement de ses idées à mesure que sa langue se délie, ces leçons de chaque instant, qui se confondent, en quelque sorte, avec les soins physiques indispensables à la faiblesse de l’âge, ce pouvoir mystérieux, enfin, d’un ineffable amour, tout cela est l’apanage de la femme et son partage privilégié. Or on sait et on a répété bien des fois que le sourd-muet encore inculte, quel que soit, d’ailleurs, son âge lors-
(1) Quel succès si ces religieuses possédaient le véritable langage mimique, les signes des choses et non les signes des mots !
qu’il entre dans nos établissements, est, sous le rapport du langage et des moyens de communication, un véritable enfant. 11 nous faut balbutier longtemps avec lui avant de l’avoir amené à comprendre ce que signifient les mots qu’on lui adresse ou qu’il doit employer lui-même pour eiprimer sa pensée.
» Mais il était essentiel de pourvoir, en même temps, à ce qu’exige la haute direction d’un enseignement spécial des plus philosophiques, qui, par les difficultés de son ensemble pour ce qui regarde la génération des idées, la marche progressive du développement intellectuel, le choix et le classement logique des procédés et des exercices qui constituent le cours éducatif, demeurât toujours placé au-dessus de la sphère de l’instruction ordinaire des femmes, puisqu’elles restent généralement étrangères à l’étude approfondie du langage et du raisonnement , à la grammaire générale qui ressort de la comparaison des idiomes, et aux recherches métaphysiques sur les lois qui guident l’esprit humain dans l’expression de ses pensées. M. Jamet a eu soin de régler ce point si important de la constitution d’une école de sourds-muets, en prescrivant que toujours chacune de celles du Bon- Sauveur soit sous la direction de l’un des chapelains de la communauté, avec lequel les religieuses institutrices doivent se concerter pour l’instruction des élèves, la matière des leçons et tout ce qu’il jugera convenable pour le bien de l’école. Or, il est permis de présumer qu’un prêtre, appartenant à cette mission, avec le zèle et le goût qui le poussent à s’y consacrer, le bénéfice de ses études classiques , la connaissance obligée de plusieurs langues, la culture habituelle de la science, et, par dessus tout,