‹ La surdi-mutité (volume 2)Chapitre 41 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE III

langue dont sa première institutrice lui a fait connaître toutes les expressions, en répandant sur ses leçons le charme de l’amour maternel. Tel est donc l’état du sourd-muet au moment même qui précède toute instruction ; il n’est ni sourd, ni muet pour son instituteur. »

Malheureusement le livre dans lequel se trouve enregistrée cette si précieuse rétractation, n’est pas, de beaucoup, aussi connu que le Cours d'instruction d’un sourd-muet; et cette considération nous détermine à insérer ici ces deux opinions contradictoires. Les mettre en regard, était pour nous un acte de justice. Nous aurions été coupable, à nos yeux, de nous en abstenir.

Tort de commencer par la grammaire.—Théorie des signes.—En quoi pécbalt sa méthode.

Au jugement de l'abbé Sicard, l’abbé de l’Epée eut le tort grave de vouloir procéder presque exclusivement avec ses élèves par la grammaire générale ou métaphysique ; et cependant il partagea ce tort et l’exagéra même comme tout imitateur, bien qu’il dise dans son Cours d’instruction : « Comment l’abbé de l’Epée ne voit-il pas que jamais on n’apprit une langue ignorée avec une grammaire écrite dans cette langue?... 11 croit qu’il n’y a qu’une langue à montrer; et ce sont deux âmes à faire. »

Toutefois, pour répondre aux vues de son prédécesseur, l’abbé Sicard s’appliqua à compléter son Dictionnaire des signes , se flattant de pouvoir faciliter par là les moyens de découvrir la clef de cet idiôme universel, tant et si inutilement cherché par les savants de tous les pays et de tous les temps; mais il ne fut pas plus heureux. Sa Théorie des signes,

par la longueur des définitions et des descriptions, fatigue, dès le premier abord, l’attention du lecteur, outre l’inconvénient (et c’est un des moindres), de s’éloigner trop de cette simplicité, de cette précision et de cette vérité que le regard le moins exercé saisit dans le tableau vivant de la pensée.

Masslen et Clerc.

Comme on l’a vu, suivant l’exemple des instituteurs qui cherchent, avant tout, à briller, l’abbé Sicard s’est encore plus écarté que son prédécesseur de la route tracée par celuici j trop souvent il a égaré sa méthode ; il s’est égaré luimême dans le dédale inextricable de la plus obscure métaphysique. Semblable à ces décorations de théâtre, qui sont peintes à grands coups de brosse et que le feu seul du lustre revêt d’un charme fantastique, la méthode de l’abbé Sicard pèche par les détails et ne peut s’allier à la faiblesse native du jeune sourd-muet. Mais son génie qui aspirait à la gloire en plein soleil, négligea l’essentiel qui consiste dans la simplicité, simplicité dont le but doit être de conduire l’esprit de ce malheureux du connu à l’inconnu par un enchaînement naturel que personne mieux que lui n’était alors capable de saisir du premier coup-d’œil. Massieu et Clerc, ses disciples de prédilection, qu’il choisit parmi les plus capables et qu’il éleva, pour ainsi dire, en serre-chaude, les poussant avec grands efforts et à grands frais de veillées, ces sourds-muets fameux qu’il associa à sa renommée ou dont il fit plutôt le marchepied de sa célébrité, suffisaient à servir son ambition et lui faisaient délaisser les autres à des mains novices et à une méthode problématique.

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