PREMIÈRE PARTIE .-CHAPITRE II
faire quelques éducations particulières. Il parait, d’ailleurs, hors de doute qu’à son début dans cette carrière, il ignorait que d’autres y fussent entrés avant lui; et ce fut précisément à cette heureuse ignorance qu’il dut d’être conduit dans une voie plus libérale, sous tous les rapports, que celle qu’avaient suivie ses devanciers. »
Dissertation snr le mérite de son enseignement. — Sa déflation.
Est-ce à dire pour cela que cet enseignement ait été créé tout d’un bloc par l’abbé de l’Épée, tel que nous le voyons aujourd’hui ? Non, certes. Sous le double aspect de la théorie et de la pratique, entre son enfance d’alors et son âge mûr d’aujourd’hui, il y a une différence presque totale. L’école française est celle de l’abbé de l’Épée, oui, mais par son principe fondamental seulement. Et la raison, c’est que le vénérable instituteur, son principe fécond une fois posé, en a dévié presque aussitôt, et n’a cessé, depuis lors, de faire constamment fausse route. Dieu ne crée aucun homme universel; aux uns il donne la mission de jeter les fondements d’un édifice ; aux autres il confie le soin de l’élever. L’abbé de l’Épée, dans l’élan de sa sainte joie, dans l’empressement de son cœur dévoré de l’amour du prochain, n’a aperçu que le but auquel il tendait ; il n’a pas remarqué qu’à chaque pas qu’il faisait, il s’écartait de la roule qu’il s’était tracée pour se jeter à travers champs.
J’ai dit quelle idée juste et féconde l’avait préoccupé dans la création de son enseignement. Pour lui les signes, nous l’avons vu, étaient un langage, une véritable expression des idées, équivalente à la parole. Il avait remarqué que le sourd-muet possède, avant toute éducation, un certain nombre d’idées et, par suite, un certain nombre de
signes, à son service, pour les exprimer ; et il en avait tiré cette conséquence, fausse selon nous, que le sourd-muet est semblable à un individu arrivant, avec sa langue, dans un pays étranger, pour apprendre celle de ce pays; semblable à un Anglais, si vous voulez, qui débarquerait en France, pour s’instruire dans notre langue à l’aide de la sienne. Absorbé beaucoup trop exclusivement par cette idée, il pensa que l’éducation du sourd-muet ne devait se proposer qu’un but unique, la traduction d’une langue en une autre, la traduction de la langue mimique en langue française écrite ; et tous ses efforts se concentrèrent dans l’œuvre absolue de cette traduction.
Le» signes méthodiques. — Lear défaut. — Position dn sourd-muet. — Les signes méthodiques ne donnent pas la perception de i’idée.
— En quoi ils consistent.
Mais il ne tarda pas à reconnaître que la langue mimique a une allure, une syntaxe, un génie tout différents de ceux de la langue française, qu’elle est souvent primesautière comme la langue de Joinville et de Rabelais, inversible comme celle de Cicéron et d’Horace; qu’il y a, dans nos idiomes modernes, une infinité de mots que la mimique ne rend pas, qu’elle ne peut pas rendre et qui restent sans équivalents. Que fait alors notre instituteur? Pour faciliter sa traduction, il imagine d'affecter un signe à chaque mot français, il crée des signes méthodiques, arbitraires, facultatifs, conçus en dehors de la nature, étrangers à la logique ; il construit, il calque, enfin, malheureusement, la phrase mimique sur la phrase française, sans s’apercevoir qu’en opérant ainsi, il détruit, enréalité, la langue mimique. Dépouillez, eneffet,une langue de son aliure, de son génie, surchargez-la d’éléments