PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE II
Sa réponse aux offres de la czarlne.—L’hiver de 17SS.
Qu’on nous permette de citer un ou deux mots qui peignent, mieux que tous les faits, cet admirable philosophe chrétien : « Monseigneur, répondit-il à l’ambassadeur de l’impératrice de Russie, qui venait lui offrir, en 1780, de riches présents de la part de la Czarine, je ne reçois jamais d’or; mais dites à Sa Majesté Impériale que, si mes travaux lui ont paru dignes de quelque estime, je ne lui demande, pour toute faveur, que de m’envoyer un sourd-muet de naissance, que j’instruirai. » — « Les riches, dit-il quelque part, ne viennent chez moi que par tolérance ; ce n’est pas à eux que je me suis consacré, c’est aux pauvres; sans ces derniers, je n’aurais pas entrepris l’éducation des sourdsmuets ; les riches ont le moyen de chercher et de payer quelqu’un pour les instruire. »—Ses élèves ayant remarqué qu’il ne se chauffait pas pendant le rigoureux hiver de 1788, le forcèrent à s’acheter dubois : « Mes pauvres enfants, s’écria-l-il alors, vous voulez donc que je vous fasse tort au moins de trois cents livres ? »
Scs titres à l’immortalité. — Par quel Hasard U soit sa vocation.
Seul, l’abbé de l’Épée a brisé la chaîne du 30urd-muet ; il a transfiguré le paria, il a réhabilité l’homme; et le beau nom de père intellectuel que, dans sa reconnaissance, cet émancipé d’hier lui décerne chaque jour, reste à jamais acquis à son immortalité.
Le hasard on plutôt la Providence l’avait mis en présence de deux sourdes-muettes jumelles, dont l’instruction avait été commencée, à l’aide d’estampes, par le père Vanin, de
la Doctrine chrétienne, mort alors depuis peu. S’attendrir à la vue de ces pauvres enfants, pleurer avec leur mère, la consoler, songer à continuer leur instruction, se vouer aux sourds-muets, ce n’est pour le digne ecclésiastique qu’un seul et même élan de cœur. Rentré chez lui, il se rappelle avoir entendu dire à son professeur de philosophie que les mots de nos langues ne sont unis aux idées qu’ils représentent, que par un lien arbitraire et conventionnel. Cette réflexion est pour lui un trait de lumière. Puisque les mots de nos langues ne sont qu’arbitrairement et conventionnellement les représentants des idées, une langue de signes mimiques est donc possible ; le signe mimique étant, dans la nature du sourd-muet, ce que le signe sonore est dans la nôtre, la langue des signes mimiques devient la vraie voie qui conduira naturellement le sourd-muet à l’instruction, comme la langue des signes sonores, la parole, est celle qui nous y conduit naturellement nous-mêmes.
Lt langage mimique. — Où l’abbé de l’Épée a appris les gestes.
Le véritable langage mimique est donc celui qui se rapproche le plus de la nature, celui que comprend le mieux le sourd-muet sans culture, celui que saisissent avec empressement et que dévorent des yeux, comme leur dernière ancre de salut, ces rares sourds-muet6 bruts, qui se débattent devant nos tribunaux contre les exigences d’une loi que personne ne leur a apprise. C’est, philosophiquement parlant, la pantomime au suprême degré, la pantomime inspirée, expansive, pittoresque, bien différente de celle de nos théâtres, qui n’en est, d’ordinaire, que l’ombre et la pâle contrefaçon.