PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE III
Le grand tort de l’abbe Sleard. — Sa définition du aourd-muet. — Tableau sombre et exagéré.
Le grand tort qn’il nous faut cependant reprocher à ce célèbre instituteur (qu’on nous permette de le dire franchement), c’est d’avoir beaucoup trop contribué, non seulement par ses démonstrations, mais encore par ses écrits, à la propagation d’erreurs dangereuses, de préjugés désolants, qui pesaient alors et qu’on voudrait faire peser encore sur cette portion intéressante/ie l’humanité. Voicicommentils’exprime dans le discours préliminaire de son Cours d'instruction d’un sourd-muet -, ouvrage dont les diverses parties manquent d’ensemble, d’ordre et d’harmonie : « qu’est-ce qu’un sourdmuet de naissance, considéré en lui-même, et avant qu’une éducation quelconque ait commencé à le lier, par quelque rèppctt que ce soit, à la grande famille à laquelle, par sa forme extérieure, il appartient? C’est un être parfaitement hui dans la société, un automate vivant, une statue, telle que la présente Bonet, et, d’après lui, Condillac, une statue défit il faut ouvrir l’un après l’autre et diriger tous les sens, en suppléant a celui dont il est malheureusement privé. Borné aux seuls mouvements physiques, il u’a pas même, avant qu’on ait déchiré l’enveloppe sous laquelle sa raison Üemmure ensevelie, cet instinct sûr qui dirige les animaux, destinés à fi’avoir que ce guide... il n’est jusque là qu’une série de machine ambulante, dont l’organisation, quant aux effets , est inférieure à celle des animaux... U n’y a point d’homme moral étiez le sourd-muet ; les vertus et les vices sont ponr lui sans réalité; en un mot, son àme est Une table rase. »
L’expérience est là poar prouver si ce tableau de la
position du sourd-muet dans son état primitif, adopté depuis par les Destutt de Tracy et les Bonald, n’est pas faux, ou, du moins, fort exagéré. Au reste, plus tard, l’abbé Sicard lui-même ajoutait ailleurs que, s’il avait émis des assertions aussi erronées, il fallait l’attribuer à ce qu’il était alors dominé par cette pensée, un peu égoïste peut-être, que le sourd-muet, sans éducation, n’était pas assez instruit pour entendre suffisamment ses questions et pour lui répondre. Mais celte faute, devait-il la reprocher au sourd-muet?N’appartenail-elle pas plutôt toute entière à l’instituteur, qui n’avait pas assez étudié le langage des gestes, reflet plus ou moins fidèle de l’intelligence de son élève?
Sa rétractation.
Voici, du reste, la rétractation formelledePabbé Sicard dans sa Théorie des signes: « Ce qui m’avait conduit à ces assertions, c’est que je n’avais pas encore eu le moyen d’interroger le sourd-muet sur les idées qu’il devait avoir eues avant son éducation. » Et plus loin il ajoute : « Le sourd-muet n’est pas aussi malheureux. Il apporte aux leçons de son instituteur une âme communicative , qui, pleine des idées que les objets extérieurs, par le ministère des sens qui en ont été frappés, ont fait parvenir jusqu’à elle, anime son regard, modifie les muscles de son visage et commande à sa physionomie cette diversité de traits et de nuances qui servent à exprimer toutes ses pensées et toutes ses affections. Enfin, le sourd-muet lui- même qui arrive de chez ses parents et qui n’a encore reçu aucune leçon, n’est pas moins éloquent que le jeune entendant, qui, chez son maître, vient apprendre l’art d’analyser la pensée et de parler correctement la