PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE IY
Le sourd-muet a deux langues distinctes à ses ordres.
De cette manière, le sourd-muet a deux langues distinctes à ses ordres, deux langues maternelles, toujours prêtes à lui obéir, et dans chacune d’elles il peut exprimer spontanément sa pensée. L’abbé de l’Épée n’avait pas pensé que ce résultat fût possible. « Ne croyez pas, écrivait-il à l’abbé Sicard, que vos élèves puissent jamais s’exprimer en français, pas plus que je ne saurais m’exprimer en italien, quoique je traduise fort bien cette langue. »
C’est seulement quand le sourd-muet est parvenu à ce degré d’instruction qu’on peut lui mettre une grammaire, un dictionnaire entre les mains, car alors il possède assez la langue dans laquelle ils sont écrits, pour pouvoir les consulter avec fruit. Il en est de même des autres livres classiques qu’on trouve au début de l’enseignement secondaire dans les mains du jeune parlant. Quoique la position du parlant et celle du sourd-muet ne soient jamais complètement identiques, voici, cependant, ce dernier arrivé maintenant à un point d’où ii peut, comme le premier, parcourir le vaste cercle des connaissances humaines.
Obstacles que le sourd-muet a à surmonter—Lois physiologiques.
— Démonstration mathématique.—Sensation.
— idée et sensation-signe. - Combien le sonrd-mnet est inférieur au parlant.
—11 faut reconnaître, avec Locke, que les idées se produisent par l’intermédiaire des sens.
Hâtons-nous, toutefois, d’ajouter que ce cercle, s’il est donné au sourd-muet de leparcourir en entier, ne s’offrira d’abord à ses regards qu’hérisse de nombreux obstacles, et que, s’il parvient à achever sa course, ce ne sera pas sans avoir ren-
contré plus d’une entrave sur sa route, sans s’être heurté, chemin faisant, à plus d’une difficulté inconnue au parlant. Il est certaines lois physiologiques qui s’opposeront toujours à ce que, intelligence et volonté égales, le sourd-muet marche de pair, dans la carrière des sciences, des lettres et des arts, avec l’homme doué de tous ses sens. Qu’on me permette d’en citer un exemple ! C’est une vérité mathématique à démontrer. Il y a pour l’intelligence de l’élève deux espèces d’impressions à recevoir : celle du fait, de la vérité, et celle du signe, du mot, de la forme technique qui l’exprime, la développe et la fixe, autrement dit, la sensation-idée et la sensation-signe du fait, de la vérité. Or, l’intelligence du parlant a , si je puis m’exprimer ainsi, une porte spéciale ouverte à chacune de ces deux sensations distinctes, l’œil et l’oreille. Par l’œil, la sensation-idée arrive à son intelligence; il acquiert, je suppose, cette conviction qu 'une circonférence et un carré étant tracés, le carré n’est pas plus une circonférence qu'une circonférence n'est un carré. Par l’oreille, lui arrive simultanément la sensation-signe , expression de la vérité qu’elle développe et fixe ainsi : un carré n'est pas une circonférence, une circonférence n’est pas un carré. Au contraire, le sourd-muet n’a, lui, que les yeux pour percevoir ces deux ordres de sensations, les yeux pour voir qu’un carré n’est pas une circonférence, et qu’une circonférence n'est pas un carré, les yeux, toujours les yeux, les yeux seuls pour lire : un carré n'est pas une circonférence, une circonférence n'est pas un carré. La sensation-idée et la sensation-signe ne peuvent donc lui arriver que successivement et non simultanément. La différence est énorme. Voilà pourquoi, tandis que le parlant peut monter, deux à deux, tous les échelons des connaissances humaines, le sourd-muet est