PREMIERE PARTIE.—CHAPITRE IL
parasites qui ne lui appartiennent pas, qu’elle repousse même par sa nature, et cette langue n’existera plus.
« L’abbé de l’Epée renonce ainsi, sans y prendre garde, dit un jeune professeur de sourds-muets, M. Auguste Houdin, à ses plus puissants moyens d’éducation ; il éteint de sa propre main le flambeau qu’il a allumé Si le sourdmuet était complètement, irrévocablement, tel que l’étranger auquel il le compare, et qui reste toujours étranger, même après ses plus grandes acquisitions faites, les conséquences de son système seraient beaucoup moins graves ; mais le sourd-muet n’est cet étranger que pour un laps de temps infiniment court. L’étranger qui, de prime abord, entreprend l’étude de notre langue et qui possède à fond la sienne, a déjà à sa disposition la plus grande partie des idées que cette dernière peut exprimer ; il a, au moins, toutes les idées d’une intelligence d’homme, parvenue au terme de son développement ordinaire. Il ne s’agit donc, pour lui, que de l’assimilation, à son profit, de signes étrangers, représentants d’idées qui lui sont familières. Mais la position du sourd-muet est tout-à-fait différente. Il n’a, lui, en son pouvoir, qu’un très petit nombre d’idées et de signes ; son intelligence n’est qne celle d’un enfant, elle n’est guère meublée que des idées de besoins, de choses, de faits matériels, appartenant à la vie usuelle. Arrive le moment où le cercle de ces idées est parcourue dans son modeste développement, le moment où Je vocabulaire des signes qu’il apporte à l’école, est épuisé. Reste alors à inspirer l’idée elle-même, à l’implanter dans cette jeune intelligence, terrain neuf, encore en friche et qui attend la culture ; l’intelligence elle-même sommeille profondément dans son esprit, que le défaut d’exercice a accoutumé à la paresse;
cette idée, il faut l’éveiller, ilfaut l’aiguillonner par l’intérêt, il faut la mettre en action, il faut la vivifier, souvent même la créer, pour ainsi dire. Comment y parvenir sans le secours de la mimique naturelle qui reproduit la chose absente, le fait absent, dont il s’agit de donner l’idée, ou dont il faut la déduire 7 Comment y arriver à l’aide d’une mimique de convention, qui ne représente que l’arbitraire, ou le caprice de l’instituteur? Il en résulte nécessairement que le sourd-muet n’apprend que les formes mimiques, ou les formes écrites, qui tiennent la place de l’idée, sans la représenter, et qu’il n’acquiert pas , le moiüs du monde , la perception de cette idée. Ces formes, certainement, s’il est en état de les reproduire,et, s’il se les rappelle, il vous les reproduira, mais absolument comme un perroquet qui répète des mots qu’il ne comprend pas.Grâce à vos signes méthodiques, vous aurez réussi à faire de votre élève un perroquet muet. En vérité, c’était bien la peine de se donner tant de mal! »
Voici encore l’opinion sur ce sujet d’un des plus habiles instituteurs, feu Bébian, censeur des études de l’école de Paris, dans son Journal de Vinstruction des sourds-muets i
k L’abbé de l’Epée.... dit-il, quel touchant assemblage de vertus ce nom rappelle à l’imagination ! La critique se tait d’abord, saisie d’un respect religieux, et n’ose porter la sévérité de son regard sur les pensées du père des sourdsmuets.
» Cependant, si, pour continuer, si, pour perfectionner son œuvre et en répandre les bienfaits, si, pour accomplir le vœu constant de ce cœur, dévoré de l’amour du bien, il faut relever les imperfections qui sont restées attachées à une invention nouvelle, nous saurons surmonter un sentiment légitime de vénération. Et pourquoi craindrions-œous