PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE I
pensées comme s’il avait eu l’usage de la parole (1).»
Un autre philosophe, Jérôme Cardan, né à Pavie en 1501, rencontrant cette curieuse révélation dans les recherches auxquelles il se livrait, établit sommairement les vrais principes de l’art d’instruire les sourds-muets.
« Le sourd-muet, dit-il, doit apprendre à lire et à écrire... On peut exprimer un grand nombre d’idées par des signes... L’écriture s’associe à la parole, et, par la parole, à la pensée; mais elle peut aussi retracer directement la pensée sans l’intermédiaire de la parole, témoin les écritures hiéroglyphiques, dont le caractère est entièrement idéographique (2). >
Pars qui ont été le théâtre des premières tentatives de cet art.
— Stérilité de ces tentatives.
Ces vues si judicieuses ne doivent porter que bien tard les fruits qu’elles récèlent en germe. C’est l’Espagne qui entrera la première dans cette voie de perfectionnement, car l’Espagne n’a pas toujours été et n’est pas encore, autant qu’on le pense, la terre classique de l’obscurantisme. Après l’Espagne, l’Angleterre, l’Allemagne, la Hollande, l’Italie, la Russie, la France, enfin, seront, dans les XVI e , XVII e , et XVIII e siècles, successivement témoins de tentatives, plus ou moins heureuses, et de travaux consacrés à la recherche de cet art nouveau; mais, outre qu’ils seront isolés, individuels, et, pour la plupart, inconnus, ils reposeront, en général, sur un principe faux, qui, s’il avait été adopté pour la masse des sourds-muets, aurait partout frappé cet enseignement de stérilité. Quelques sujets d’élite
(I) De inventione dialecticâ, liv. III. Chap. dernier.
(î) De utilitate à malis capiendâ, liv, II, et de subtilitate, liv. XIV.
obtiendront des succès, mais le nombre de ces malheureux
rendus à la religion et à la société sera infiniment restreint.
XVI e siècle.—Pierre de Ponce, etc.
Parmi ces instituteurs de sourds-muets, nous devons citer d’abord un Espagnol, mort en 1584, Pierre de Ponce, bénédictin du couvent de Sahague, dans le royaume de Léon, qui, le premier, eut le courage de s’élever au dessus des idées reçues et de combattre d’injustes préventions. Sans la chercher, il trouva la solution du problème, soumit à des exercices méthodiques la voix brute de quelques sourds-muets, leur montra comment on forme des sons articulés et leur rendit la parole. Ce résultat mettait hors de doute l’intégrité des organes de la voix et de la parole chez le sourd-muet. Vallès, médecin de Philippe II, et lié d’amitié avec l’auteur de cette découverte, la communiqua au monde savant dans son livre de Sacra philosophiâ.
Dès lors commence à briller sur la destinée de ces êtres, jusqu’alors incomplets, l’aurore de leur émancipation et de leur régénération. C’est aux soins éclairés de Pierre de Ponce, que deux frères et une sœur du connétable Velasco, ainsi que le fils du gouverneur d’Aragon, affligés de la même infirmité, durent l’inappréciable avantage de parvenir à remplacer l’ouïe par la vue et la parole par l’écriture.
Dans ce même siècle, nous trouvons, pour la première fois en Allemagne, dans les écrits de Joachim Pasha, prédicateur de la cour de l’électeur de Brandebourg, et dans ceux de Jean Rodolphe Camérarius, des indications sur la manière d’enseigner aux sourds-muets à parler et à lire la parole sur les lèvres.
En 1581, une consultation de six médecins, les plus dis-