‹ La surdi-mutité (volume 2)Chapitre 31 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE II · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE II

de porter sur ses ouvrages le flambeau de l’examen, puisqu’il le provoquait lui-même ?Ce n’est pas l’invention d’une métho de, plus ou moins ingénieuse, et de quelques procédés, plus ou moins heureux, qui pouvaient attacher à son nom ces souvenirs touchants qui le feront vivre, à jamais, dans tous les cœurs sensibles- Que l’esprit, les talents, les brillante s qualités obtiennent nos applaudissements et reçoivent le tribut de notre admiration ; les inspirations de la bonté active et compâtissante sont seules vraiment dignes de nos hommages, de notre respect et de notre amour. La charité fut le génie de l’abbé de l’Epée; sa gloire est la gloire tranquille et douce de Saint Y incent de Paule ; pure comme la source d’où elle émane, elle est du petit nombre de celles qui couleront, sans altération , à travers les âges, et n’auront jamais à subir l’épreuve de la contradiction....

» L’analogie avait appris à l’abbé de l’Epée que l’on doit instruire le sourd-muet par le secoursde son propre langage, comme on enseigne une langue étrangère à un enfant par le secours de sa langue mater nelle. Une semblable analogie ne devait-elle pas l’amener à conclure aussi qu’il n’était pas de nécessité absolue que l’instituteur composât une grammaire du langage des gestes, pour apprendre la langue française au sourd-muet ? En effet, s’il s’agissait d’enseigner le français à un Iroquois, s’aviserait-on préalablement de composer une grammaire iroquoise ?

u Cette erreur, dont la funeste influence dénatura le principe delà méthode de l’abbé de l’Épée , peut trouver son explication.

» C’était en étudiant le latin qu’on apprenait le français dans les collèges; on tirait du rudiment les règles de la langue française. Pourquoi donc, voulant former une gram-

maire des signes, l’abbé de l’Épée se serait-il fait scrupule de la calquer sur la grammaire française, contre-épreuve de la grammaire latine, laquelle était regardée comme l’archétype de toute grammaire?

« De ce singulier système naquirent les signes méthodiques, mélange bizarre de quelques signes des sourds-muets avec quelques signes arbitraires, le tout modifié d’après les combinaisons des mots latins et les règles de la langue française.

» Ainsi, dès le premier pas, l’abbé de l’Epée s’écarta du principe qu’il avait lui-même adopté, proclamé, développé, d’enseigner les sourds-muets par leur propre langage. Il leur donna les signes, au lieu decontinuer à les créer, sans cesse, de concert avec eux ; il les inventa lui-même, lorsqu’ils fallait les chercher et les découvrir dans l’intuition de la pensée ; il les puisa dans la décomposition matérielle des mots français, au lieu de les tirer de l’essence même du langage d’action, c’est-à-dire , du rapport de nos idées à notre organisation. Enfin, au lieu de se mettre en quête des lois générales de l’entendement, qui peuvent seules régir ce langage, il le soumit aux lois ou plutôt aux bizarreries d’une grammaire particulière, la plus irrationnelle peut-être, et la plus capricieuse de toutes, la grammaire française ; il l’allongea, le tortura, le mit sur le lit de Procuste ; il prétendait le développer et le régler, il ne fit que le dénaturer et le défigurer; il le rendit enfin inintelligible à ceux auxquels] il était destiné. »

Dictionnaire des signes.

L’abbé de l’Épée, on le voit, n’opère pas toujours directement la translation de la langue française en sa langue mi-

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