PREMIÈRE PARTIE. —CHAPITRE D. il
Tel est le point de départ de l’abbé de l’Épée, tel est le principe fondamental de son école, qui est devenue l’école française. La langue mimique, ce n’est pas lui qui l’a créée, ce sont les sourds-muets ; ce n’est pas lui qui la leur a enseignée, c’est lui qui l’a apprise de ses élèves. Il les a vus à l’œuvre; il a vu des sourds muets, venus des quatre points cardinaux, exprimer un même besoin, un même sentiment, une même pensée par des gestes, sinon semblables, du moins identiques, que leur inspire le même maître, Dieu; et l’abbé de l’Épée a recueilli ces signes, il les a dépouillés de leur écorce grossière, il les a purifiés sans les dénaturer, il les a rangés par catégories, par classes, par espèces ; il a fait dans ce travail une large part aux règles générales, une part plus restreinte aux exceptions particulières; et, comme ce n’est que longtemps après qu’une langue écrite et parlée a eu cours parmi les hommes, qu’un homme vient, qui recueille, dans un ordre plus ou moins logique, ses observations pour en faire ce que nous appelons une grammaire, ainsi l’abbé de l’Épée n’invente pas la grammaire des signes, mais il la reçoit toute faite des sourds-muets, ses élèves.
Sa répntatlon. — Louis XVI. — Hommage de la révolution à la mémoire de l’abbé de l’Epée.
11 s’est mis à l’œuvre, sans livres, sans guide, plein de confiance en Dieu ; l’attention publique s’est arrêtée sur ses travaux ; des disciples lui arrivent des provinces de France et des pays étrangers ; au bruit de ses succès, de ses miracles, les têtes couronnées s’inclinent et lui adressent d’augustes félicitations. Le local qu’il habite rue des Moulins , reçoit gratuitement, deux fois par semaine, près de cent élèves ; quatre autres maisons s’ouvrent à Paris sous
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ses auspices et sous sa direction; un établissement semblable est fondé à Bordeaux par l’archevêque de cette ville ; le roi Louis XYI assigne, sur sa cassette, au laborieux instituteur un secours annuel de 6,000 livres, et met à sa disposition un vaste local attenant à l’ancien couvent des Célestins. Le digne abbé meurt, mais ses vertus, son exemple, son nom restent. La révolution française vient, quelques années plus tard, leur rendre un dernier et suprême hommage: elle élève l’abbé de l’Épée au rang des grands hommes qui ont le mieux mérité de la patrie et de l’humanité ; elle consacre et couronne son œuvre en déclarant nationales les institutions de Paris et de Bordeaux.
Dans quel sens 11 est regardé comme le créatenr de l’enseignement des sonrds-mnets.
Ainsi l’abbé de l’Épée est bien le créateur de l’enseignement des sourds-muets, en ce sens qu’il l’a assis sur un principe sûr et fécond, entrevu, il est vrai, avant lui, mais fertilisé seulement par lui ; en ce sens que ses travaux, sa charité ont attiré sur son œuvre l’attention publique, les bienfaits des princes, la tutelle de la grande nation ; en ce sens, enfin, que l’art d’instruire les sourds-muets lui doit ses premiers et ses plus essentiels éléments d’existence et de durée.
« Si l’abbé de l’Épée, dit un des plus ingénieux professeurs de l’institution nationale de Paris, M. Léon Vaïsse, n’est pas le premier, même en France, qui se soit occupé de l’instruction des sourds-muets, il est le premier, du moins, qui ait pratiqué avec eux l’enseignement simultané, et qui en ait réuni un certain nombre pour en former une école spéciale, tandis que ses prédécesseurs s’étaient bornés à