PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE II
machine arithmétique, de son invention, qu’il avait la modestie de placer au dessus de celle de Pascal.
De nos jours, inspiré par l’amitié qui le lie à la famille de M. Émile Pereira, directeur du chemin de fer du Nord, et petit-fils de Jacob Rodrigue Pereira, M. Ed. Seguin, célèbre intituteur des pauvres idiots, a essayé, dans une notice sur la vie et les travaux du professeur portugais , de réhabiliter sa mémoire aux dépens de celle de l’abbé de l’Epée ; mais hélas! comme l’a démontré M. Valade-Gabel, directeur de l’institution des sourds-muets de Bordeaux , dans son discours de distribution des prix de 1848, M. Ed. Seguin, quelle que soit d’ailleurs sa capacité spéciale, n’était nullement dans les conditions voulues pour traiter la question qu’il se posait ; et il est clairement démontré aujourd’hui, que, si Pereira a fait croître sur couches et à grands frais, au profit de familles riches, quelques fleurs et quelques fruits, de l’Epée seul, à cette époque, s’est livré à la grande culture; ses produits sont plus abondants; et il ne les vend pas, il les donne.
Emana. — Sa dispute avec Pereira.
Quelque temps après, un rival vint disputer la palme au juif portugais; c’était un nommé Ernaud, s’attribuant aussi le mérite d'inventeur, sous les auspices de l’Académie des sciences, qui avait honoré un de ses mémoires d’un rapport des plus flatteurs. Les deux émules entrèrent en lice; l’un s’évertuait à faire valoir la supériorité de sa dactylologie, perfectionnement incomplet d’un alphabet manuel qu’il avait recueilli dans les collèges d’Espagne, et qu’il enrichissait de signes propres à indiquer la prosodie des mots et la variété des intonations; l’autre exaltait, outre mesure, son
alphabet labial et guttural; mais l’uu et l’autre devaieut être
bientôt éclipsés par un rivai supérieur à tous les deux.
L'abbê de l’Épée (1756).—Son abnégation.—Son desintéressement.
Si, contre son habitude, la France est la dernière nation qui se soit élancée dans la carrière de l’enseignement des sourds-muets, c’est à elle qu’appartient, en revanche, la gloire d’avoir produit l’homme qui a compris, le premier, en quoi devait consister l’art d’instruire ces infortunés, et qui seul a consommé, à ses risques et périls, avec un dévouement au-dessus de tout éloge, le pieux et sublime apostolat de leur régénération intellectuelle.
On devine que je veux parler de l’abbé de l’Épée. Seul, en effet, il a été le Saint-Vincent de Paule de ces malheur peux ; seul, il a trouvé dans son esprit assez de force et de courage pour braver les préjugés des hommes, et dans son cœur assez d’amour et d’abnégation pour vaincre toutes les difficultés au prix de tous les sacrifices. Il ne tint pas compte des observations des théologiens les plus en renom qui condamnaient, sans pitié, son entreprise, à l’aide de quelques citations de saint Paul et de saint Augustin. Il consacra sa fortune entière (14,000 liv. de rentes), et celle de son frère, architecte à Versailles, à la nourriture, à l’entretien de ceux qu’il regardait comme ses enfants d’adoption, et aux honoraires des maîtres et maîtresses qui partageaient ses travaux. On le voyait porter des habits usés, se contenter de la nourriture la plus frugale, s’imposer toutes sortes de privations, refuser les dons que lui envoyaient les souverains étrangers, comme il avait refusé, à l’âge de vingt-six ans, un évêché que lui offrait le cardinal de Fleury, en reconnaissance d’un service personnel.