CHAPITRE IL
COMMENCEMENT DU XVIII* SIÈCLE. — JACOB RODRIGUE PEREIRA. — SES PREMIERS ÉLÈVES. — SA MACHINE ARITHMETIQUE. — ERNAUD. — SA DISPUTE ATEC Pe- REIRA. — L’ABBÉ DE LÉPÉE (1756). — SON ABNÉGATION. — «ON DÉSINTÉRESSE¬ MENT.— SA RÉPONSE AUX OFFRES DE LA CZAR1NE. — L’HIVER DE 1788. — SES TITRES à L’IMMORTALITÉ. — PAR QUEL HASARD IL SUIT SA VOCATION.— LE LAN¬ GAGE MIMIQUE. — OÙ L'ABBÉ DB L’ÉPÉE A APPRIS LES GESTES. — SA RÉPUTA¬ TION. — LOUIS XVI. — HOMMAGE DE LA RÉVOLUTION A LA MÉMOIRE DE L’ABBÉ DE L’ÉPÉE. — DANS QUEL SENS IL EST REGARDÉ COMME LE CRÉATEUR DE L’EN¬ SEIGNEMENT DES SOURDS-MUETS. — DISSERTATION SUR LE MÉRITE DE SON EN¬ SEIGNEMENT. — SA DÉVIATION. — SES SIGNES MÉTHODIQUES. — LEUR DÉFAUT. — POSITION DU SOURD-MUET. — LES SIGNES MÉTHODIQUES NE DONNENT PAS LA PERCEPTION DE L’iDÉE.— EN QUOI ILS CONSISTENT. — DICTIONNAIRE DES SIGNES.
— L ART D’APPRENDRE LA PAROLE AUX SOURDS-MUETS. — l’àBBÉ DESCHAMPS.
— LE SOURD-MUET DESLOGES. — UTILITÉ DU LANGAGE MIMIQUE COMME MOYEN D’INSTRUCTION.—JUGEMENT SUR LES PARTISANS DES GESTES ET SUR CEUX DE LA PRONONCIATION.
Commencement dn XVIIle siècle.
Nous avons vu que, jusqu’au commencement du XVIIle siècle, l’art d’instruire les sourds-muets flottait indécis et vague, faute d’une base solide et de règles fondamentales. Des tentatives éparses en Espagne, en Italie, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, en Suisse, brillent, un moment, comme des lueurs isolées et passagères qui s’éteignent dans un ciel nébuleux; il leur manquait un foyer, un centre commun, où tous les tâtonnements, comme des rayons divergents, vinssent se grouper pour en rejaillir plus beaux, plus sûrs et plus stables. La France, cette terre classique de toutes les inventions du génie, va devenir le foyer de l’art qui nous occupe.
Jaeob Bodrlfue rereira.—Ses premiers élèves.—Sa machine aritbmétlqne.
Parmi les instituteurs de sourds-muets que j’ai cités dans le chapitre précédent , il s’en est trouvé plus d’un qui a fait de ses moyens d’éducation métier et marchandise, et qui a eu l’effronterie de mettre à l’encan ses prétendus secrets ; témoin, entre autres, Jacob Rodrigue Pereira.
Juif, Portugais d’origine, et contemporain de l’abbé de l’Epée, il était venu en France en 1745, n’avant pu soutenir une école de sourds-muets qu’il avait ouverte à Cadix sur les principes de son compatriote Fayoso. Là il avait été accueilli avec indifférence. Paris, au contraire, ville d’exaltation et d’entraînement, cria au miracle quand il se fut proclamé l’inventeur de la méthode de rendre les sourds-muets à la société. Suffrages, pensions et titres, on vit tout pleuvoir sur l’instituteur étranger. L’Académie des sciences qu’il avait prise pour juge, reconnut, sans les connaître, la supériorité des moyens dont il faisait usage ; il fut présenté au dauphin, au roi de Suède, au roi de Pologne. Rousseau , Diderot, la Condamine, Bougainville, Fréron, l’honorèrent d’une estime particulière. Louis XV lui accorda une pension sur sa cassette et lui envoya, en récompense de ses travaux, un brevet d’interprète pour les langues espagnole et portugaise.
On citait avec exagération les essais par lui tentés sur le fils deM. d’Azy d’Etavignv, directeurdes fermes à Bordeaux. Il se vantait d’avoir formé Saboureux de Fontenay , un des sourds-muets les plus étonnants de l’époque ; mais celui-ci avait reçu ses premières leçons de Lucas , entrepreneur de bâtiments à Gange.
Pour faire calculer ses élèves, Pereira employait une