PREMIÈRE PARTIE -CHAPITRE V
long-temps exclus des honneurs du professorat, but de leur légitime ambition et que de persévérants efforts leur avaient bien mérités. C’en était fait de leur avenir s’ils ne se fussent cramponnés à leurs droits avec une ténacité telle, qu’on fut bien forcé, de guerre lasse, à leur accorder ce qu’on ne pouvait plus leur refuser sans injustice. Et Forestier, l’ange de l’école, le Platon des sourds-muets, le disciple bien aimé de Bébian, se voua long-temps, avec une résignation vraiment admirable, aux fonctions du professorat, sous l’humble titre d’aspirant, sans recevoir du conseil d’administration de l’école de Paris, le plus minime encouragement. Il avait des droits incontestables, incontestés, aux premières places vacantes qui se présenteraient, et elles lui furent impitoyablement refusées, tandis que des parlants, plus novices dans le langage mimique, les obtenaient au détrimentdes premiers sujets sourdsmuets, auxquels il n’y avait malheureusement, comme aujourd'hui, que cette carrière ouverte, carrière semée, il est vrai, de difficultés et d’écueils, mais où leur expérience, péniblement acquise, pouvait mieux les guider que tous autres. Aussi Forestier, déçu, plus d’une fois, dans ses plus chères espérances, se vit-il forcé de dire un dernier et éternel adieu à l’école qui avait été le berceau de sa vie intellectuelle ; il quitta, avec une profonde douleur, les frèresqu’il aimait, et auxquels, outre ses fonctions dans les classes, il était chargé d’enseigner le catéchisme, les jeudis et les dimanches,leur révélant, ainsi, à la fois, les secrets de l’étude, les consolations de la religion et les charmes de la vie sociale. Il partit et devint, depuis, directeur de l’Institut des sourds-muets de Lyon. La Providence a réparé, à son égard, l’injustice des hommes; un sujet si excellent ne pouvait être perdu pour l’humanité. Bébian, cet homme d’intelligence et de cœur, si indispensa-
ble au bonheur des pauvres sourds-muets, fut immolé; ses enfanls de prédilection, les plus recommandables et les plus dignes, furent méconnus et maltraités. Quelle était donc cette destinée occulte et affligeante qui pesait alors et qui pesa long-temps sur l’école de Paris, destinée dont furent surtout victimes les anciens élèves qui lui faisaient le plus d’honneur? Nous aurons malheureusement l’occasion de revenir sur ces douloureuses circonstances dans le cours de cet ouvrage.
Le conseil d’administration de l’école de Bordeaux ne comprend pas mieux sa mission que celui de l’école de Paris.
Du reste, l’école nationale de Bordeaux n’avait pas, de son côté, plus à se féliciter, durant cette époque, du conseil d’administration qui lui avait été infligé par le pouvoir. Yoici ceque raconte, à ce sujet, le directeur actuel, M. Yalade,dans sa Biographie de Saint-Sernin : « L’existence des ateliers ayant rendu plus lourde la responsabilité que l’administration de l’établissement faisait peser sur le chef de l’école, Saint-Sernin, que l’exercice de l’autorité n’avait jamais enivré, n’hésita pas à demander la formation d’une commission administrative ; malheureusement il fut moins habile que l’abbé Sicard ne l’avait été à Paris, il ne sut pas se réserver dans cette commission la part d’action qui devait lui être légitimement dévolue. A Dieu ne plaise que nous voulions faire ici la critique des administrateurs éclairés et consciencieux qui, durant près d’un demi-siècle, ont géré, avec tant de succès, les intérêts moraux et lesintérêts matériels de ce
bel établissement!.Mais, sans porter aucune atteinte à
la réputation de ces hommes généreux, nous pouvons dire que, comme ils n’avaient pas étudié les sourds-muets, ils