PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE IV
mier et le plus grand instituteur des sourds-muets ; le génie créateur ne souffre point de parallèle.
Ses maltatnrs—Son tort fat de vouloir le bleu intempestivement.
Quant à Bébian, il eut le malheur, a dit Ferdinand Berlhier, et d’après lui Alphonse Esquiros, il eut le malheur de ne pouvoir tolérer les nombreux abus dont ses yeux étaient, chaque jour, témoins. Voyant ses efforts enchaînés par le désordre des études et par les actes du conseil d’administration, il fit entendre, à plusieurs reprises, des plaintes énergiques ; sa franchise déplut ; une circonstance acheva de le perdre : la duchesse de Berry étant venue visiter l’institution, Bébian, qu’on avait éloigné à dessein, survint tout-à-coup. Il offrit à la princesse quelques ouvrages des élèves.Madame témoigna alors ses regrets qu’on ne lui eût pas présenté ces élèves intéressants: « Si les sourds-muets ne paraissent pas devant votre Altesse Royale, dit Bébian, c’est qu’ils ne sont pas vêtus; depuis quatre mois, ils ne peuvent aller à la promenade, faute d’habits et de souliers. » Cette vérité imprudente tomba comme la foudre sur la tête des administrateurs ; deux jours après, on força Bébian de résigner ses fonctions. Le reste de sa vie ne fut qu’une lutte perpétuelle; seul contre tous, il devait échouer; il échoua. Confiant dans ses forces, dans ses lumières, auxquelles ses persécuteurs eux-mêmes étaient obligés de recourir, il avait espéré rétablir, à lui seul, l’enseignement des sourds-muets sur des bases nouvelles et consciencieuses; il se trompa: les abus ont leurs attaches dans des intérêts puissants qu’on ne tente pas en vain d’ébranler. Abreuvé, malade, tourmenté par les premières atteintes de la misère, il se sépara, avec un violent déchirement de cœur, de la France, de Paris, de ses chers
f* EXPOSÉ HISTORIQUE,
sonrds-muets qui le regardaient partir et qui pleuraient. Le 24 février 1839, il mourut à la Pointe-à-Pitre , son pays natal. Le dégoût, la persécution et l’exil, telle fut la récompense de cet instituteur dévoué, qui jeta, d’une main habile et ferme, les bases d’une révolution dans le langage des signes ; le nom de Bébian est sacré parmi les sourds-muets : ils honorent en lui l’alliance, hélas! trop commune du talent et du malheur. Son tort fut de vouloir le bien intempestivement ; sans consulter la force de la résistance, il cru t pouvoir faire remonter à la pureté de son origine l’établissement fondé par l’Assemblée Constituante; la tentative était noble, mais téméraire, le courant l’emporta. »
Ses ouvrages.—Manuel d’enseignement pratique.
— Journal de l’Instruction des sourds-muets et des aveugles.
Parmi les ouvrages de Bébian, presque tous consacrés au bien-être des sourds-muets et à leur avenir, les plus remarquables, comme les plus utiles, sont : son Manuel d'enseignement pratique des sourds-muets, et son Journal de l'instruction des sourds-muets et des aveugles. Adopté et publié par le conseil d’administration, le premier de ces deux ouvrages est devenu classique dans l’institution de Paris et dans plusieurs écoles ; c’est la partie susceptible de l’application la plus facile et la plus immédiate d’un cours théorique et pratique d’enseignement complet que Bébian aurait fait paraître, si ses moyens pécuniaires le lui avaient permis. L’autre est un excellent travail où il est traité ex-professo de l’état moral et intellectuel des sourds-muets, de leurs idées, de leur langage et de leur éducation, avec des observations judicieuses sur les procédés suivis jusqu’à lui dans l'enseignement.