PREMIÈRE PARTIE.—CHAPITRE V
le sourd-muet pour l’élude de la* langue, on ne sera pas éton né si les soins même les plus dévoués n’amènent pas toujours les succès désirables; la trop courte durée du séjour des élèves dans l’école ne peut permettre, à la plupart, des progrès aussi satisfaisants qu’ou le souhaiterait. Depuis bien longtemps, le besoin d’une classe d’instruction complémentaire, ou ce qui revient au même, d’une classe de perfectio ntement, se faisait sentir dans l’institution de Paris. Le docteur Itard, attaché à la maison comme médecin, a comblé cette lacune. Il a, dans son testament, laissé à l’école un legs de 800 fr. de rente pour la fondation de cette classe, où entrent, chaque année, par voie de concours, les deux élèves de la sixième année qui se sont le plus distingués dans leurs études ; là ils reçoivent, pendant trois années, une instruction plus sérieuse, plus substantielle, là il sont exercés à toutes les difficultés de la langue et du style, et il est rare qu’il en sorte un seul qui ne soit en état d’écrire correctement et de pouvoir lire et comprendre les chefs-d’œuvre de nos auteurs anciens et modernes. Le bienfait du docteur Itard assure à sa mémoire des droits éternels à la reconnaissance de tous les élèves de l’institution de Paris; et son nom vénéré leur sera transmis d’âge en âge, de génération en génération. Cependant, il faut bien le dire, pour rendre hommage à la vérité, c’était, de tous les fonctionnaires de l’établissement, celui qui avait le plus de fâcheux préjugés contre les sourds-muets. Ainsi que nous aurons occasion de le voir dans la suite, il a voulu proscrire le langage mimique auquel il était constamment resté étranger, malgré un séjour de trente ansdansla maison. On trouve des traces de cette proscription jusque dans son testament. Ne nous hâtons pas néanmoins de lui imputer cette erreur à crime !
Faisons la part de l’atmosphère dans laquelle il avait été condamné à vivre; nous venons de.voir, tout à l’heure, à quelles intrigues les sourds-muets étaient en butte dans l’institution. La reconnaissance a accepté son legs ; mais la raison n’a pas permis l’exécution forcée de la clause la plus inutile de son testament, celle qui est relative à l’exclusion obligatoire du langage des signes de la classe qu’il a fondée.
Preuves à l’appui.
Nous démontrerons plus loin, en traitant de l’état moral, social et médical, que cette ignorance, si étrange, des moyens d’instruction des sourds-muets a été, comme l’a dit Ferd. Berthier, une des principales sources des erreurs commises par le docteur Itard. De quel poids les idées qu’il a émises n’ont-elles pas pesé sur l’avenir de ces pauvres enfants! Ne seraient-elles pas un des motifs les plus puissants qui empêcheraient de laisser pénétrer largement le progrès dans le sein de nos écoles, et de permettre à nos élèves de profiter, comme ils le doivent, des conquêtes de la science? Citons, pour prouver notre opinion, un passage bien extraordinaire de son livre , passage qu’on croirait emprunté à un auteur tout à fait étranger à la matière :
« C’est, dit le docteur Itard, une chose remarquable,et que je n’ai jamais pu observer sans y prendre le plus vif intérêt, que cet accord qui existe entre la faiblesse de l’ouïe de nos élèves et l’imperfection de leur langage; leurs phrases, sans pronoms , sans conjonctions, sans aucun des mots qui nous servent à exprimer des idées abstraites, n'offrent qu'une réunion informe d'adjectifs , de substantifs et de quelques verbes, sans temps déterminés, toujours mis à l'infinitif. Exemple: Paris bien beau, Alphonse content; voir